Google
This is a digital copy of a book thaï was prcscrvod for générations on library shelves before it was carefully scanned by Google as part of a project
to make the world's bocks discoverablc online.
It has survived long enough for the copyright to expire and the book to enter the public domain. A public domain book is one that was never subject
to copyright or whose légal copyright term has expired. Whether a book is in the public domain may vary country to country. Public domain books
are our gateways to the past, representing a wealth of history, culture and knowledge that's often difficult to discover.
Marks, notations and other maiginalia présent in the original volume will appear in this file - a reminder of this book's long journcy from the
publisher to a library and finally to you.
Usage guidelines
Google is proud to partner with libraries to digitize public domain materials and make them widely accessible. Public domain books belong to the
public and we are merely their custodians. Nevertheless, this work is expensive, so in order to keep providing this resource, we hâve taken steps to
prcvcnt abuse by commercial parties, including placing lechnical restrictions on automated querying.
We also ask that you:
+ Make non-commercial use of the files We designed Google Book Search for use by individuals, and we request that you use thèse files for
Personal, non-commercial purposes.
+ Refrain fivm automated querying Do nol send automated queries of any sort to Google's System: If you are conducting research on machine
translation, optical character récognition or other areas where access to a laige amount of text is helpful, please contact us. We encourage the
use of public domain materials for thèse purposes and may be able to help.
+ Maintain attributionTht GoogX'S "watermark" you see on each file is essential for informingpcoplcabout this project and helping them find
additional materials through Google Book Search. Please do not remove it.
+ Keep it légal Whatever your use, remember that you are lesponsible for ensuring that what you are doing is légal. Do not assume that just
because we believe a book is in the public domain for users in the United States, that the work is also in the public domain for users in other
countiies. Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we can'l offer guidance on whether any spécifie use of
any spécifie book is allowed. Please do not assume that a book's appearance in Google Book Search means it can be used in any manner
anywhere in the world. Copyright infringement liabili^ can be quite severe.
About Google Book Search
Google's mission is to organize the world's information and to make it universally accessible and useful. Google Book Search helps rcaders
discover the world's books while helping authors and publishers reach new audiences. You can search through the full icxi of ihis book on the web
at |http: //books. google .com/l
Google
A propos de ce livre
Ceci est une copie numérique d'un ouvrage conservé depuis des générations dans les rayonnages d'une bibliothèque avant d'être numérisé avec
précaution par Google dans le cadre d'un projet visant à permettre aux internautes de découvrir l'ensemble du patrimoine littéraire mondial en
ligne.
Ce livre étant relativement ancien, il n'est plus protégé par la loi sur les droits d'auteur et appartient à présent au domaine public. L'expression
"appartenir au domaine public" signifie que le livre en question n'a jamais été soumis aux droits d'auteur ou que ses droits légaux sont arrivés à
expiration. Les conditions requises pour qu'un livre tombe dans le domaine public peuvent varier d'un pays à l'autre. Les livres libres de droit sont
autant de liens avec le passé. Ils sont les témoins de la richesse de notre histoire, de notre patrimoine culturel et de la connaissance humaine et sont
trop souvent difficilement accessibles au public.
Les notes de bas de page et autres annotations en maige du texte présentes dans le volume original sont reprises dans ce fichier, comme un souvenir
du long chemin parcouru par l'ouvrage depuis la maison d'édition en passant par la bibliothèque pour finalement se retrouver entre vos mains.
Consignes d'utilisation
Google est fier de travailler en partenariat avec des bibliothèques à la numérisation des ouvrages apparienani au domaine public et de les rendre
ainsi accessibles à tous. Ces livres sont en effet la propriété de tous et de toutes et nous sommes tout simplement les gardiens de ce patrimoine.
Il s'agit toutefois d'un projet coûteux. Par conséquent et en vue de poursuivre la diffusion de ces ressources inépuisables, nous avons pris les
dispositions nécessaires afin de prévenir les éventuels abus auxquels pourraient se livrer des sites marchands tiers, notamment en instaurant des
contraintes techniques relatives aux requêtes automatisées.
Nous vous demandons également de:
+ Ne pas utiliser les fichiers à des fins commerciales Nous avons conçu le programme Google Recherche de Livres à l'usage des particuliers.
Nous vous demandons donc d'utiliser uniquement ces fichiers à des fins personnelles. Ils ne sauraient en effet être employés dans un
quelconque but commercial.
+ Ne pas procéder à des requêtes automatisées N'envoyez aucune requête automatisée quelle qu'elle soit au système Google. Si vous effectuez
des recherches concernant les logiciels de traduction, la reconnaissance optique de caractères ou tout autre domaine nécessitant de disposer
d'importantes quantités de texte, n'hésitez pas à nous contacter Nous encourageons pour la réalisation de ce type de travaux l'utilisation des
ouvrages et documents appartenant au domaine public et serions heureux de vous être utile.
+ Ne pas supprimer l'attribution Le filigrane Google contenu dans chaque fichier est indispensable pour informer les internautes de notre projet
et leur permettre d'accéder à davantage de documents par l'intermédiaire du Programme Google Recherche de Livres. Ne le supprimez en
aucun cas.
+ Rester dans la légalité Quelle que soit l'utilisation que vous comptez faire des fichiers, n'oubliez pas qu'il est de votre responsabilité de
veiller à respecter la loi. Si un ouvrage appartient au domaine public américain, n'en déduisez pas pour autant qu'il en va de même dans
les autres pays. La durée légale des droits d'auteur d'un livre varie d'un pays à l'autre. Nous ne sommes donc pas en mesure de répertorier
les ouvrages dont l'utilisation est autorisée et ceux dont elle ne l'est pas. Ne croyez pas que le simple fait d'afficher un livre sur Google
Recherche de Livres signifie que celui-ci peut être utilisé de quelque façon que ce soit dans le monde entier. La condamnation à laquelle vous
vous exposeriez en cas de violation des droits d'auteur peut être sévère.
A propos du service Google Recherche de Livres
En favorisant la recherche et l'accès à un nombre croissant de livres disponibles dans de nombreuses langues, dont le français, Google souhaite
contribuer à promouvoir la diversité culturelle grâce à Google Recherche de Livres. En effet, le Programme Google Recherche de Livres permet
aux internautes de découvrir le patrimoine littéraire mondial, tout en aidant les auteurs et les éditeurs à élargir leur public. Vous pouvez effectuer
des recherches en ligne dans le texte intégral de cet ouvrage à l'adresse fhttp: //book s .google . coïrïl
^^^
^^^^c^'Vç^s^:i>è^^'*^ -»
?
SAMUEL BROHL ET C"
. • i
f
SAMIEL BROHL ET C
OUVRAGES DE M. VICTOR CHERBUUEZ
PUBLIÉS PAR LA LIBRAIRIE HACHETTE ET C'»
Format in-18 jésut à 3 fr. 50 le Tolame.
Le Comte Koetia; 7* édition. 1 vol.
Prosper Bandooe; 3* édition. 1 vol.
Paale Méré; 4* édition. 1 vol.
Le Roman d'une honnête femme ; 7* édition . 1 yoI*
Le Orand-ŒnTre; 2* édition. 1 vol.
\I^I.*ATentare de Ladislae Bolekl; 5* édition. 1 vol.
La Revanche de Joseph Ndral; 3« édition. 1 vol*
M6ta Holdenls; 4« édition. 1 vol.
Miss Rovel; S* édition. 1 vol.
Le flanoé de MUe Salnt-Maor ; S* édition. 1 vol.
j^L'Idée de Jean Tèterol ; 4« édit. 1 vol.
L'Espagne poUUqne (1868-1873). 1 vol.
Étades de littérature et d'art. 1 vol.
L'Allemagne politique; 2* éditiun. I vol.
A LA MÊME LIBRAIRIE •
Hommes et choses d' Allemagne, Croquis politiques, par G. Valbert.
1 vol. in*18 Jésus, broché. 3 fr. 50
Coulommiers. — Imp. Paul BRODARD
SAMUEL BROHL ET T
PAR
VICTOR CHERBULIEZ ^
CINQUIÈME ÉDITION
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET G'"
79, BOULKTAKD 8AIHT-GERHAIII, 79
1880 ^
Droits de propriété et de traduction réeerWt . ^ ^ ** >
j > V
^ ^ ■' ■" ■'
. OCT
O
V
• . • •
• r •• •
« • • «
• • • •
• • •
• ••
• • ».
• •
• ••
• •• •
:••:
• ••
• • • •
• • *
• • •
'• •
• •
• • •
SAMUEL BROHL ET C^^
I
Si les événemônts de ce bas monde se gOuver-
haient par le calcul des probabilités, il est à croire
que le comte Âbel Larinski et Mlle Antoinette
Moriaz seraient arrivés au bout de leur carrière
sans s'être jamais rencontrés. Le comte Larinski
habitait Vienne en Autriche; Mlle Moriaz ne quittait
Paris que pour passer la belle saison à Cormeilles.
Ni à Cormeilles ni à Paris, elle n'avait entendu
parler du comte Larinski, et celui-ci de son côté
ignorait complètement l'existence de Mlle Moriaz.
Il n'était occupé que d'un fusil de son invention,
qui devait faire sa fortune et qui ne l'a pas faite. II
espérait que cette arme de guerre, vrai chef-d'œu-
vre k son avis, supérieure en précision et en portée
à tout ce qu'on connaissait, serait appréciée selon
i
•1»
2 SAMUEL BROHL ET G«
son mérite par les hommes compétents et adoptée
un jour pour l'armement de toute TinEanterie aus-
tro-hongroise. A force de se remuer, il avait obtenu
qu'une commission fût "nommée d'offlce pour en
faire l'expérience. La commission décida 'ue le
fusil Larinski offrait certains avantages, mai^s qu'il
avait trois défauts : il était trop lourd, il s'encras-
sait trop vite, et le coût de fabrication était trop
élevé. Le comte Abel ne perdit pas coura^^e. Il
remit son invention à l'étude, employa pré.^ de
deux ans à la perfectionner, s'appliquant à r» ire
son fusil plus léger et moins coûteux. Quand on en
refit l'essai, l'arme éclata, et ce fâcheux incident
perdit à jamais de réputation le fusil Larinski. Loin
de s'enrichir, l'inventeur en fut pour ses frais,
pour ses avances de tout genre; il avait mangé son
fonds et son revenu, qui, à vrai dire, n'étaient pas
considérables.
Mlle Antoinette Moriaz avait une destinée plus
heureuse que le comte Abel Larinski. Elle ne se
piquait pas d'inventer un nouveau fusil et n'en
était point réduite à s'ingénier pour vivre ; elle
avait hérité de sa mère près de 100,000 livres de
rente^ qui lui servaient à jouir de la vie et à faire
des heureux, car elle était fort charitable. Elle
aimait le monde sans trop l'aimerj elle savait se
passer de lui, elle aVait des ressources dans l'esprit
et l'humeur libre. Pendant l'hiver'elle sortait beau-
SAMUEL BROHL ET G» 3
coup, elle était fort répandue. Son père, membre
de l'Institut, professeur de chimie, au Collège de
France, était un de ces savants qui aiment à diner
en ville * il avait aussi le goût de la musique et du
théâtr ..Antoinette raccompagnait partout; ils ne
restaient guère chez eux que les soirs où ils rece-
vaient; mais, au retour des hirondelles, c*étâit un
plaisl pour Mlle Moriaz de s'enfuir à Cormeilles
et d'y passer sept mois, réduite à la société de
MlK oiseney, qui, après avoir été son institutrice,
était \3venue sa demoiselle de compagnie. Elle se
mettait au vert, elle se promenait dans les bois,
elle lisait, elle peignait, et les bois, ses livres, ses
pinceaux, pour ne rien dire de ses pauvres, rem-
plissaient si agréablement son temps qu'elle n'avait
jamais un quart d'heure d'ennui. Elle était trop
cop*"ite de son sort pour avoir envie d'en chan-
ger . aussi elle n'était point pressée de se marier.
Elle avait vingt-quatre ans révolus, avait refusé
plusieurs partis, et ne demandait qu'à rester fille.
C'était le seul article sur lequel cette héritière eût
des discussions avec son entourage. Quand son père
s'avisait de se fâcher et qu'il s'écriait : o Je veux ! »
elle se mettait à rire, et il riait aussi, en se
disant : c Le maître ici, ce n'est pas moi; j'ai l'air
de Gros-Iean remontrant à son curé. »
II est dangereux de trop fatiguer son cerveau
quand on dine beaucoup en ville. Dans l'hiver de
4 SAMUEL BROHL ET 0«
1875, M. Moriaz fit dcTs excès de travail, il se sur-
mena, et sa santé en souffrit. Il fut atteint d'une
de ces affections anémiques dont on parle tant
aujourd'hui : c'est la maladie à la mode. Il dut
interrompre son cours, prendre un suppléant, et,
dans les premiers jours de juillet, son médecin lui
ordonna de partir pour l'Engadine et d'aller faire à
Saint-Moritz une cure d'eau ferrugineuse. On ne
peut aller de Paris à Saint- Moritz sans passer par
Coire. Ce fut à Coire que Mlle Antoinette Moriaz,
qui accompagnait son père, rencontra pour la
première fois le comte Abel Larinski. Quand la
destinée s'en mêle, l'araignée et la mouche se
rencontrent.
Abel Larinski arrivait de Vienne, il avait fait
route par Milan et par le col du Splûgen. Quoi-
qu'il fût assez près de ses pièces en débarquant
dans le cl^ef-lieu des Grisons, il descendit à l'hôtel
du Steinbock^ le meilleur et le plus cher de l'en-
droit. Il estimait qu'il devait cet égard au comte
Larinski; ce genre de devoir lui était sacré, il s'en
acquittait religieusement. Son humeur était fort
mélancolique; il fit une promenade pour se dis-
traire. En traversant le pont de la Plessur, il
attacha des yeux troubles sur les eaux limoneuses
du torrent, et il fut presque tenté de faire le saut
périlleux; mais dans ce genre de projet il y a loin
du rêve à l'exécution, et le comte Larinski éprouva
SAMUEL BROHL ET G» 5
en cette circonstance que l'homme le plus mélan-
colique du monde a de la peine à se guérir de la
manie de vivre.
Il n'avait pas sujet d'être gai. Il avait quitté
Vienne pour se rendre au casino de Saxon, où on
joue à la roulette et au trente-et-quarante. Son
mauvais sort voulut qu'il s'arrêtât à Milan et qu'il
fût présenté dans un cercle assez mal famé, où cet
imprudent joua et perdit. Il lui restait tout juste
de quoi poursuivre son voyage jusqu'à Saxon ; mais
que peut-on faire dans un casino quand on a le
gousset vide? Avant de passer le Splûgen, il avait
écrit à un petit banquier juif de sa connaissance
pour avoir de l'argent. Il ne comptait guère sur
l'obligeance de cet Hébreu, et c'est pour cela qu'il
s'arrêta cinq minutes à contempler la Plessur,
après quoi il retourna sur ses pas. Vingt minutes
plus tard il traversait une place ornée d'une jolie
fontaine gothique, et, voyant devant lui une cathé*
drale, il y entra.
La cathédrale de Goire renferme parmi d'autres
curiosités un tableau d'Albert Durer, un saint
Laurent sur le gril attribué à Holbein, un morceau
de la vraie croix, les reliques de saint Lucius et de
sa sœur Ernesta. Abel n'accorda qu'une attention
distraite à saint Lucius et à saint Laurent. A peine
eut-il pénétré dans la nef, il aperçut quelque chose
qui lui parut plus intéressant qu'un tableau ou
6 SAMUEL BROflL ET G»
qu'une relique. (In poète anglais a dit qu'on décou-
vre quelquefois le paradis sur le visage d'une
femme, et qu'on ne peut voir le paradis sans
éprouver le désir d*y entrer. Bien que le comte
Larinski ne fût point un bomme romanesque, il
demeura quelques instants immobile, comme cloué
à sa place par l'admiration. Était-ce un avertisse-
ment de sa destinée? Le fait est qu'en voyant pour
la première fois Mlle Antoinette Moriaz, car c'était
elle, il éprouva je ne sais quelle surpiîse, quel
frémissement du cœur qu'il n'avait jamais ressenti.
Il se trompa d'abord sur le compte de cette char-
mante fille. Il devina sur-le-champ que l'homme
dont elle était accompagnée et qui avait des che«
veux gris, un large front découvert, des yeux vifé
encadrés dans de beaux sourcils bien fournis,
appartenait à quelque docte confrérie; mais il
s'imagina que ce personnage cravaté de blanc,
quoiqu'il eût passé la soixantaine, avait conservé
la jeunesse du cœur et se trouvait pour le moment
en bonne fortune.
D est des femmes qu'il est impossible de ne pas
regarder. Partout où allait Mlle Antoinette Moriaz,
on la regardait, d'abord parce qu elle était char-
mante, ensuite parce qu'elle avait une façon parti-
culière de s'habiller et de se coiffer, certains airs
de tête, une grâce un peu libre dans la démarche
et dans le maintien, qui attiraient TattentiQu^
SÂMUBL BROHL £T 6> 7
Quelques personnes prétendaient qu'elle aimait à
étonner les passants et qu'elle ne craignait point
d'être prise pour ce qu'elle n'était pas. Je n'en
crois rien. Elle était indifférente à l'opinion, et en
toutes choses elle ne consultait que son goût, qui
avait des audaces ; mais elle ne les cherchait point,
elle était née comme cela. On disait quelquefois
en l'apercevant de loin : Ah I voilà une aventure
qui passe. En s'approchant, on était vite désabusé;
la pureté de son regard, son air de distinction et
de parfaite modestie, écartaient toutes les mau-
vaises pensées^ et on lui disait mentalement : Excu-
sez-moi, mademoiselle, je m'étais trompé. Ce fut
à peu près le discours que lui adressa le comte
Abel, quand elle passa près de lui pour sortir de
l'église. Son père lui racontait quelque chose qui
la fit sourire ; ce sourire était celui d'une jeune
fille en âge d'être une femme, et qui n'a encore
rien à cacher à son ange gardien. Le comte Larinski
sortit après elle et la suivit des yeux jusqu'au bout
de la place. En rentrant à l'hôtel, il avait une
curiosité h satisfaire. Il interrogea un garçon de
service, lequel lui montra sur le registre des voya*
geurs ces mots : M« MoriaZ) membre de l'Institut
de France, et sa fille, venant de Paris, allant à
Saûit-Moritz. c Et puis après ?» se demanda-t*il|
et il n'y pensa plus.
Quand il eut dîné, il . se rendit à la poste pour y
8 SAMUEL BROHL ET 0«
réclamer une lettre qu'il attendait de Vienne. H la
trouva et retourna s'enfermer dans sa chambre,
où il déchira le pli d'une main fiévreuse. Cette
lettre, écrite dans un français plus singulier que
réjouissant, était la réponse du petit banquier juif.
Elle était ainsi conçue :
« Monsieur le comte, quoique vous parliez et
compreniez assez bien Tallemand, vous n'aimez
pas à le lire, et je vous écris en français. Il me fait
beaucoup de peine de ne pouvoir pas satisfaire à
votre honorée demande. Les affaires vont très-mal.
Il m'est tout à fait impossible de vous avancer un
florin de plus et même de vous renouveler votre
billet, dont l'échéance est proche. Je suis un père
de famille ; il me fait beaucoup de peine de vous
le rappeler.
« Je veux vous dire bien librement ce que je
pense. J'ai cru à votre fusil, mais je n'y crois plus
du tout, et personne n'y croit plus. Quand il était
solide, il était lourd ; quand il était léger, il n'était
plus solide. Que faire à cela! Vous savez bien qu'il
a éclaté. Gardez-vous bien de le perfectionner en-
core, ou il sautera immédiatement qu'il saura qu'on
le regarde. Ce maudit fusil, il vous a mangé le peu
que vous aviez et un peu du mien aussi, quoique
j'aie confiance que vous payerez au moins les inté-
rêts échus. U me fâche de vous le dire, monsieur
SAMUEL BROHL ET 0« 9
le comte, mais tous les inventeurs, ils ont une
petite fêlure au cerveau et ils finissent à Thôpital.
Pour l'amour de Dieu, laissez les fusils comme ils
sont, et n'inventez plus rien, ou vous irez à fond
et personne ne pourra vous repêcher. 3
Abel Larinski interrompit sa lecture à cet en-
droit. Il posa la lettre sur la table, et se renversant
dans son fauteuil, l'air farouche, l'œil fixé sur une
encoignure de la chambre, il se prit à dire d'une
voix sourde :
« Tu Tentends, imbécile! Ce vieux drôle a rai-
son. Maudit soit le jour où le génie de l'invention
fit tressaillir ton sublime cerveau! La rare trou-
vaille que tu as faite là! Que m'a-t-elle rapporté?
De grandes illusions et de grandes déconvenues.
De quoi m'a-t-il servi de passer des nuits entières
à causer avec toi de culasses, de platines^ de gâ-
chettes, de douilles, de hausses, de balles ovoïdes
et de ressorts à boudin ? Quel fruit ai-je retiré
de ces récréantes conversations? Tu avais tout
prévu, mon grand homme, excepté le je ne sais
quoi, la petite chose à laquelle les grands hommes
ne pensent pas, et qui fait qu'on réussit. Quand tu
me parlais de ta voix lente et monotone, quand tu
fixais sur moi ton regard mélancolique, j'aurais dû
lire dans tes yeux que tu n'étais qu'un sot.. . Le
diable vous emporte, toi et ton fusil, ton fusil et
10 8AMUBL BROHL ET G»
toi, tête creuse, tête à chimères, vrai Polonais,
vrai Larinski ! d .
A qui le comte Abel parlait*il? à un fantôme?
à son double? Lui seul le savait. Quand il eut
exhalé sa bile, il reprit la lecture de la lettre, qui
se terminait ainsi :
€ Me permettez-vous de vous donner un conseil^
monsieur le comte, un bon petit conseil? Il y a
trois ans que je suis connu avec vous, et je m'inté-
resse beaucoup pour votre bonheur. Vous inventez
des fusils, et quand ils sont solides, ils ne sont pas
légers. Avec votre permission, je ne vous com-
prends pas, monsieur le comte Le nom que vous
avez, il est beau ; la tête que vous portez sur vos
épaules, elle est superbe, et c'est l'opinion gêné*
raie que vous ressemblez à Faust; mais, votre nom
et votre tête, vous n'en faites rien. Laissez les
fi^sils comme ils sont, et occupez- vous des femmes ;
ce seront les femmes qui vous repêcheront. Il ne
faut pas perdre du temps. Avec votre permission,
vous avez trente ans et peut-être un peu davan-
tage. Ce diable de fusil vous a fait perdre trois
chères petites années.
< Il me fait beaucoup de peine ^ monsieur le
comte, de vous rappeler que la petite échéance
elle est proche. Le bracelet que vous m'avez laissé
en gage, je l'ai fait estimer; il ne vaut pas mille
SAMUEL BROHL ET G» Il
florins, comme vous croyez; c'est une petite anti-
quité qui ne peut convenir qu'aux gens qui ont des
fantaisies, et aujourd'hui les fantaisies sont rares,
on n'a plus le temps.
€ Je suis, monsieur le comte, avec beaucoup
de respect, votre très-humble et très-obéissant
serviteur.
MOSES GULDENTHAL* » '
Âbel Larinski se renversa de nouveau dans son
fauteuil. U chiffonnait entre ses doigts la lettre de
M. Moses Guldenthal, en se disant que les Gulden-
thal ont quelquefois des clartés ou des lueurs.
c £h I oui, pensait-il ,* cet Hébreu a raison , j'ai
perdu trois chëre9 petites années. J'avais la fièvre
et un nuage sur les yeux; mais, le ciel soit loué!
le charme est rompu, l'illusion s'est envolée, me
voilà guéri et délivré. Adieu, ma chimère, je ne
serai plus sa dupe. Grand merci, mon cher, je te
rends ton fusil; fais-en ce qu'il te plaira. >
Ses yeux rencontrèrent la glace qui surmontait la
cheminée, il s'y regarda quelques instants. « Voilà
bien une figure d'inventeur, reprit-il en souriant.
Ce teint pâle et défait, ces yeux cernés, ces joues
creuses, presque cousues... Les trois petites an-
nées ont laissé des traces. Bah ! un peu de repos
dans les pâturages des Alpes, et Faust rajeuaira. »
Il prit une plume, il écrivit ce qui suit ;
12 SAMUEL BROHL ET C«
« Vous êtes vraiment trop bon, mon cher Gul-
denthal; vous me refusez les misérables florins
que je vous demandais, mais vous me donnez en
revanche un petit conseil qui vaut une fortune.
Malheureusement, je suis incapable de le suivre*
Entre belles âmes on se comprend à demi-mot, et
vous êtes poète à vos heures. Quand vous avez
fait, dans votre journée, une bonne petite affaire,
après vous être frotté les mains à vous enlever la
peau, vous accordez votre violon, dont vous jouez
comme un ange, et vous en tirez des accents si
délicieux que votre grand-livre et votre caisse se
mettent à pleurer d'attendrissement. Je suis musi-
cien, moi aussi, et ma musique, ce sont les femmes.
Elles ne seront jamais pour moi qu'une adorable
inutilité, la part du rêve dans ma vie. Vos rêves
vous rapportent le cinquante pour cent, j'en ai fait
la douloureuse expérience ; mes rêves, à moi, ne
me rapportent rien, et c'est pour cela qu'ils me
sont chers.
€ Je vous interdis, entendez-moi bien, de dis-
poser du bijou que je vous ai laissé; nous avons
là faiblesse, nous autres Polonais, de tenir à nos
reliques de famille. Soyez sans inquiétude ; avant
la fin du mois, je serai de retour à Vienne et je
ferai honneur à la chère petite échéance. Un jour,
vous vous mettrez à mes genoux pour me supplier
de vous emprunter mille florins, et je vous éton-
SAMUEL BROHL ET C« 13
nerai par mon ingratitude. Que le Dieu d'Abraham,
dlsaac et de Jacob vous ait en sa sainte garde,
mon cher Guldenthal. i
Comme il terminait sa lettre, il entendit des
sons de harpes et de violons. Des musiciens am-
bulants donnaient un concert dans le jardin de
Thôtel éclairé à giorno. Abel ouvrit sa fenêtre, s'y
accouda. Le premier objet qui s'offrit à ses yeux
fut Mlle Moriaz, se promenant le long d'une allée
au bras de son père. On la regardait beaucoup :
nous avons déjà dit qu'il était difficile de ne pas la
regarder; mais personne ne la contemplait avec
autant d'attention que le comte Larinski. Il ne la
perdait pas de vue. a Est-elle belle? est- elle jolie?
se disait-il; je ne sais, mais il est certain qu'elle
est charmante. Comme mon bracelet, c'est un
article de fantaisie. Elle est un peu maigre, et ses
épaules sont trop fortes pour sa taille longue,
souple et mince comme un roseau : telle que la
voilà, elle n'a pas sa pareille. Sa démarche, ses
mouvements, ne ressemblent à rien; j'imagine
que, lorsqu'elle se promène dans les rues de Paris,
on se retourne pour la regarder, mais que per-
sonne ne s'aviserait de la suivre. Quel âge a-t-elle?
Vingt-quatre ou vingt-cinq ans. Pourquoi n'est-
elle pas mariée ?.. Qui est cette personne très-
mûre et assez laide qui trottine à ses côtes comme
4
14 SAMUEL BROHL ET O»
•
un caniche? Quelque demoiselle de compagnie.
Voilà sa femme de chambre, fort pimpante, qui lui
apporte un châle, et la demoiselle de compagnie
s'empresse de le lui mettre sur les épaules. Elle
la laisse faire de l'air d'une personne accoutumée
à se faire servir. Mlle Moriaz est une héritière.
Pourquoi donc n'est-elle pas mariée? »
Le comte Larinski poursuivit cet entretien avec
lui-même aussi longtemps que Mlle Moriaz se pro-
mena dans le jardin. Aussitôt qu'elle fut rentrée
dans l'hôtel, il lui parut que le jardin était vide,
qu'il n'y avait plus personne, et que les harpistes
jouaient faux. Il referma sa fenêtre. Il venait de
renoncer â partir le lendemain pour Saxon, il avait
décrété qu'il s'en irait à Saint-Moritz pour y passer
au moins deux ou trois jours. U se disait : c*est
absurde, mais que sait-on?
Là-dessus, il vérifia l'état de ses finances, il
pesa et soupesa sa bourse, qui était légère. Le
comte Larinski avait possédé jadis une assez jolie
collection de bijoux. Comme il avait de la raison
et de l'esprit de conduite, il considérait ses bijcrns
comme un fonds de réserve, qu'il avait toukmrs
ménagé; il n'y avait recours que dans les cas
d'extrême détresse. Hélas! il ne lui en restait plus
que deux, le bracelet qui était dans les mains de
M. Guldenthal, et une bague enrichie de brillants,
qu'il portait à son doigt. Il décida qu'avant de
SAMUEL BROHL ET C«« 15
quitter Coire il emprunterait quelque argent sur
cette bague ou qu'il verrait à la vendre.
Il resta quelque temps assis au pied de son lit,
les jambes ballantes, les yeux fermés. Il les fer-
mait pour mieux voir Mlle Moriaz, et il répétait :
a C'est absurde; mais que sait-on? 9 Le fait est
qu'on ne sait rien et que tout peut arriver ; puis il
se ressouvint d'une poésie de Gœlhe, intitulée :
Vanitas! vanitatum vanilas / et il récita plusieurs
fois ces deux vers :
Nun hab' ich mein Sach auf nichts geslelit,
Uad mein gehôrt die ganze Welt!
Ce qui signifie : Maintenant que je ne compte plus
sur rien, le monde entier est à moi. Âbel Larinski
récita ces deux vers avec une pureté d'accent qui
eût étonné M. Moses Guldenthal.
M. Moriaz, après avoir souhaité une bonne nuit
à sa fîirnBJbt lui avoir donné, à son ordinaire, un
baiser sut le front, s'était retiré dans sa chambre.
II se disposait à se mettre au lit, quand il entendit
frapper à sa porte. Il se f(habilla à moitié, ouvrit
et vit paraître un jeune blondin qui s'élança vers
lui, s'empara de ses deux mains et les pressa
avec effusion. M. Moriaz les dégagea en regardant
l'intrus d'un ϔl interdit.
« Quoi donc? lui dit celui-ci, vous n'avez pas
16 8AMUKL BHOHL ET C«
l'air de me reconnaître. Aussi vrai que vous êtes
l'un des plus illustres chimistes de notre temps,
je suis Camille Langis, le fils de votre meilleur
ami, un jeune homme de grande espérance, qui
vous admire beaucoup, qui a suivi vos cours, qui
est prêt à recommencer. Là, mon cher maître, me
remettez- vous?
-7- Ehl oui, je te remets, mon garçon, répondit
M. Moriaz, quoique, à vrai dire, tu aies beaucoup
changé. Quand tu nous as quittés, tu avais l'air
d'un jeune homme, d'un jouvenceau.
— Et aujourd'hui?
— Aujourd'hui, tu as obtenu de l'avancement,
tu as l'air d'un homme jeune; mais, je te prie,
d'où sors-tu? Je te croyais au fond de la Transyl-
vanie.
— On en revient, comme vous voyez. Il y a trois
jours, j'arrive à Paris, je ne fais qu'un saut jusqu'à
Maisons-Laffltte. Mme de Lorcy, qui a l'insigne
honneur d'être à la fois ma tante et la marraine
d'Antoinette..., pardon, de Mlle Antoinette Moriaz,
m'apprend que vous avez été souffrant, que votre
médecin vous envoie en Suisse, à Saint-Moritz,
pour vous y refaire. Je me lance à votre poursuite;
ce matin, je vous ai manqué d'une heure à Zurich ;
mais je vous tiens, et vous m'entendrez.
— Je t'avertis, mon cher enfant, que je suis dans
ce moment un détestable auditeur. Nous avons fait
SAMUEL BROHL ET d" 17
aujourd'hui un hôtel de ville, un palais épiscopal,
une cathédrale et les reliques de saint Lucius. A la
lettre, je tombe de sommeil. Est-ce bien pressé, ce
que tu as à me dire?
— Si c'est pressé 1 J'arrive tout courant de Hon-
grie pour vous demander votre fille en ma-
riage. » •
M. Moriaz hocha la tête et leva les bras au ciel ;
puis, s'accoudant sur le bois de son lit : « Tu ne
pouvais pas attendre jusqu'à demain? reprit-il.
Quand on veut se rendre son juge favorable, on
ne le dérange pas dans son premier somme.
— Mon cher maître, je suis désolé de vous être
désagréable, mais il faut absolument que vous
m'écoutiez. Pour la première fois, il y a deux ans,
je vous ai demandé la main de votre fille. Après
avoir consulté Antoinette... vous me permettez,
n'est-ce pas? de rappeler Antoinette,... après l'a-
voir consultée, vous m'avez dit que j'étais trop
jeune, qu'elle ne me prenait pas au sérieux, et
vous m'ayez engagé à repasser dans deux ans. J'ai
employé ces deux mortelles années à faire en Hon-
grie ujie route et un pont de fil de fer, et croyez
bien que, tout en construisant mon pont, je me
suis donné une peine infinie pour tâcher d'oublier
Antoinette. Impossible 1 Elle est mon roman de
jeunesse, et je n'fen ferai jamais d'autre. Oui ou
non, le 5 juillet 1873, ne m'avez-vous pas dit de
' ' 2
\B SAMUEL BROHL ET C»
repas^ser dans deux ans ? Nous sommes au 5 juillet
1875, et je repasse. Suis-je un homme exact?
— Aussi exact qu'insupportable, repartit M. Mo-
riaz en promenant sur son oreiller des regards
mélancoliques. Franchement, se présente -t- on
entre onze heures et minuit chez le président de
l'Académie ^es sciences pour lui conter de pareilles
billevesées? Tu manques de respect à l'Institut.
Au surplus, mon cher garçon , on change en deux
ans; tu en es la preuve, puisque le jouvenceau est
devenu presque un homme* Tu as bien fait de lais-
ser pousser ton impériale, elle a je ne sais quoi de
glorieux et de crâne : on devine à première vue
qu'elle revient de Hongrie ; mais, pendant que tu
changeais en bien , es»tu sûr qu'Antoinette n'ait
pas changé en mal ? Es-tu certain qu'elle est tou-
jours l'Antoinette de ton roman?
— Permettez ; je l'ai revue tout à l'heure sans
qu'elle me vît. Elle se promenait à votre bras dans
le jardin de l'hôtel , illuminé en son honneur. Au-»
trefois elle était ravissante , aujourd'hui elle est
devenue adorable. Si vous aviez l'immense bonté
de me la donner , je serais capable de tout pour
vous être agréable. Je me chargerais de toutes vos
petites commissions, je nettoierais vos cornues, je
mettrais des étiquettes à vos bocaux , je balaierais
votre laboratoire. Je sais l'allemand, eh bien! je
lirai tous les gros livres allemands qu'il vous plaira
8AMUBL BROHL fiT (>> 19
de consulter, je les lirai la plume à la main, j'en
ferai des extraits, oui, des extraits par écrit, et
quelle écriture , grand Dieu ! ce sera de l'écri-
tare moulée... Mon cher maître, me la donnes-
vous?
— Le plaisant personnage! Il s'imagine qu'il ne
tient qu'à moi de lui donner ma fille. Je dispose
d'elle comme de la lune. Depuis qu'elle a ses dents,
elle me fait vouloir tout ce qu'elle veut.
^ Au moins n\e permettez-vous de m'adresser
à elle dès demain?
— Garde-t'en bien , malheureux I s'écria M. Mo<-
riaz, tu gâterais à jamais tes affaires. Pendant que
tu étais là-bas , elle a refusé deux partis ,- un agent
de change et un deuxième secrétaire d'ambassade,
le vicomte de R..«, et, à l'heure qu'il est, elle a
pris dans une sainte horreur tous les prétendants !
Elle m'accompagne à Saint-Moritz pour y cueillir
des fleurs et pour les peindre à l'aquarelle. Si tu
t'avisais de venir la troubler dans ses occupations,
si tu te présentais devant elle de but en blanc
comme un créancier au jour de réchéance« je te
jure que le billet serait protesté et que tu n'au-
rais rien de mieux à faire que de repartir pour la
Hongrie.
— Vous en êtes sûr ?
— Autant que je le suis que l'acide sulfurique
rougii le tournesol.
20 SAMUEL BROHL ET C««
— Et vous avez le cœur de me renvoyer à Paris
sans que je lui aie parlé?
— Ce que j'en dis, c'est pour ton bien, et tu sais
si je te veux du bien.
— Il est convenu, entendu, n'est-ce pas, que
vous vous chargerez de mes intérêts , que vous
plaiderez ma cause ?
— Il est entendu que je sonderai le terrain , que
je préparerai les voies...
— Et que vous me donnerez prochainement des
nouvelles, et que ces nouvelles seront bonnes...
Je les attendrai ici, à l'hôtel du Steinbock.
— A ton aise; mais, pour l'amour de Dieu,
laisse-moi dormir. »
M. Camille Langis lui serra les deux bras et lui
dit avec émotion : « Je me mets dans vos mains,
songez que vous répondez de ma vie.
— Oh 1 jeunesse, murmura M. Moriaz' en le pous-
sant dehors. Nous aurons beau chercher, nous ne
ferons jamais d'invention plus belle que celle-là. »
Dix heures plus tard, une chaise de poste em-
portait dans la direction de l'Engadine Mlle Antoi-
nette Moriaz, son père, sa demoiselle de compagnie
et sa femme de chambre. On déjeuna tant bien que
mal dans un village situé au fond d'un trou qui
s'appelle Tiefenkasten , ce qui veut dire : la caisse
profonde, et il est-certain qu'on n'en a jamais vu
de plus profonde ; puis on se remit en chemin , et
SAMUEL BROHL £T 0> 21
vers quatre heures de Taprës-midi on atteignit
rentrée du sauvage défilé de BergQnerstein, lequel
mérite d'être comparé à la Via-Mala. La route y
est resserrée entre une muraille de rochers et un
précipice de près de deux cents mètres , au fond
duquel bouillonnent les eaux de TAlbula. Cette
sauvagerie causa quelque émotion à Mlle Moriaz ;
elle n'avait jamais rien vu de semblable à Ck)r*
meilles-en-Parisis. Elle mit pied à terre et alla s'ac-
couder sur le parapet pour contempler à son aise
le précipice, que le torrent écumeux remplissait
de son mugissement.
Son père l'ayant rejointe : « Ne trouvez-vous pas
cette musique charmante? lui demanda- t-elle.
— Charmante, je le veux bien, répôndit-il; mais
plu» charmants encore sont les braves ouvriers
qui^ au risque de se rompre le cou, ont construit
l'espèce de route suspendue que voici. Je trouve
que tu admires trop le torrent et pas assez la route. »
Et après une pause il ajouta : « Je souhaite que
notre ami Camille Langis ait eu moins de mal à
construire la sienne. »
Antoinette fit un mouvement et regarda son
père ; puis elle se remit à contempler l'Albula.
a Au reste , il est homme à se tirer de toutes les
difficultés, reprit M. Moriaz en caressant ses fa-
voris avec la pomme de sa canne. Il a un air jeunet
qui est bien trompeur. Ce gargon est d'une préco-
22 SAMUEL BROHL ET C«
cité étonnante; à vingt ans, il sortait premier de
rÉcole centrale. Le plus beau , c'est qu'ayant de
la fortune , il a la passion , la fureur du travail. Le
riche qui travaille , c'est la pauvreté volontaire. »
Il sortait du précipice un vent humide et firais.
Mlle Moriaz s'enveloppa la tête d'une capeline
rouge qu'elle tenait à la main, et grattant du doigt
le garde-fou, où brillaient des paillettes de mica :
« Comment appelez-vous cette roche ? demandâ-
t-elle.
— C'est du gneiss, une sorte de granit feuilleté;
mais n'admires-tu pas comme moi les gens qui
travaillent, quand ils pourraient ne rien faire ?
— Cela veut dire que vous vous admirez beau-
coup vous-même.
— Oh! moi, dans ma première jeunesse, j'ai
travaillé par nécessité, et j'en ai pris 1 habitude,
dont je ne puis me défaire, tandis que Camille
Langîs...
— Encore? fît-elle avec un geste d'impatience.
A propos de quoi me parlez-vous de Camille?
— A propos de rien. Il m'arrive souvent de pen-
ser à lui.
— Ne jouons pas au plus fin. Vous avez eu der-
nièrement de ses nouvelles ?
-*- Tu m'y fais penser ; j'en ai eu par Mme de
Lorcy.
— Mme de Lorcy, ma marraine, devrait bien se
BAMUBL BROHL ET G» 23
mêler de ce qui la regarde. Cette femme est incor-
rigible.
— De quoi veux-tu qu'elle se corrige?
— De la manie de vouloir faire mon bonheur à
sa façon... Je lis dans vos yeux que Camille est de
retour à Paris. Qu'y vient-il faire?
— Je n'en sais rien. Comment le saurais-je? Je
présume seulement, je suppose...
— Vous ne supposez pas, vous savez.
— Point du tout; mais comme Thypothèse est
le chemin qui conduit à la science, et que nous en
faisons tous les jours, nous autres savants... »
Elle rinterrompit encore en lui disant : a Tu
sais bien que je ne lui ai rien promis.
— A la rigueur, j'y consens; mais tu m'avais
chargé de lui dire que tu le trouvais trop jeune. Il
a travaillé dès lors consciencieusement à se cor-
riger de ce défaut. » Et lui pinçant la joue : c Tu es
la fille aux objections. Tu auras bientôt vingt- cinq
ans et tu as refusé cinq partis. As-tu juré de mourir
fille?
— Je n'y vois pour ma part aucun inconvénient.
— J'en vois beaucoup, moi. Considère, je te
prie...
— Ah! vous êtes sans pitié, s'écria-t-elle. Eh
quoi! jusque sur les bords de l'Albula!... Vous
savez que de tous les sujets de conversation, ce-
lui-ci m'est le plus antipathique.
24 * 8AM13EL BROHL ET 0«
— Tu me calomnies, c'est une idée de traverse
qui m'était venue. Je t'ai parlé de Camille comme
je t'aurais parlé du roi de Prusse ; tu t'es gen-
darmée, ne t'en prends qu'à toi. »
Antoinette garda quelques instants le silence,
a Décidément, tu aimes beaucoup Camille? re-
prit-elle.
— De tous les gendres que tu pourrais me pro-
poser...
— Mais je ne t'en propose aucun.
— C'est précisément ce dont je me plains.
— Soit, puisque tu Taimes tant, ce Camille, or-
donne-moi de l'épouser.
— Si j'ordonnais, tu m' obéirais?
— Peut-être, pour la curiosité du fait, répondit-
elle en riant.
— Mauvaise, qui se moque de son père I répli-
qua-t-il. Voilà vingt ans bien comptés que je vis
en servitude, on ne s'émancipe pas ainsi du jour au
lendemain. Cependant le grand roi daignait discuter
avec ses ministres; je suis Pomponne, discutons.
— Mon Dieu, vous savez comme moi que j'ai
beaucoup d'amitié pour Camille, comme pour un
camarade d'enfance. Je l'ai vu tout petit, il m'a
vue toute petite. Nous avons joué ensemble à ca-
cbe-cache, et il faisait mes dix mille volontés. Ce
sont là de jolis souvenirs, mais je me souviens
trop CD le voyant.
SAMUKL BROHL KT O* 25
— Ha passé deux années chez les Magyars ;
c'est quelque chose, que deux ans.
— Bah! il n'aura jamais d'autorité sur moi. J'en-
tends que mon mari soit mon gouvernement.
— Pour avoir le plaisir de gouverner ton gou-
vernement.
— Enfin je le connais trop. Je ne puis aimer
qu'un inconnu.
— N'était-ce donc pas un inconnu que le vi-
comte de R...?
— Au bout de cinq minutes je le savais par
cœur. Il ressemble à tous les deuxièmes secré-
taires du monde. Soyez sûr qu'if n'y a pas dans sa
tête une seule idée qui soit vraiment à lui. Sa figure
même ne lui appartient pas : c'est un chef-d'œuvre
auquel collaborent son tailleur, son coiffeur et son
chemisier. Réduisez-le à lui-même, et vous verrez
ce qu'il restera.
— A ce compte, la première condition pour être
aimé de toi , c'est d'être pauvre en chemises.
— Si jamais mon cœur se met à parler, c'est
que j'aurai rencontré un homme qui ne ressemble
pas à tous les hommes que je connais. Après cela,
je ne lui interdirai pas absolument d'avoir du
linge. »
M. Moriaz fit un geste d'humeur et se remit en
route pour rattraper la voiture, qui avait pris de
l'avance. Quand il eut fiait vingt pas, il s'arrêta, et,
26 BAMUëL BROHL BT G«
se retournant vers Antoinette, occupée à rabattre
sa capeline sur ses épaules et à reboutonner ses
gants à douze boutons : a Je joue de malheur dans
la grande loterie de ce monde, lui dit il. Aujour-
d hui, il n'y a plus de filles romanesques ; la der-
nière, c'est moi qui Tai eue.
— C'est dit, je suis une fille romanesque, lui
cria-t-elle en secouant d'un air de défi sa jolie tête
bouclée, et si tu es sage, tu ne me presseras pas
de me marier, car je ne ferai jamais qu'un ma-
riage inconvenant.
— Ah! parle bas, » s'écria-t-il en promenant ses
regards autour de lui, et il ajouta : « Grâce à
Dieu , il n'y a que l'Albula qui ait pu t'entendre. n
M. Moriaz se trompait. S'il eût levé les yeux, il
eût découvert au-dessus de la corniche rocheuse qui
bordait la chaussée un sentier, et dans ce sentier un
piéton arrêté sous un sapin. Ce voyageur était parti
de Coire par la diligence. A Feutrée du défilé, lais-
sant son bagage continuer sa route sans lui jus-
qu'à Saint-Moritz, il avait mis pied à terre et, le
havre-sac au dos, il s'acheminait vers Bergun, où
il se proposait de passer la nuit , ainsi que M. Mo-
riaz. De l'entretien qu'Antoinette avait eu avec son
père, il n'avait saisi qu'un mot , qu'elle avait crié.
Ce mot s'était enfoncé comme une flèche dans son
oreille, et de son oreille dans les profondeurs de
son cerveau , qui était entré en effervescence. C'é-
8AMUKL BROHL ET C»« 27
tait un trésor que ce mot, et il ne cessa de le mé*>
diter, de le commenter, d'en extraire tout le suc,
jusqu'à ce qu*il eut atteint les premières maisons
de Bergûn : tel un mendiant qui vient de ramasser
dans la poussière du chemin une bourse bien
garnie et qui l'ouvre, la referme, la rouvre encore,
fait pièce à pièce le compte de son aubaine et re«
commence vingt fois son addition. Notre voyageur
dina à table d*h6te; il était si préoccupé qu'il
mangea des truites pèchées dans TAlbula sans se
douter qu'elles avaient une fraîcheur , une saveur,
une délicatesse exquise, et pourtant il est notoire
que les truites de l'Albula sont les premières
truites de l'univers.
Mlle Moiseney, dont l'office et la charge consis-
taient à servir de chaperon à Mlle Moriaz, n'était
pas un grand génie ; cette digne et excellente per-
sonne avait l'esprit très-court, et elle ne s'en
doutait pas. Son museau ne revenait point à
M. Moriaz; il avait sollicité plus d'une fois sa fille
de lui donner son congé. Par pure bonté d'âme,
Antoinette s'y était toujours refusée ; elle n'admet-
tait pas qu'on mit au rebut les vieux serviteurs,
les vieux caniches, les vieux chevaux et les gou-
vernantes émérités. Le jeune Candide concluait
de tout ce qu'il voyait que le premier degré de
bonheur était d'être Mlle Cunégonde et le second
de la • contempler tous les jours; Mlle Moiseney
28 SAMUEL BROHL ET Gi«
estimait que le premier degré de félicité surhu-
maine était d'être Mlle Antoinette Moriaz, le second
de passer sa vie auprès de cette reine un peu vo-
lontaire, mais attentive à faire le bonheur de ses
sujets, et de pouvoir se dire : c C'est moi qui ai
couvé l'œuf d'où est sorti ce phénix : je suis pour
quelque chose dans cette merveille, je lui ai en-
seigné l'anglais et la musique, s Elle avait pour sa
reine une admiration sans bornes, qui allait jus-
qu'à l'idolâtrie. Les Anglais professent que leurs
souverains ne peuvent mal faire : the king can do
no w^rong. Mlle Moiseney affirmait que Mlle Moriaz
ne pouvait ni mal faire ni se tromper sur rien. Elle
voyait tout par ses yeux, épousait ses goûts et ses
dégoûts, ses sentiments, ses opinions, ses raisons
et ses torts ; elle n'avait qu'une existence de reflet,
qui suffisait à sa gloire. Elle disait tous les jours à
son idole : « Que nous sommes belles ce matin! »
à peu près comme le sonneur de cloches qui s'é-
criait en gonflant ses joues : a Nous étions en voix,
nous avons bien chanté vêpres aujourd'hui. >
M. Moriaz l'excusait sans peine de trouver sa fille
charmante; mais il lui en voulait d'approuver
toutes les idées d'Antoinette, ses décisions et ses
résistances. « Ce n'est pas un chaperon que cette
femme, disait-il, c'est un point d'admiration. » Il
aurait été bien aise de la mettre à la retraite, de
donner sa place à une personne de sens rassis et
Samuel brohl et g» 29
de bon conseil, qui eût acquis de rautorité. Il eût
fort étonné Mlle Moiseney s'il lui avait représenté
qu'elle manquait de bon sens. Cette bonne créa-
ture se flattait d'en avoir beaucoup, elle se faisait
la plus haute idée de la sûreté de son jugement,
elle se croyait presque infaillible. Elle discourait
d un ton d'oracle sur les futurs contingents, elle
se piquait de tout deviner, de tout prévoir, de tout
prédire, elle était dans le secret des dieux. Gomme
son prénom était Jeanne , M. Moriaz , qui faisait
peu de cas de ses almanachs, l'appelait quelquefois
la papesse Jeanne, ce qui la blessait au vif.
Mlle Moiseney avait deux défauts : elle était
gourmande et elle avait du goût pour les beaux
hommes. Entendons-nous : elle savait très-bien
qu'ils n'avaient point été créés pour son usage,
qu'elle n'avait rien à leur offrir, qu'ils n'avaient
rien à lui donner. Elle ne laissait pas d'avoir du
plaisir à les regarder; elle les admirait naïvement
et innocemment comme un enfant peut admirer
une belle enluminure d'Épinal; elle eût volontiers
découpé leur image pour la pendre à un clou et
pour la contempler en relisant Gonzalve de Cor-
doue et le Dernier des cavaliers, ses deux romans
favoris. A Bergûn, pendant le repas, son cerveau
avait travaillé, elle avait fait deux réflexions. La
première était que lés truiCes de l'Albula sont
incomparables, la seconde qu'un inconnu, assis
30 SAMUEL BROHL ET G«
en face d'elle, avait une fort belle tôte; à plusieurs
reprises, le nez et la fourchette en l'air, elle s'était
oubliée à l'examiner.
Antoinette, un peu lasse, se retira de bonne heure
dans sa chambre. Mlle Moiseney fut la trouver
pour s'assurer qu'elle ne manquait de rien, et au
moment de la quitter, sa bougie à la main : c Ne
vous parait-^il pas, comme à moi, que cet inconnu
a une figure bien remarquable? lui demanda4«elie.
— De qui parlez-vous? répondit Antoinette.
— Du voyageur qui était assis en face de moi.
— Je vous avoue que je l'ai à peine regardé.
•^ Vraiment? Il a des yeux superbes, presque
verts, avec des reflets presque fauves.
• — » Grand bien lui fasse I £t ses cheveux sont-il6
verts aussi?
— Châtain brun, presque couleur noisette.
— > Décidément, sont-ils noisette ou ne le sont-
ils pas?
-^ Ne vous moquez pas : sa figure est étrange,
mais pleine de caractère, d'expression, et aussi
belle qu'étrangeé
— ' Quel enthousiasme! Il m'a semblé, quant à
moi, qu'il avait la tête un peu enfoncée dans les
épaules.
— Que dites-vous là? s'écria Mlle Moiseney fort
scandalisée. Où prenez- vous, ma chère en&nt»
qu'il ait la tète dans les épaules?
SAMUEL BROHL ET &■ 3^
-* Là, ne me battez pas, je suis prête à me ré«
tracter. Bonne nuit, mademoiselle*.. A propos,
saviez- vous que M. Camille Langis fût de retour à
Paris?
— Je ne le savais pas, mais vous ne m'apprenez
rien. Je l'avais deviné, j'en étais sûre. Et sans
doute vous pensez qu'il est revenu dans l'inten-
tion.. .
— Je pense, interrompit Antoinette, que M. Lan*
gis est l'homme du monde à qui il me coûte le
plus de faire de la peine. Je pense aussi qu'il est
des fidélités désolantes; c'est un fait exprès, on
perd quelquefois son chion, mais jamais quand on
veut le perdre ; je pense encore qu'une femme fait
un mauvais marché en épousant un homme pour
qui elle a de l'amitié; si elle y gagne un mari, elle
est sûre d'y perdre un ami*
— Comme vous dites vrai! vous avez toujours
raison, s'écria Mlle Moiseney. M» Langis a*t-il donc
oublié que vous le trouvez trop jeune? Vingt-trois
ans!
— Il l'a si peu oublié qu'il s'est arrangé, je ne
sais comment, pour en avoir aujourd'hui vingt-
cinq. Comment résister à une telle marque d'amour?
Il faudra bien que je l'épouse.
— Il n'en sera rien, on ne se marie ]pas par
oharité, répliqua Mlle Moideneyé
-^AdieU) ma chère^ lui dit Antoinette en la
3Î SAMX3EL BROHL KT G'«
renvoyant, ne rêvez pas trop à votre inconnu. Je
vous assure qu'il a la taille un peu engoncée ; ce-
pendant qu'à cela ne tienne ! Si le cœur vous en
dit, je me chargerai d'arranger cette affaire. » Et
elle ajouta : a: Que cela doit être amusant de marier
les autres ! »
Le lendemain matin, Mlle Moiseney fit connais-
sance avec son inconnu. Avant de quitter Bergun,
Mlle Moriaz avait voulu faire un croquis, et elle
était sortie de bonne heure avec son père.
Mlle Moiseney descendit dans le salon de Thôtel;
avisant un piano, elle l'ouvrit et joua une fantaisie
de Schumann ; elle était assez bonne musicienne.
Comme elle achevait son morceau, le comte Abel
Larinski, l'homme aux yeux verts, qui était entré
sans qu'elle s'en aperçût, s'approcha d'elle pour la
remercier du plaisir qu'il avait eu à l'entendre;
mais il se permit de lui représenter qu'elle n'avait
pas observé le mouvement, qu'il ne fallait pas con-
fondre un andantino avec un andante. Sur ses
instances, il se mit à son tour au piano et exécuta
Vandantino en homme du métier. Mlle Moiseney,
prompte à l'enthousiasme, lui déclara qu'il était un
Listz ou un Chopin, et le supplia de lui jouer
encore un morceau, à quoi il consentit de bonne
grâce. Après cela, ils causèrent de musique et
bientôt d'autre chose. L'homme aux yeux verts
avait ce rapport avec Socrate qu'il était maître
SAMUEL BROHL ET G» 33
dans Fart d'interroger, et Mlle Moiseney aimait à
parler. Le sujet dont elle parlait le plus volontiers
était Mlle Antoinette Moriaz; quand on la mettait
sur ce chapitre, elle devenait éloquente comme
une réclame. Au bout d'une demi-heure, le comte
Abel était au fait du caractère et de la situation
de Mlle Moriaz. Il savait qu'elle avait un cœur
d'or, un esprit libre de tout préjugé, une âme
généreuse, l'amour de tout ce qui était chevale-
resque et héroïque; il savait que chaque semaine
deux jours étaient consacrés par elle à visiter les
pauvres et qu'elle les considérait comme des
créanciers naturels auxquels elle était tenue de
faire restitution. Il savait aussi que Mile Moriaz
pouvait d'autant mieux satisfaire ses goûts chari-
tables que sa mère lui avait laissé cent mille livres
de rente. Il apprît encore qu'elle dansait à la per-
fection, qu'elle dessinait comme un ange, qu'elle
lisait l'italien et parlait l'anglais. Ce dernier point
toucha médiocrement le comte Abel. Saint Paul a
dit : « Quand je parlerais toutes les langues, si je
n'ai pas la charité, je ne suis rien. » Le comte était
de Tavis de saint Paul, et Mile Moriaz n'eût-elle
su ni parler l'anglais ni même dessiner ou danser,
cela n aurait point diminué l'estime dont il l'hono-
rait. L'essentiel, à ses yeux, était qu elle eût de la
bienveillance pour les pauvres, et un peu de ten-
dresse pour les héros.
3
34 SAMUEL BtlOHL ET O'
Quand il eut appris d'un air détaché tout ce
qu'il désirait connaître, il salua respectueusement
Mlle Moiseney, à qui il ne dit point son nom, et,
sans attendre le retour d'Antoinette, il boucla son
havre -sac, le mit sur son dos, solda sa dépense et
gagna chemin pour atteindre , par une rapide
montée, le col de TAlbula, qui conduit dans TEn-
gadîne. On trouverait difficilement dans toutes
las Alpes un site plus triste, plus nu, plus âpre,
plus morne, plus indicib!ement désolé que le col
de TAlbula. La route s*y traîne entre d'effroyables
éboulis de rochers, entassés dans un monstrueux
désordre. Parvenu au sommet de la côte, le comte
Abel éprouva le besoin de souffler. Il gravit un
tertre où il s'assit. A ses pieds s'ouvrait la gueule
béante d'une caverne obstruée par de grosses
touffes d'aconit au sombre feuillage; on eût dit
que ces aconits faisaient la garde autour d'un crime
dont ils avaient été les complices. Abel contem-
plait la solitude affreuse qui l'environnait : partout
des blocs énormes, épars ou amoncelés, les uns
couchés sur le flanc, d'autres debout ou suspen-
dus. 11 lui semblait que ces blocs avaient servi
jadis aux jeux de titans avinés qui, après en avoir
usé comme de quilles ou d'osselets, avaient fini
par se les jeter à la tète. Il est plus probable que
celui qui a fabriqué le col de TAlbula, épouvanté
et confus de la laideur de son œuvre, lui a rendu
BAMUëL BROHL et Ci« 35
justice en la fracasBantà grands coups de marteau.
Le comte Abel entendit un bruit de grelots, et il
vit venir une chaise de poste qui, arrivant de TEn-
gadine, se dirigeait sur Bergûn. C'était une grande
berline découverte, laquelle renfermait une femme
de soiiante ans, accompagnée de ses gens et de
son cariin. Cette femme avait la tète un peu car*
rée, le nez un peu camus, les pommettes sail-
lantes, T«ûl vif, une grande bouche, où se jouait
un sourire spirituel, impérieux et méprisant. Abel
pâlit et frissonna; il ne détachait pas ses yeux de
cette figure mongole que de très^loin il avait cru
reconnaître. Il se disait : c Eh! oui, c'est elle. >
Il releva sur son visage le collet de son manteau
et disparut autant qu'on peut disparaîtra quand on
est assis au sommet d*an tertre. U y avait six ans
qu'il n'avait vu cette femme, et il s'était promis de
ne jamais la revoir; mais l'homme est le jouet des
circonstances, et son bonheur comme sa fierté
sont à la merci d'une rencontre. Le comte Abel
n'était plus fier; pendant quelques minutes, il
s'atléantft, il cessa d'exister.
Heureusement, il s'avisa qu'on ne l'avait point
reconnu, que la femme de soixante ans ne regar-
dait pas de son cMé. Elle avait du goût ; trouvuit
fort leid le pays qu'elle traversait et qu'on appelle
la Yallée-du-Diable, elle avait ouvert un volume
relié en maroquin, que sa eamériste venait de lui
36 SAMUDL BROHL ET G»*
remettre. Ce volume n'était pas un roman nou-
veau, c'était un livre allemand, intitulé Histoire
de la civilisation au point de vue transformiste
depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos
jours. Elle n'était pas très-avancée dans sa lecture,
ni dans l'histoire de la ci\dlisation; elle n'avait pas
poussé jusqu'à l'âge de pierre ou de bronze, elle
en était encore aux animaux primitifs, aux pro-
tozoaires, aux monades, aux vibrions, aux bacté-
ries et aux leptothrix, à l'âge de l'albumine ou de
la civilisation gélatineuse, comme l'appelait l'au-
teur, dont les vues et la sagacité la charmèrent.
Elle n'interrompait sa lecture que pour administrer
par intervalles une légère chiquenaude sur le nez
de son carlin, qui ronflait dans son giron, et elle
était à mille lieues de soupçonner que le comte
Abel Larinski était là et la regardait.
Il vit passer devant lui la berline; elle ne
s'arrêta point, et bientôt elle descendit vers Ber-
gûn. Alors il sentit un poids se détacher de son
cœur, qui recommença de battre. La berline s'é-
loignait rapidement, elle était lancée à toute vi-
tesse; le comte l'escortait de ses vœux, il apla-
nissait le chemin devant elle, il écartait tous les
cailloux qui auraient pu ralentir sa marche. Elle
allait disparaître à l'un des contours de la route,
quand elle se croisa avec une autre chaise de poste
qui montait au pas et dans laquelle il aperçut un
SAMUEL BROHL ET 0> 37
point rouge : c'était le capuchon de Mlle Antoinette
Moriaz. L'instant d'après, il ne vit plus la betiine;
il lui sembla que le fantôme de sa triste jeunesse,
sorti tout à coup du royaume des ombres, venait
de s'y replonger à jamais, et que la fée de l'espé-
rance, celle qui a les secrets de l'avenir, montait
vers lui, coiffée de rouge, des fleurs dans les mains,
le soleil dans les yeux. Une ouverture se fit dans
les nuages; l'ombre qui couvrait la Vallée-du-
Diable s'éclaircit, et l'affreuse solitude se prit à
sourire. Le comte Abel se leva, ramassa son bâton,
se secoua. En passant devant la caverne, il décou-
vrit, parmi les touffes d'aconit qui en obstruaient
l'entrée, un creux gazonné, et il s'aperçut que ce
creux était garni de jolies campanules bleues,
dont les clochettes se balançaient galment au gré
du vent. Il cueillit une de ces campanules, la porta
à sa bouche et lui trouva un goût aimable. Une
demi-heure plus tard, il quittait la route pour
enfiler un sentier qui traverse des pâturages et
une forêt de mélèzes.
Quand il atteignit le fond de la vallée, la nuit
tombait. U traversa le hameau de Cresta, franchit
un pont, et se trouva à l'entrée du village de Celle-
rina, situé à vingt-cinq minutes de Saint-Moritz.
Après s'être consulté, il résolut de ne pas pousser
plus loin, et il descendit dans une auberge agréable
et proprette, fraîchement blanchie à la chaux.
38 SAMUEL BROHL ET (>«
L'air de TEngadiae est si vif que les premières
nuits qu'on y passe sont d'habitude des nuits blan*
ches. Le comte Larinski ne dormit guère dans son
nouveau gtte. Eût-il mieux dormi dans la plaine ?
Il était comme travaillé par ses pensées. A quoi
pensait^il ? A la cathédrale de Coire, à la Vallée-
du-Diable, aux touffes d'aconit, aux campanules,
à la rencontre des deux chaises de poste, dont l'une
montait et l'autre descendait. Après cela, il ne vit
plus rien qu'une capeline rouge, et il avait les yeux
ouverts quand les premières clartés du jour péné-
trèrent dans sa chambrette. Les aigles dorment
peu lorsqu'ils se disposent à entrer en chasse.
R
Les bainft de Saint-Moritz sont, au dire de beau-
coup de gens^ un endroit peu récréatif, où Ton
n'envoie que les anémiques sérieux» qui éprouvent
un sincère désir de recouvrer des forces et la
santé. L'air qu*on y respire, l'eau ferrugineuse
qu'on y boit et qui a le goût de l'encre, ont opéré
plus d'une fois de véritables miracles ; encore faut-
il être capable d'en supporter l'effet, c Je suis
charmé d'en avoir foit l'expérience, nous disait un
malade, je n'en suis pas tout à fait mort, et cela
prouve que désormais je peux tout braver. » C'est
la boutade d'un ingrat.
La vallée de la Haute-Engadine, où se^ouve
Saint-Moritz, a, comme les bains, ses détracteurs
et ses iMlmirateurs. Cette étroite vallée, parcourue
40 8AMUËL BROHL ET G»
par rinn dans toute sa longueur, nue dans le bas,
encaissée entre des montagnes dont les pentes
sont hérissées de sapinières, de mélèzes ou de pins
aroles, et dont les sommets sont couverts de gla-
ciers, est élevée de plus de 5,000 pieds au-dessus
du niveau de la mer. Il y neige parfois au mois
d*août, mais le beau temps y est délicieux, et Ton
y rencontre des lacs verts, fort romantiques, qui
brillent au soleil comme des émeraudes. Ceux qui
en médisent et qui les comparent à des cuvettes
sont des gens de mauvaise humeur; c'est une
maladie dont rien ne guérit, ni le fer, ni l'iode, ni
le soufï*e.
11 est une chose que ces gens de mauvaise
humeur ne peuvent nier, c'est qu'il est difficile,
pour ne pas dire impossible, de trouver dans les
montagnes des gazons plus fleuris et plus parfumés
que ceux de l'Engadine. Nous ne parlons pas du
rhododendron, dont les buissons abondent au bord
des lacs; nous aimons peu cet arbuste gourmé,
prétentieux, dont les roses ont l'air d'être en cire
et faites pour la décoration d'un autel; mais n'est-il
pas agréable de se promener dans une pelouse
noire de satyrion vanillé ? Et que pensez- vous de
la grande et de la petite gentiane, des grands arni-
caitf^^^^s» d^^ beaux lis martagons et du lis saint
Bruno, du daphné, de l'androsace et de ses touffes
roses, des orchis rouges ou brûlés, de toutes les
SAMUEL BROHL ET O' 41
variétés de saxifrages, de la grosse campanule
velue, des jolis asters violets, emmitouflés dans
une petite cravate qui les protège contre le froid?
Ailleurs, autour d'entonnoirs où les vaches ont
tracé des sentiers en gradins, on cueille cette sorte
d'immortelle revêtue de feutre, appelée Yedelweiss
ou la cotonnière des Alpes, objet des convoitises
de tous les baigneurs. Plus haut, aux approches
des glaciers, on trouve les pensées blanches,
l'anémone et la renoncule glaciales; plus haut
encore, au bord des névés et souvent enfouie dans
la neige, fleurit cette charmante petite fleur lilas,
finement découpée, frileuse et frissonnante, qu'on
nomme la soldanelle. Gratter la neige et y trouver
uiie fleur, fait-on dans la vie beaucoup de décou-
vertes aussi agréables?
Après cela, il faut convenir que l'unique rue de
Saint-Moritz ne ressemble point à la rue de la
Paix. Il faut convenir aussi que les halles de l'en-
droit sont mal approvisionnées, et que dans un air
qui stimule l'appétit, on n'a pas toujours de quoi le
satisfaire. On ne peut tout avoir, et nous ne con-
seillons à personne d'établir son domicile à per-
pétuité dans l'Engadine. Il faut cependant que
'cette vallée ait son charme, puisque les habitants
émigrent dans leur jeunesse, et qu'après'fàvoir
gagné quelque argent ils retournent vieillir au pays
natal, où ils se bâtissent d'assez belles maisons.
42 8AMUËL BROHL ET O^
Mlle Moriaz ne se déplaisait point à Saint-Moritz;
les sauvageries et les sapinières lui revenaient. Du
haut de la terrasse de Thôtel Badrutt, elle aimait à
contempler le lac vert, dormant à ses pieds, et
elle ne songeait pas à se plaindre qu'il eût la forme
d'une cuvette. Elle aimait aussi à voir les vaches re-
venir le soir en procession du pâturage. Le berger
qui en a la garde ramène en bon ordre son armée,
qu'annonce de loin le tintement des sonnailles.
Chaque vache s'arrête d'elle même à l'entrée de
son étable et demande en mugissant qu'on vienne
lui ouvrir. Le matin, quand on les met dehors,
elles attendent l'arrivée du cortège, chacune prend
place à son rang. La première fois que Mlle Moriaz
assista à cette cérémonie, elle la trouva aussi inté-
ressante qu'une première représentation aux Fran-
çais ou à 1 Opéra.
Il y eut quelques jours de pluie, qu'elle employa
à lire, à peindre, à faire des observations sur les
animaux des deux sexes qu'elle rencontrait, à la
table d'hôte. Elle se procura bientôt un surcroît
d'occupation . Elle avait l'esprit et le cœur si actifs,
qu'elle ne pouvait rester huit jours dans un endroit
sans y découvrir quelque bonne œuvre à faire.
Une mercière, qu'elle avait prise en amitié, lui
présenta sa fille, qui se destinait au métier d'insti-
tutrice et désirait apprendre à dessiner. Antoinette
se chargea de lui donner des leçons. Elle la faisait
SAMUEL BROHL ET G» 43
venir chaque Jour à Thôtel et Ty gardait pendant
plusieurs heures. Elle reprochait à son élève d'avoir
la compréhension un peu dure et la bourrait quel-
quefois ; mais elle la consolait de ses vivacités par
des caresses.
Le temps se remit au beau. Elle en profita pour
foire quelques promenades; elle gravit des pentes
et des gazons glissants, dans l'espoir d'en rapporter
des plantes rares; mais, ses forces ne répondant
pas & sa vaillance, elle n€) put grimper jusqu'à ces
entonnoirs où fleurit l'edelweiss. Une semaine
après son arrivée, elle eut une surprise et même
une émotion, qui ne rentrait pas dans le programme
convenu de plaisirs que le propriétaire de l'hôtel
Badrutt se charge de procurer à ses hôtes. En
revenant d'une excursion au lac de Silvaplana,
elle trouva dans sa chambre une corbeille conte-
nant une véritable gerbe de fleurs des Alpes tout
fraîchement cueillies, et dans le nombre non-seule-
ment des edelweiss à profusion, mais des plantes
rares, et la plus rare de toutes, certaine clochette
rampante qui sent l'abricot et qui, hormis quelques
districts de l'Engadine, ne se retrouve plus aujour-
d'hui qu'en Sibérie. Ce bouquet splendide était
accompagné d'un billet ainsi conçu :
c Un homme, qui avait assez de la vie, résolut
de se pendre. Il choisit, pour exécuter son funèbre
44 SAMUEL BROHL ET O^
dessein, un lieu triste et solitaire, où il n'avait
poussé qu'un chêne dont la sève commençait à
tarir. Comme il s'occupait d'attacher sa corde, un
oiseau vint se poser sur l'arbre à demi mort
et chanta. L'homme se dit : Puisqu'il n'est pas
d'endroit si triste qu'on ne puisse y trouver un
oiseau qui chante, j'aurai le courage de vivre. Et
il vécut.
« J'étais arrivé dans cette vallée dégoûté de la
vie, triste et las jusqu'à mourir. Je vous ai vue
passer, et je ne sais quelle vertu mystérieuse* est
entrée en moi. Je vivrai.
a Que m'importe? direz-vousen lisant ces lignes,
et vous aurez raison. Ma seule excuse pour les
avoir écrites est que je partirai dans quelques jours,
que vous ne me verrez jamais et que jamais vous
ne saurez qui je suis, i
La première impression d'Antoinette fut un pro-
fond étonnement; elle aurait cru à une méprise si
son nom et son prénom n'avaient été écrits en
toutes lettres sur Tenveloppe. Son second mouve-
ment fut de rire de son aventure. Elle rendait
pleine justice à Mlle l^oriaz, elle savait très-bien
qu'elle ne ressemblait pas à la première venue ;
mais que sa beauté opérât des miracles, des résur-
rections, qu'un hypocondriaque, seulement pour
l'avoir vue passer, fût capable de reprendre goût
SAMUEL BROHL ET Ot 45
à Texistence, le cas ne lui paraissait guère admis-
sible. Sa curiosité alla aux renseignements; les
fleurs et la lettre avaient été apportées par un petit
paysan qui n'était pas de Tendroit et qu'on ne put
retrouver. Antoinette examina le registre des
étrangers; elle n'y vit pas l'écriture du billet. Elle
étudia les visages qui l'entouraient; il n'y avait pas
dans tout l'hôtel Badrutt une seule figure romanti-
que. Elle renonça bien vite à sa recherche. Le bou-
quet lui plaisait, elle le garda comme un présent
tombé du ciel et conserva le billet comme une
curiosité, sans s'inquiéter plus longtemps de savoir
qui l'avait écrit, c N'en parlons plus, c'est quelque
fou, > répondit-elle un jour à Mlle Moiseney, qui
revenait sans cesse sur Fincident, dont elle grillait
d'approfondir le mystère. La bonne demoiselle
était tentée d'arrêter les gens sur le chemin en
leur disant : « Est-ce vous ? » Peut-être eût-elle
soupçonné l'inconnu de Bergun d'être pour quel-
que chose dans cette affaire, si elle avait pu se
clouter qu'il fûit à Saint-Moritz, où elle ne l'avait
jamais rencontré. Il y venait pourtant tous les
jours, mais à ses heures ; au surplus, les hôtels
regorgeaient, Taffluence était grande dans la cour
de l'hôtel des bains, et il lui était facile de se perdre
dans la foule.
Pour tout dire, quand le comte Abel Larinski
venait à Saint-Moritz, il s'y occupait beaucoup
46 SAMUEL BROflL £T C»
moins de Mlle Antoinette Moriaz que d'un illustre
chimiste. L'air de l'Engadine et l*eau qui a le goût
de l'encre avaient fait merveilles; en huit jours,
M. Moriaz se sentit un autre homme. Il lui était
venu un appétit formidable, et il pouvait marcher
des heures entières sans être las. Q abusait de ses
forces renaissantes en couranj; la montagne sans
guide, son marteau à la main; chaque jour, malgré
les représentations de sa fille, il poussait plus loin
ses entreprises. Plus on est savant, plus on est
curieux, et quand on est curieux, on va sans
s'apercevoir de sa lassitude; on ne,s'en avise qu'au
retour. M. Moriaz ne se doutait pas qu*îl était
accompagné de loin dans ses excursions solitaires
par un inconnu qui, l'œil aux aguets, l'oreille aux
écoutes, veillait sur lui comme une providence.
Ce qu'il y avait de particulier, c'est que cette pro-
vidence l'aurait volontiers fourré dans un mauvais
pas ou précipité dans une fondrière pour avoir le
plaisir de l'en retirer et de le rapporter dans ses
bras jusqu'à Thôtel Badrutt. a Puisse-t-il tomber
dans un trou et s'y casser la jambe ! » tel était le
souhait quotidien du comte Abel Larinski; mais les
savants ont des grâces d'état. Quoique M. Moriaz
fCit à la fois un peu corpulent et un peu distrait, il
enjamba plus d'une fondrière sans .y rester, plus
d'un marécage sans s'y embourber'
Un matin il conçut le projet de grimper jusqu'à
BAMUEL BROHL £T Gi> 47
des névéB qui oecupaient le fond d'un cirque formé
par deux arêtes de rochers, au-dessus d*une forêt
de pins et de mélèzes. Il n'avait pas encore Thabi-
tude des montagnes, où Ton s'abuse souvent sur
les distances. Après avoir avalé trois grands verres
d'eau ferrugineuse et déjeuné copieusement, il se
mit en route, traversa Tlnn et commença l'ascen-
sion de la forêt. La pente devenait de plus en plus
abrupte, et bientôt le sentier qu'il suivait lui man-
qua. Il n'était pas facile à rebuter; il continua de
grimper, s'accrochant aux broussailles, brassant
du pied de perfides aiguilles de pins qui formaient
un tapis aussi glissant qu'un miroir, faisant trois
pas en avant et deux en arrière. Il suait à grosses
gouttes ; il s'assit un instant pour s'éponger le front ;
il espérait que quelque boquillon viendrait à passer
et le remettrait sur le chemin, s'il y en avait un.
Personne ne paraissant, il reprit courage et rec<Mn*
mença de monter jusqu'à ce qu'il arrivât près d'une
bande de rochers, où il chercha vainement irne
brèche. Il était sur le point de rétrograder, quand
il se souvint que de la galerie de l'hôtel il avait
observé cette bande de rochers de teinte rougefttre ;
il crut se souvenir aussi qu'elle formait comme l'é-
peron du névé, et 11 en conclut que c'était le der-
nier obstacle qu'il eût encore à franchir. Il trouva
humiliant d'arriver si près du but et de renoncer.
La roche, dégradée et délitée par le gel, offrait des
48 SAMUEL BROHL ET O*
crevasses, des enfoncements, une sorte d'escalier
naturel. S'armant de toutes ses forces, s'aidant de
ses ongles, il entreprit l'escalade, et cinq minutes
après il atteignait une sorte de terrasse, laquelle
malheureusement était dominée par une muraille
de granit tout à fait lisse et d'une hauteur effrayante.
Il ne lui restait d'autre parti à prendre que de s'en
retourner par où il était venu ; mais dans les pas-
sages périlleux monter est plus facile que descen-
dre; on peut en montant choisir ses pas, en des-
cendant on va à l'aventure. M. Moriaz n'osa pas
tenter cette aventure.
Il parcourut toute la longueur de l'esplanade sur
laquelle il se Irouvait, dans l'espoir de découvrir
une issue; elle aboutissait à un torrent qui roulait
avec fracas ses eaux troubles. Ce torrent était
beaucoup trop large pour qu'on pût l'enjamber, et
il ne pouvait être question de le traverser. Toute
retraite lui étant coupée, M. Moriaz commença à
regretter son audace. Pris d'une vive inquiétude,
il se demanda s'il n'était pas condamné à finir ses
jours dans ce nid d'aigle; il pensait avec envie à la
félicité dont jouissent les habitants des plaines, il
jetait des regards effarés sur la maudite muraille
qui le tenait emprisonné et dont le morne visage
semblait lui reprocher son imprudence. Il lui pa-
raissait que l'esprit humain n'avait jamais rien
inventé de plus beau qu'une grande route, et peu
Samuel brohl et g» 49
s'en fallait qu'il ne s'écriât avec Panurge : Ohi que
trois et quatre fois sont heureiux ceux qui plantent
choux !
Bien qu'il eût peu de chances d'être entendu de
quelqu'un dans cette solitude, il appela à plusieurs
reprises ; il avait grand'peine à dominer le bruit du
torrent. Tout à coup il crut ouïr au-dessous de lui
une voix lointaine qui lui répondait. Il redoubla
ses cris, il lui parut que la voix se rapprochait, et
bientôt il vit déboucher à travers le fourré qui bor-
dait la rive opposée du torrent .une figure au teint
mat et une barbe châtaine, qu'il se souvint d'avoir
rencontrées dans la cathédrale de Goire et d'avoir
revues à Bergûn.
a Vous voilà prisonnier, monsieur, lui cria le
comte Larinski. Un instant de patience et je suis à
vous. » Et son visage exprimait la joie. Il le tenait
enfin, ce précieux gibier qui l'avait tant fait courir.
Il s'éloigna en bondissant avec une agilité de
chamois. Il reparut au bout de vingt niinutes, por-
tant sur son épaule une longue planche qu'il avait
détachée de la clôture d'un pacage. Il la jeta sur le
torrent, la cala de son mieux, franchit cette passe-
relle improvisée par son génie et joignit M. Moriaz,
qui mourait d'envie de Tembrasser.
« Rien n'est plus perfide que les montagnes, lui
dit le comte. Elles sont hantées par je ne sais
quel farfadet qui joue de mauvais tours aux auda-
4
50 dÂMUBL BROfiL BT G»
deux; mais tout est bien qui fiait bien. Avant de
voua remettre en route, vous avez besoin de vous
restaurer. L'air cru de ces hautes régions creuse
terriblement l'estomac. Plus prudent que vous, je
ne m'embarque jamais sans biscuit... Comme vous
ôtes pftlel ajouta-tril en le contemplant avec des
yeux sympathiques et presque tendres» Mettes, je
vous prie, mon pardessus, je m'envelopperai dans
mon plaid, et nous aurons chaud l'un et l'autre. »
A oes motSf il se dépouilla pour vêtir M. Mo-
riaz, qui, se sentant glacé, ne résista que faible-
ment à ses instances et endossa le surtout, dont il
eut quelque peine à enfiler les manches.
Pendant ce temps, le comte Abel avait jeté à
terre le bissao qu'il portait en bandoulière. Il en
tira une miche de pain mollet, des œufe cuits durs,
un p&té de venaison, une bouteille d'excellent
bourgogne. Il étala ses provisions autour de lui,
puis il présenta à M. Moriaz une coupe taillée dans
une noix ^e coco, et la remplit jusqu'aux bords en
disant : c Voilà qui vous remettra. » M. Moriaz vida
la coupe et sentit bientôt son malaise se dissiper. '
Sa belle humeur lui revint, il narra galment à son
amphitryon sa déplorable odyssée ; Abel lui raconta
une mésaventure du même genre qu'il avait eue
dans les Garpathes. On prend facilement en goût
un homme qui vous a tiré d*un mauvais pas, qui
vous donne à boire quand vous avez soif) à manger
BAMUBL BBOHL £T Ob (i
quand vous ave'faim; mais M. Morias n'eût*il pas
eu de grandes obligations au oointe Larinsid, qu'il
n'aurait pu s*enipécber de reoonnaitre que oet ai-
mable inconnu était un homme de bonnes manières
et d'agréable conversation.
Cependant, le repas fini : a Nous nous oublions
à causer, lui dit-il. Je suis Theureux père d'une
charmante fille qui a l'imagination vive Elle me
croit mort, il faut que j'aille bien vite la rassurer, d
Le comte Abel donna la main à M. Moriaz pour
l'aider à garder son équilibre en traversant la
planche, qui n'était pas large. Pendant toute la
descente^ il fut aux petits soins avec lui, le soute-
nant de son bras quand la pente devenait trop ra-
pide. Dès qu'on eut trouvé un sentier, on se remit
à causer Abel avait des clartés de tout, et comme
Socrate, avons-nous dit, le talent d'interroger. Il
mit la conversation sur les glaciers et sur les blocs
erratiques. M. Moriaz fut enchanté de sa manière
de le questionner; en sa qualité de professeur au
Collège de France, il était bien aise de devoir la
vie & un homme intelligent.
Comme ils traversaient une sapinière, ils enten-
dirent une voix qui les hélait, et ils furent bientôt
rejoints par un goide que Mlle Moriaz, mortelle-
ment inquiète de l'absence prolongée de son père,
venait de dépêcher à sa recherche. Ils la trouvèrent
éUe-môme au bas de la montagne, en compagnie
52 SAMUEL BROHL ET O»
de Mlle Moiseney. Pâle d*émotion, les jambes lui
manquant, elle s'était assise au bord d'un fossé.
L'angoisse la dévorait, elle croyait voir son père
gisant à demi mort au fond d'un précipice ou d'une
crevasse. En l'apercevant, elle poussa un cri de
joie et courut à lui.
a Eh ! vraiment oui, ma chère, lui dit- il, j'ai été
plus heureux que sage. Il faut que je demande son
nom à mon sauveur pour te le présenter. »
Le comte Abel n'eut pas l'air d'avoir entendu
ces derniers mots. Il répondit en balbutiant que
M. Moriaz exagérait le prix du petit service qu'il
avait eu le bonheur de lui rendre, et aussitôt, 1 air
digne, froid, presque compassé, il salua Antoinette
et partit à la hâte, en homme qui se soucie peu de
faire de nouvelles connaissances et à qui il tarde
de rentrer dans sa solitude.
U était déjà loin quand M. Moriaz, occupé de
conter son histoire à sa fille, s'avisa qull avait
gardé le paletot de son sauveur. Il fouilla dans les
poches et y trouva un carnet et des cartes de visite
portant le nom du comte Abel Larinski. Il fit avant
le dîner le tour de tous les hôtels de Saint-Moritz,
sans pouvoir découvrir où logeait M. Larinski. U
l'apprit dans la soirée d'un paysan, qui arrivait de
Cellerina pour chercher le pardessus.
La bonne Mlle Moiseney voulait du bien au
comte Abel, d'abord parce qu'il était beau, ensuite
SAMUEL BROHL ET Ct« 53
parce qu'il jouait du piano à ravir. Elle ne pouvait
douter qu'Antoinette ne sût gré à ce beau musicien
de lui avoir ramené son père. Certaine de n'être
plus contrariée dans son enthousiasme, elle lui dit
le soir même, avec un sourire qui voulait être
malin :
a Eh bien ! ma chère, trouvez-vous encore que
le comte Larinski ait la tête enfoncée dans les
épaules?
— C'est peu de chose, mais je ne m'en dédis pas.
— Ahl si vous l'entendiez jouer une romance
de Schumannl...
— Un beau talent. Cependant son premier mé-
rite à mon avis est d'avoir le goût du sauvetage.
— Oh! j'étais sûre, parfaitement sûre, que cet
homme avait un grand cœur et une belle âme. Je
me connais en physionomies je n'ai pas besoin de
voir deux fois les gens pour savoir ï quoi m'en
tenir. »
Après une pause elle reprit : « Oserai-je vous
dire, ma chère, une idée qui m'est venue?
— Dites, vos idées me divertissent quelque-
fois.
— Ne pourrait-il pas se faire que l'auteur de
certain billet et de certain envoi fût M. le comte
Abel Larinski?
— Pourquoi lui plutôt que tout autre ? reprit
Antoinette. Je crois que vous lui faites tort, il u
54 SAMUEL fiROHL ET 0«
Tair d'un homme comme il faut, et un homme
comme il fout n'écrit pas de lettres anonymes.
— Oh I celle-ci était bien innocente, et soyez
sûre qu'il l'a écrite avec une parfaite bonne
foi.
• — Vous croyez donc, mademoiselle, que de
bonne foi un homme prêt à se passer la corde au
cou renonce à son projet parce qu'il a rencontré
sur un grand chemin Mlle Antoinette Moriaz?
— Pourquoi pas? répliqua Mlle Moiseney en la
regardant avec des yeux béants d'admiration. D'ail-
leurs vous savez que les Polonais ont la tète un
peu chaude et le cœur ouvert à tous les nobles
enthousiasmes. On peut pardonner au comte La-
rinski ce qu'on ne passerait pas à un Parisien.
— Je lui pardonne, à la condition qu'il tiendra
sa promesse de ne jamais se faire connaître, ce qui
est le premier devoir d'un inconnu. Tantôt il a
refusé de se laisser présenter à moi par mon père,
c'est une bonne note pour lui. S'il se ravise, c'est
un homme jugé... Je vous plains, ma chère Jeanne,
ajouta Antoinette en riant Vous mourez d'envie
d'entendre une de ces romances sans paroles que
joue si bien M. Larinski, et si M. Larinski est
l'homme au billet, de son propre aveu il lui est
interdit de paraître devant moi. Comment vous
tirerez-vous de là T Le cas est embarrassant »
Ce fut M. Moriaz qui se chargea de résoudre ce
BAMUEL BROHL £T G» 55
cas embarrassant. Trois Jours plus tard , quelques
minutes avant le dîner, il se promenait dans la
cour de Tbôtel en fumant un cigare.' U vit passer
sur la routa le comte Abel, qui retournait à Celle*
rina. Le temps était à Forage, il tombait déjà quel**
ques gouttes de pluie. M. Moriaz courut après le
comte et Tarrétlet par le bouton , en lui disant :
< Vous m'javez sauvé la vie, permette&moi de vous
sauver de la pluie. Faites-moi l'honneur de par-
tager notre diner ; nous nous ferons servir dans
mon appartement. »
Abel se défendit bien fort d'accepter cette pro-
position ; il donnait des raisons qui ressemblaient
k des défaites. Le tonnerre commentait de gron-
der. M. Moriaz prit son homme par le bras et
l'emmena de vive force. U le présenta à sa fille, en
disant : c Antoinette, je te présente M« le comte
Larinski, homme précieux, mais peu sociable. J'ai
dû user de violence pour l'amener ici. »
Le comte répondit à ce discours par un sourire
contraint.il avait l'air d'un prisonnier ; mais comme
il se piquait de savoir-vivre et de philosophie, il
fit bonne mine à sa prison. Pendant le dtner, il
fut grave. U témoignait à Antoinette une politesse
un peu firoide, il avait des attentions pour Mlle Moi-
seney, mais il réservait ses empressements pour
M. Moriaz. U s'adressait de préférence à lui, il
l'écoutait avec une sorte de recueillement, il bu-
56 SAMUEL BROHL ET 0>
vait ses paroles; un professeur est toujours sen-
sible à ce genre de courtoisie.
Quand on eut pris le café, les glaces du comte
Abel fondirent. Il avait parcouru le monde; il con-
naissait les États-Unis et la Turquie , la Nouvelle-
Orléans et Bucharest, San-Francisco et Constan-
tinople. Ses voyages lui avaient profité, il avait
observé les choses et les hommes, les pays et les
institutions, les mœurs et les lois, les indigènes
et les passants, tout, sauf les passantes, dont il
paraissait n'avoir pas eu le temps de s'occuper;
du moins elles n'avaient aucune part dans sa con-
versation. Il conta quelques anecdotes avec agré-
ment ; sa m^ancolie se dérida, il eut des échap-
pées de gaité, et Antoinette ne put s'empêcher de
comparer en elle-même sa figure et ses discours
aux paysages un peu sévères de TEngadine, où à
Tombre des noirs sapins, parmi les rochers, il y a
des lis, des gentianes et des lacs.
Il reprit sa gravité pour répondre à une question
que lui fit M. Moriaz touchant la Pologne. <x Cette
pauvre Pologne! s'écria-t-il. Aujourd'hui, le juif
est son maître. Actif, adroit, inventif, peu scrupu-
leux, il exploite notre paresse et notre impré-
voyance; il a sur nous ce grand avantage, que
nous vivons au jour le jour et qu'il possède la no-
tion du lendemain. Nous le méprisons et nous ne
pouvons nous passer de lui. Nous avons toujours
SAMUEL BROHL LT G« 57
soif, et il nous donne à boire ; nous n'ayons jamais
d'argent comptant, il nous en prête au cinquante
pour cent; nous ne pouvons le lui rendre, et il se
rembourse en nous prenant nos meubles, nos bi-
joux, nos terres et nos châteaux. Nous nous ven-
geons de lui par Tinsolence, et de temps à autre
par de petites persécutions, et, pas plus que nos
voisins de Roumanie, nous ne nous avisons de
comprendre que le seul moyen de nous débar-
rasser du juif serait de nous défaire de nos vices,
dont il vit. » Le comte Âbel ajouta que, pour sa
part, il n'avait aucun préjugé contre les enfants
d'Abraham, et il cita le mot d'un publiciste autri-
chien qui a dit : a Chaque pays a les juifs qu'il
mérite. » « En effet , poursuivit-il , en Angleterre
comme en France, comme partout où on les traite
sur un pied d'égalité, ils deviennent l'un des élé-
ments les plus sains, les plus vigoureux de la na-
tion, tandis qu'ils sont le fléau et la sangsue des
pays qui les persécutent.
— Et vraiment c'est justice, » s'écria Mlle Moriaz.
Pour la première fois , le comte s'adressa direc-
tement à elle et lui dit en souriant : c Eh quoi !
mademoiselle, vous êtes femme et vous aimez la
justice?
— Gela vous étonne, monsieur? lui répondit-
elle. Vous ne pensez pas que ce soit une vertu à
notre usage?
58 SAMUEL BROHL ET O»
— Une femme de ma connaissance, répllqua-t-il,
prétendait qu'on rendrait un mauvais service à ce
pauvre monde en supprimant toutes les Injustices,
parce que du même coup on supprimerait la cha-
rité.
— Ce n'est pas mon avis, dit- elle; lorsque je
donne, il me semble que je restitue.
— Elle est un peu socialiste, s'écria M. Moriaz.
Je m'en aperçois tous les ans au mois de janvier,
en faisant ses comptes, et il est heureux qu'elle
me charge de les faire, car elle n'a jamais vu que
du feu aux bordereaux que lui envoie son banquier.
— Je suis fier pour la Pologne que Mlle Moriaz
ait un défaut polonais, dit gal^^nment Âbel La-
rinski.
— Est-ce un défaut? dit Antoinette.
^ L'arithmétique est la plus belle des sciences
et la mère de la sûreté , » reprit M. Moriaz. Et se
tournant vers le comte, il ajouta : « C'est une mau-
vaise tête ; elle a des principes absolument subver-
sifs, attentatoires à l'ordre public et à la conser-
vation des sociétés. Elle prétend que les gens qui
n'ont pas le nécessaire ont droit au superflu, parce
qu'autrement ils n'auraient rien du tout.
— Cela me parait évident, dit-elle.
— Et par exemple, poursuivit M. Moriaz, elle
a parmi ses protégés une certaine Mlle Galet ou
Galard...
BÂMUEL BROHL £T 0« 59
— Galet, dit en ee rengorgeant Mlle Moiseney,
qui attendait avec impatience ToccaBion de placer
un mot.
— Cette Mlle Léontine Galet, demeurant au n* 95
deia rue Mouffetard...
— Au n* 27, B'écria de nouveau Mlle Moiseney
d*un ton doctoral.
— A votre ordinaire, vous en êtes sûre, parfoi*
tement sûre. Soit! Je disais donc que Mlle Galard
ou Galet, demeurant au n* 25 ou 27 de la rue Mouf-
fêtard, a été jadis fleuriste de son état, et qu*au-
jourd'hui elle n*a pas le sou. Je ne veux pas appro-
fondir les mystères de son passé; ce qui vient de
la flûte retourne au tambour. Il est certain que
MUe Galard...
— Galet, dit aigrement Mlle Moiseney.
— N'est plus aujourd*hui qu'une vieille infirme,
digne d'être plainte par les gens charitables.
Mlle Moriaz lui sert une pension, à quoi je ne trouve
rien à redire ; mais Mile Galet,... je me trompe,
Mile Galard a conservé de son ancien état la pas-
sion des fleurs, et pendant tout l'hiver Mlle Moriaz
lui envoie chaque semaine des bouquets coûtant
l'un dans l'autre dix ou douze francs pièce, ce qui,
selon moi, n'a pas le sens commun. Au mois de
janvier dernier, elle lui a fait venir des violettes
de Parme. J'en appelle à M. Larinski. Est-ce rai-
sonnable? est-ce absurde?
60 SAMUEL BROHL ET C«
— C'est admirablement absurde et follement ad-
mirable, répondit le comte.
— Les fleurs que je lui donne ne seront jamais
aussi belles que celles qu'on m'a données Tautre
jour, » s'écria Mlle Moriaz.
Elle passa dans la pièce attenante pour y cher-
cher le vase où elle avait mis tremper le mysté-
rieux bouquet, et l'ayant rapporté : « Que vous en
semble? dit-elle au comte. Elles sont déjà bien fa-*
nées, mais les restes en sont beaux. »
Il admira le bouquet ; mais, quoiqu'elle le re^
gardât fixement, elle ne surprit sur son visage ni
trouble ni rougeur, c Ce n'est pas lui, o se dit-
elle.
Il y. avait un piano dans la pièce où Ton avait
dîné. Comme le comte Âbel prenait congé, Mlle Moi-
seney le supplia de donner à Mlle Moriaz un échan-
tillon de son talent. Il fronça légèrement le sour-
cil, reprit cet air sombre, un peu sauvage, qu'il
avait eu en rencontrant Antoinette au bas de la
montagne. Il allégua l'heure avancée, il se laissa
pourtant arracher la promesse qu'il serait plus
complaisant le lendemain.
Quand il fut parti , reconduit par M. Moriaz, qui
voulut faire avec lui un bout de chemin : < Vous
voyez bien , ma bonne , que ce n'était pas lui, s'é-
cria Antoinette.
— Admettons que je me sois trompée , répondit
SAMUEL BROHL ET Oi M
Mlle Moiseney d*un ton piqué. M'accorderez-vous
du moins qu'il est beau ?
— Aussi beau qu'il vous plaira. Savez-vous à
quoi je pensais en le regardant? A un château dans
lequel il revient des esprits. Je serais curieuse de
faire la connaissance des lutins qui le hantent, b
Malgré sa promesse , le comte Larinski ne repa-
rut qu*au bout de trois jours, mais cette fois il joua
tout ce qu'on voulut. Sa mémoire musicale était
surprenante, et il avait de Fâme au bout des doigts ;
il tira un merveilleux parti d'un instrument^ qui
n'était pas une merveille. Il chanta aussi; il possé-
dait une voix de baryton étoffée , moelleuse et vi-
brante. Après avoir fredonné quelques chansons
roumaines, il entonna un air de son pays. Il ne
put aller jusqu'au bout, les larmes lui vinrent aux
yeux, l'émotion t^risa sa voix. Il s'interrompit en
s' excusant de sa faiblesse et du ridicule qu'il ve-
nait de se donner; mais il lui suffit de regarder
Mlle Moriaz pour se convaincre qu'elle ne le trou-
vait point ridicule.
C'est une précieuse ressource dans un pays de
montagnes, où les soirées sont longues, qu'un Po-
lonais sachant causer et chanter. M. Moriaz aimait
la musique, il aimait autre chose encore. Quand il
n'allait pas dans le monde ou qu'on lui défendait
de travailler, il était pris de somnolence en sortant
de table; pour se réveiller, il faisait volontiers une
62 SAMUEL BROHL ET G»
partie de besigue ou d*écarté. Faute de mieux, il
jouait avec Mlle Moiseney, mais ce pis-aller lui
convenait peu; il lui déplaisait de contempler de
trop près le visage pincé et les rubans jaunes de
la papesse Jeanne. Il proposa au comte Larinski
de faire sa partie ; celui-ci accepta de la meilleure
grâce du monde, a Décidément cet homme est bon
à tout, D pensa M. Moriaz, et il le prit en grande
amitié. Il en résulta que pendant une semaine en-
tière le comte Âbel passa toutes ses soirées à Thôtel
Badrutt. a Votre père est unique, disait à Antoi-
nette Mlle Moiseiiey indignée. Il est d'un égoïsme
révoltant. U confisque M. Larinski. Employer un tel
homme à jouer au besigue I II ne reviendra plus. »
Cependant la sauvagerie du comte semblait à
jamais vaincue. U revenait.
Un soir, M. Moriaz commit une imprudence. En
faisant une levée, il s'avisa de demander à M. La-
rinski quel avait été son professeur de piano.
c J'ai toujours sur moi son portrait, » répondit-il.
Et, tirant de sa poche un médaillon, il le pré-
senta à M. Moriaz, qui, après l'avoir regardé, le fit
passer à sa fille. Le médaillon renfermait un por-
trait de femme aux cheveux blonds, aux yeux cou-
leur de ciel, à la bouche mignonne et fine, l'air
délicati souffreteux, quelque chose à la fois de
doux et de triste, le visage d'un ange, mais d'un
ange qui a vécu et pAti.
SAMUEL BROHL ET 0> 63
« Quelle délicieuse figure! » 8*écria Mlle Moriaz.
EfTectivement, elle était délicieuse. Quelqu'un
prétendait que la Polonaise est du punch à l'eau
bénite. Il est permis de n'aimer ni le punch ni
Teau bénite, et pourtant d'aimer beaucoup les
Polonaises. C'est un des meilleurs chapitres du
grand livre de la création.
€ Ce portrait est celui de ma mère, dit le comte
Larinski.
— Avez-vous le bonheur de la posséder encore?
lui demanda Antoinette.
— C'était une sensitive, répondit-il; les sensi-
tives ne vivent pas longtemps.
— Son portrait le dit bien ; on voit qu'elle a
souffert, mais qu'elle a pardonné à la vie. »
Pour la première fois, le comte se départit de
la réserve dont il usait dans ses rapports avec
Mlle Antoinette Moriaz. c Je ne saurais vous dire,
s'écria-t-il, combien je suis heureux que ma mère
TOUS plaise. »
Othello fut accusé d'avoir employé des philtres
secrets et des enchantements pour se faire aimer
de Desdemone. Brabantio ne pouvait s'en prendre
qu'à lui-même; il avait de l'amitié pour Othello et
il l'appelait souvent auprès de lui, il ne le faisait
pas jouer au besigue, mais il le questionnait sur
son passé. Le Maure raconta sa vie, ses souffrances
et ses aventures, et Desdemone pleura. Les pères
64 SAMUEL BROHL ET C«
questionnent, les héros ou les aventuriers racon-
tent, et les filles pleurent. Cette histoire est vieille
comme le monde. Abel Larinski avait quitté la
table de jeu. Il s*était assis dans un fauteuil,
Mlle Moriaz lui faisait face. On l'interrogea, il ré-
pondit.
Sa destinée n'avait été ni facile ni gaie. Il était
bien jeune encore quand son père, le comte Witold
Larinski, impliqué dans une conspiration, avait dû
s'enfuir de Varsovie. On lui avait confisqué ses
biens; heureusement, il avait placé quelques fonds
à l'étranger, et il ne se trouva pas sans ressource.
C'était un homme à projets. Il émigra en Amérique
avec sa femme et son fils ; il rêvait de se faire un
nom et une fortune en perçant l'isthme de Panama.
Il se rendit dans la Nouvelle- Grenade, il y fit des
études et des devis. Il en fit tant, qu'il mourut de
la fièvre jaune sans avoir percé son isthme, ayant
mangé tout ce qu'il avait, laissant sa veuve dans
le plus cruel dénûment. La comtesse Larinska dit
à son fils : a Nous n'avons plus de quoi vivre ;
mais est-il donc si nécessaire de vivre? j» En disant'
cela, elle avait aux lèvres son sourire d'ange. Abel
partit pour la Californie. Il y fit les métiers les
plus humbles ; portefaix ou balayeur de rues, que
lui importait, pourvu que sa mère ne mourût pas
de faim? Il lui envoyait le peu d'argent qu'il gagnait
et vivait de privations, en lui faisant croire qu'il
BAMUl'L BROHL ET C« 65
ne se refusait rien. Cependant la fortune lui était
devenue moins rigoureuse, il avait conquis une
certaine aisance. La comtesse vint le rejoindre à
San-Francisco; mais les anges ne peuvent vivre
parmi les chercheurs d'or, ni respirer impunément
Tair pestilent du pays des placers ; ils souffrent,
déploient leurs ailes et s*envolent. Quelques se-
maines après avoir perdu sa mère, c'était en 1863,
le comte Abel apprit par un journal qui lui tomba
dans les mains, que la Pologne venait de se soule-
ver une fois encore. Il avait vingt et un ans. Il crut
entendre une voix qui l'appelait, et une autre voix
qui venait du ciel et lui disait : c Elle t'appelle, va,
c'est ton devoir, d Et il alla. Deux mois plus tard,
il franchissait la frontière de la Gallicie pour aller
rejoindre les bandes de Langiewicz.
Othello parlait à Desdemone de cavernes, de
déserts, de rochers dont le sommet touche au ciel,
d'anthropophages, de cannibales et d'hommes qui
portent leur tète sous leurs épaules. Le comte
Âbel raconta à Mile Moriaz toutes les fortunes et
les vicissitudes d'une guerre de partisans, des
hasards, des exploits inutiles, des gloires obscures,
des rencontres sanglantes qui ne sont jamais déci-
sives, des défaites auxquelles survit l'espérance,
la faim, la soif, lé froid, la neige tachée de sang,
de longues captivités dans des forêts traquées par
l'ennemi; puis des désastres, le découragement.
5
66 SAMUEL BROHL ET G»
révanouissement du dernier espoir, des supplices,
des gibets, et enfin plus rien qu'une résignation
fiévreuse et muette, et cette vaste solitude que fiait
le silence autour du malheur. Après la dispersion
de la bande dont il avait suivi la destinée, il était
parvenu à passer en Roumanie.
Cette narration, exacte et précise , portait le
cachet de la vérité. Il la fit d'un ton simple, mo-
deste, sans chercher à se faire valoir, s'elTaçant
devant son sujet, persuasif parce qu'il ne voulait
point l'être. Il avait par instants des éclairs dans le
regard, des saccades dans la voix et des arrêts
subits; il cherchait son mot, s'indignait de ne
pas le trouver, le trouvait enfin, et cet effort ajou-
tait à l'énergie de son éloquence cahotante et
heurtée. Il dit en finissant : € Dans sa jeunesse,
l'homme se croit né pour rouler ; le jour vient où
il éprouve le besoin de s'asseoir. Me voilà assis,
mon siège est un peu dur ; quand je suis tenté
de m'en plaindre, je pense à ma mère et je me
tais.
— Qu'avez-vous fait en Roumanie? lui demanda
M. Moriaz, qui n'aimait que les histoires contées
de point en point.
—Ah! je vous prie, répondit- il, dispensez- moi
de vous raconter les années les plus mal employées
de ma vie. Je suis bien le fils de mon père. Il rêvait
de percer un isthme, j'ai voulu inventer un fusil.
SAMUEL BHOHL ET Q» 67
l'ai passé quatre ans à le fabriquer, et la première
fois qu'on s-en est servi, il a éclaté. »
Et là-dessus il résuma avec humour j en se mo-
quant un peu de lui même, la triste destinée de
son invention, ses espérances, ses songes dorés,
ses déboires et son insuccès. « Ce qui est admi-
rable et n'est jamais arrivé à aucun inventeur,
poursuivit-il, c'est que je suis entièrement dégrisé
de ma chimère; je la défie de me reprendre. Je me
propose de me donner la discipline pour expier
mon extravagance. Dès que j*aurai fini ma cure,
je partirai pour Paris, où je ferai pénitence.
— Quelle pénitence? demanda encore M. Moriaz.
Paris n'est point un ermitage. »
Il répondit avec une parfaite simplicité : « Aussi
n'est-il point dans mon intention d'y vivre en ermite.
J'y donnerai des leçons de langues et de musique.
— En vérité? s'écria M. Moriaz. Vous ne voyez
pas d'autre carrière devant vous, mon cher comte?
— Je ne suis plus comte, répliqua-t-il avec un
mâle sourire. Appelez-moi M. Larinski tout court.
Les comtes ne courent pas le cachet. » Une flamme
sombre jaillit de ses yeux et il s'écria avec force :
« Je courrai le cachet jusqu'à ce que j'entende de
nouveau cette voix qui m'a parlé en Californie.
Elle me trouvera toujours prêt; je lui répondrai :
Je t'appartiens, dispose de moi... Ah! cette chi-
mère-là, je n'y penoncerai jamais! >
6S SAMUEL BROHL ET O^
Et tout à coup il eut Tair de sortir d'un rêve, il
passa sa main sur son front, regarda autour de lui,
et dit avec une sorte de confusion : a Grand Dieu!
voilà deux heures que je vous parle de moi. C'est
la plus sotte manière d'employer 5on temps, et je
vous jure que cela ne m'arrivera plus. »
A ces mots, il se leva, prit son chapeau et
sortit.
M. Moriaz arpenta quelques instants la chambre,
les mains derrière le dos; puis il dit : « Ce diable
d'homme est éloquent à sa façon, il m'a remué les
entrailles. Une seule chose me gâte son histoire,
c'est le fusil. Qui a bu boira, qui a inventé inven-
tera. On n'en est jamais resté à son premier fusil.
— Je vous en prie, monsieur, lui cria Mlle Moi-
seney, ne pourriez-vous pas parler au ministre de
la guerre pour qu'il adopte le fusil Larinski?
— Mais vous êtes donc l'ennemie de votre pays?
lui dit-il. Vous voulez sa perte? Vous avez juré
qu'après l'Alsace oh nous prendrait la Champagne ?
— Je suis parfaitement sûre, réphqua-t-elle en
montant sur ses ergots, que le fusil Larinski est un
chef d œuvre, et je mettrais ma main au feu que
celui qui l'a inventé est un homme de génie.
— A ce compte, mademoiselle, riposta-t-il en
s'inclinant devant elle, si vous lui en donnez votre
parole d'honneur, soyez parfaitement sûre que le
gouvernement français n'hésitera pas. »
SAMUEL BROHL £T Qb 69
Mlle Moriaz ne prenait aucune part à cet entre-
tien. Le visage légèrement contracté, retirée au
fond de ses pensées comme dans une solitude
•
inaccessible aux bruits de la terre, la joue appuyée
contre la paume de sa main gauche, elle tenait
dans sa main droite un couteau à papier, et elle en
promenait la pointe dans une des rainures de la
table sur laquelle elle s'accoudait, en contemplant,
les yeux à demi fermés, un nœud de Tacajou. Elle
voyait, dans ce nœud, Tisthme de Panama, San-
Francisco, l'angélique visage de la Polonaise qui
avait donné le jour au comte Abel Larinski; elle y
voyait aussi des champs de neige, des embuscades,
des retraites plus glorieuses que des victoires, et
au bout de tout cela un fusil et un cœur d'homme
qui éclataient.
Elle se leva, salua son père sans lui rien dire.
En traversant le salon pour gagner sa chambre,
elle s'aperçut que M. Larinski avait oublié sur le
piano un livre qu'il y avait posé en entrant. C'était
un volume d'une édition in- dix-huit de Shakspeare,
qui l'accompagnait souvent dans ses promenades.
Elle ouvrit le volume; il avait écrit son nom au
haut de la première page, et Antoinette reconnut
l'écriture du billet.
Enfermée chez elle, tout en se décoiffant, elle
promena longtemps son imagination en Californie
et en Pologne. Elle comparait M. Larinski à tous
70 SAMUEL BROHL ET G":
les hommes qu'elle connaissait, et elle Conclut (Ju'il
ne ressemblait à personne. Et c'était lui qui avait
écrit à Mlle Moriaz : « J'étais arrivé dans cette
vallée dégoûté de la vie, triste et las jusqu'à mourir.
Je vous ai vue passer, et je lie sais quelle vertu
mystérieuse est entrée en moi. Je vivrai. »
Il lui isemblà que depuis de longues annéeis elle
chei^chait quelqu'un, et qu'elle avait bien fait de
venir dans l'Engadine, puisqu'elle l'y atait trouvé.
m
Deux jours, trois jours, quatre jours se passèrent
sans que le comte Larinski reparût à Thôtel Ba-
drutt,oti on l'attendait tous les soirs. Cette jibsence
prolongée affecta vivement Mlle Moriaz. Elle en
cherchait l'explication; cette recherche occupait
une partie de ses journées et troublait son som-
meil. Elle avait trop de caractère pour ne pas ren*-
fermer son chagrin et ses inquiétudes. Personne
autour d'elle ne pouvait se douter qu'elle se de-
mandait plus de cent fois dans les vingt^quatre
heures : € Pourquoi ne revient-il pas? ne revlen-
dra-t-il jamais? est-ce un parti pris? Son ftme fière
a-t-elle regret aux confidences qu'elle nous a
faites? Nous en veut*il de lui avoir arraché par nos
questions le secret de sa vie? ou bien me soup<^
çonne-t-il d'avoir découvert que le billet anonyme
72 SAMUEL BROHL ET C»»
est de sa main? quittera-t-il l'Engadine sans nous
avoir fait ses adieux? Peut-être ra-t-iUdéjà quittée,
et nous ne le reverrpns jamais. » A cette pensée,
Mlle Moriaz éprouvait un serrement de cœur qu'elle
ne connaissait pas encore. Son jour était venu, son
cœur n'était plus libre; l'oiseau s'était laissé
prendre.
Mlle Moiseney lui dit un soir : « Il me parait
prouvé que nous ne reverrons plus le comte La-
rinski. >
Elle lui répondit d'un ton presque indifférent :
€ Sans doute il a trouvé à Cellerina ou ailleurs des
gens plus amusants que nous.
— Vous voulez dire, reprit Mlle Moiseney, que
M. Moriaz et le besigue l'ont mis en fuite. Dieu me
préserve de mal parler de votre père! Il a toutes
les qualités du monde, sauf une certaine délicatesse
de sentiments, qu'on n'apprend pas en manipulant
des acides. Condamner un comte Larinski à jouer
au besigue 1 II y a des choses que votre père ne
comprend pas, qu'il ne comprendra jamais. »
M. Moriaz était entré sur ces entrefaites : a Ayez
l'obligeance de m'expliquer ce que je ne comprends
pas, » dit-il à Mlle Moiseney.
Elle lui repartit avec un peu d'embarras : a Vous
ne comprenez pas, monsieur, que certaines visites
nous étaient une précieuse distraction et qu'elles
nous manquent.
SAMUEL BROHIi ET C«« 73
— Et croyez -vous qu'elles ne me manquent pas
à moi? Voilà quatre jours que je n*ai pu faire ma
partie. Que voulez-vous? les Polonais ont Thumeur
changeante, bien fol est qui s'y fie.
— Il se pourrait tout simplement que M. Larinski
fût malade, interrompit Antoinette avec une par-
faite tranquillité. Je crois, mon père, qu'il serait
convenable de nous en informer. »
Le jour suivant, M. Moriaz se rendit à Cellerina.
n en rapporta la nouvelle que M. Larinski faisait
une tournée dans les montagnes, qu*il était parti
dans l'intention de grimper jusqu'au sommet du
Piz-Morteratsch et de tenter l'escalade encore plus
difficile du Piz-Roseg. Mlle Moriaz eut beaucoup
de peine à décider si cette nouvelle était une bonne
ou une mauvaise nouvelle. Tout dépend du point
de vue, et le sien changeait d'heure en heure.
Depuis sa mésaventure, M. Moriaz était devenu
moins téméraire. L'expérience lui avait appris
qu'il y a des rochers perfides qui se laissent gravir
sans trop de difficulté et d'où il est impossible de
redescendre; on est exposé à y finir ses jours
quand on n'a pas un Polonais sous la main. Cer-
taines vérités se gravent à jamais dans l'esprit;
aussi M. Moriaz ne s'aventurait plus sur les hau-
teurs qu'escorté d'un guide, qui avait reçu d'An-
toinette l'ordre de ne pas s'éloigner de lui et de ne
pas souffrir qu'il s'exposât. Il rentra un jour plus
74 8AMUBL BROHL ET C'«
tard que d'habitude, et sa fille lui reprocha ave
quelque vivacité les inquiétudes continuelles qu'l\
lui causait. « Les glaciers et les précipices finiront
par me donner le cauchemar, lui dit- elle*
— A qui en as-tu, ma chère? répondit-il. Je te
jure que l'ascension que je viens de faire n'était
pas plus difficile ni plus périlleuse que celle de
Montmartre ou de la colliifie de Saniiois. Pour ce
qui est des glaciers, je suis fermement résolu à ne
point aller m'y promener; j'ai passé l'âge des
prouesses. Tantôt mon guide m'a fait frémir en me
racontant les hasards qu'en 1864 il a courus sur le
Morteratsch, où il avait accompagné le professeur
Tyndall et un autre touriste anglais. Ils furent tous
emportés par une avalanche. Attachés à la même
corde, ils dévalèrent avec la neige. Une chute de
trois cents mètres! Ils étaient perdus, si, par le
sang-froid d'u^ des guides, ils n'avaient réussi à
s'arrêter à deux pas d'une eflfroyable crevasse, qui
se disposait à les engloutir. Je suis père, et je ne
hais pas la vie. Monte qui voudra au Morteratsch I
Je souhaite que notre ami Larinski en redescende
sain et sauf. S'il a rencontré en chemin quelque
avalanche^ il n'inventera plus de fusil. «
Antoinette ne fut plus maîtresse de ses nerf^ ;
pendant toute la soirée^ elle eut l'air trop préoc-
cupé pour que M. Moriae ne s'en aperçût pas; mais
il n'en soupçonna point le motif. Il était profonde*
SAMUEL BROHL ET G» 75
ment versé dans l'analyse qualitative et quanlila-
tive, il s'entendait moins à analyser le cœur de sa
fille, a Comme tu es pâle I lui dit-il. Es-tu souf-
frante? Tu t'es refroidie. De grâce, mademoiselle
Moiseney, soyez bonne à quelque chose, préparez*
lui un lait de poule; vous savez que je ne lui per-
mets pas d'être malade. >
Ce ne fut pas le lait de poule de Mlle Moiseney
qui rendit des couleurs à Mlle Moriaz. Le lende-
main matin, comme elle donnait une leçon de
dessin à sa protégée, le comte Abel se fit atinon-
cer. Elle tressaillit, le sang lui monta aux joues, et
elle ne put dérober son trouble au regard péné-
trant de l'audacieux charmeur. On devinait sans
peine qu'il venait de monter où les aigles eux-
mômes ne montent pas souvent. Il était hâlé par
la glace et par la neige. Il avait exécuté heureuse^
ment sa double ascension, dont il fut obligé de
faire le récit. En descendant du Morteratach, il
avait été surpris par un orage, et il avait failli ne
revoir jamais ni la plaine ni Mlle Moriaz. Il avait
dû son salut, disait-il, à l'adresse et à la vail-
lance de son guide, dont il ne pouvait trop se
louer.
Pendant qu'il narrait modestemetit son exploit,
Antoinette avait congédié son écolière. Il parut
embarrassé d'un tête-à-téte qu'il avait pourtant
cherché. Il se leva en disant : « Je regrette de n'a-
76 SAMUEL BROIIL ET G'«
voir pu revoir M. Moriaz. Je venais lui faire mes
adieux, je partirai ce soir. »
Elle prit son courage à deux mains et lui répon-
dit : « Vous avez bien fait de venir, vous avez
oublié ici un volume de Shakspeare, que voilà: >
Puis, tirant de son carnet un papier : c J'ai encore
une autre restitution à vous faire. J'ai eu le chagrin
de découvrir que c'est vous qui avez écrit cette
lettre. »
A ces mots, elle lui présenta le billet anonyme.
Il perdit contenance, et ce fut à son tour de rougir :
« Qui vous prouve, demanda-t-il, que je sois l'au-
teur du délit ou du crime?
— Tout mauvais cas est niable, mais ne niez
pas. 9
Après un instant de silence, il reprit : c Je ne
mentirai pas, je ne sais pas mentir. Oui, le cou-
pable, c'est moi. Je le confesse avec douleur, puis-
que vous vous ètiss offensée de mon audace.
— Je n'ai jamais aimé les madrigaux, ni en prose
ni en vers, signés ou anonymes, » répliqua-t-elle
aVec un peu de sécheresse.
Il s'écria : a Vous avez donc pris cejte lettre
pour un madrigal ? d Puis, l'ayant relue, il la dé-
chira, en jeta les morceaux dans la cheminée et
ajouta en souriant : a II est certain qu'elle n'a pas
le sens commun, que celui qui Ta écrite est un fou,
et que je n'ai rien à dire pour sa défense. >
SAMUEL BROHL ET C« 77
Elle croisa ses mains sur sa poitrine, et levant
sur lui ses yeux bruns, aussi fiers que doux : a Mais
encore?
— J'arrive à Coire, reprit-il; j'entre dans une
église, j'y aperçois une inconnue, je m'oublie à la
regarder. Le soir, je la revois, se promenant dans
un jardin où on faisait de la musique, et cette mu-
sique de harpes et de violons m'a paru délicieuse.
Je me disais : c Qu'est-ce donc que le cœur de
l'homme? La femme que voici a passé près de
moi sans me voir, elle ignore, elle ignorera tou-
jours mon existence, et moi-même je ne sais pas
son nom, je veux l'ignorer à jamais; mais je sais
qu'elle existe, et j'en suis bien aise, content, pres-
que heureux. Elle sera pour moi l'inconnue, et
elle ne pourra pas m'empècher de me souvenir
d'elle. Je penserai quelquefois à l'inconnue de
Coire. »
— Fort bien, dit-elle, mais cela n'explique pas
le billet.
— Nous y voilà, continua-t-il. J'étais assis dans
un taillis, au bord d'un chemin. J'avais du noir, un
ennui profond; il y a des moments oii la vie me
pèse comme un fardeau qui gène. Je pensais k
mes espérances trompées, à mes chimères dé-
truites, aux amertumes de ma jeunesse et de mon
avenir. Vous avez passé sur le chemin et je me
suis dit que la vie a du bon, puisqu'on y peut faire
78 SAMUEL BROHL ET G«
de pareilles rencontres et revoir ce qu'on avait pris
plaisir à voir.
— Et le billet? » dit-elle encore d'un ton rê-
veur.
• Il poursuivit : « Je ne serai jamais un sage ; la
sagesse consiste à ne faire que des actions utiles,
et je suis né avec le goût de l'inutile. La veille, je
vous avais vue gravir une pente pour cueillir des
fleurs; la pente était escarpée, vous ne pûtes arri-
ver jusqu'aux fleurs. J'allai les cueillir pour vous,
et en vous envoyant mon bouquet je ne pus résis-
ter à la tentation d'y joindre un mot. « Avant de faire
pénitence, me disais-je, faisons encore cette folie,
ce sera la dernière. » On se flatte toujours que ce
sera la dernière. Ce malheureux billet, à peine
fut-il sorti de mes mains, je le regrettai ; j'aurais
beaucoup donné pour le ravoir, j'en sentais toute
l'inconvenance : je viens d'en faire justice en le
déchirant. Ma seule excuse était ma ferme résolu-
tion de ne point m'approcher de vous, de ne pas
me faire connaître. Le hasard en a disposé autre-
ment, je vous fus présenté, vous savez par qui et
comment... J'ai fini par venir ici tous les soirs;
mais je me suis révolté contre ma propre fiaiblesse,
je me suis condamné à m'éloigner pendant quel-
ques jours pour rompre une dangereuse habitude,
et, grâce à Dieu, j'ai brisé ma chaîne, d
Du bout du pied elle frappa un petit coup sec
SAMUEL BROHL ET Qi» 79
sur le parquet, et de Tair d'une reine qui fait ren-
trer dans le devoir un de ses sujets :
« Faut-il vous croire? » lui demanda-t-elle.
Il avait parié sur un ton moitié sérieux, moitié
badin, empreint de cette mélancolie enjouée qui
lui était propre. U changea de visage, son regard
s'enflamma, il s*écria d'une voix saccadée : c J'ai
retrouvé au sommet du Morteratsch ma force et
ma volonté, et je ne suis venu ici que pour vous
faire mes adieux, pour vous donner Tassurance
que vous ne me reverrez jamais.
— Le cas est étrange, lui répliqua-t-elle; mais je
vous pardonne, à la condition que vous n'exécu-
terez point votre menace. Vous avez résolu d'être
sage, les sages évitent tous les extrêmes. Vous
vous souviendrez que vous avez à. Paris des amis.
Mon père a beaucoup de relations; si nous pouvons
vous servir à quoi que ce soit... »
Il ne lui permit pas d'achever, et il répondit
fièrement : t Je vous remercie de tout mon cœur,
j'ai juré de ne jamais rien devoir qu'à moi-même.
— Soit, reprit-elle, vous viendrez nous voir pour
nous faire plaisir. Dans un mois, nous serons à
Cormeilles. »
U secoua la tète en signe de refus. Elle le regarda
fixement et lui dit : s Je le veux. »
Ce regard, ce mot, firent monter au cerveau du
comte Abel une telle bouffée de joie et d'espérance
80 SAMUEL BROHL ET 0=
qu'il pensa se trahir. Il fut sur le point de se lais-
ser tomber aux genoux de Mlle Moriaz, ce qui
assurément aurait tout gâté; mais il maîtrisa son
émotion, s'inclina gravement en baissant les yeux.
Elle-même reprit aussitôt sa voix et son visage
accoutumés pour le questionner sur son itinéraire.
Il lui répondit qu'il se proposait de faire route par
Soleure et de s'y arrêter un jour pour visiter dans
la Gurzelengasse la maison où mourut le plus
grand des Polonais, Kosciusko. Il rêvait depuis
longtemps de faire ce pèlerinage. Il ajouta :
a Encore une action inutile. Quand donc me corri-
gerai-je?
— Ne vous corrigez pas trop, » lui dit-elle en
souriant. Et là-dessus il se retira.
M. Moriaz rentra à l'hôtel .vers midi; son guide
étant occupé ailleurs, il n'avait fait qu'une courte
promenade. Après le déjeuner, sa ûlle lui .proposa
de descendre avec elle au bord du lac. Ils en firent
le tour, ce qui n'est pas une affaire; cette jolie
pièce d'eau, qu'on accuse faussement de ressem-
bler à un bassin à barbe, n'a guère qu'un kilomètre
et demi de long. Quand le père et la fille furent
arrivés à l'entrée du bois que traversent les piétons
pour se rendre à Pontresina, ils s'assirent dans
l'herbe, au pied d'un mélèze. Ils restèrent quelque
temps silencieux. Antoinette regardait des vaches
qui paissaient et promenait le bout de son ombrelle
. SAMUEL BROHL ET Gt« 81
sur les feuilles glabres et luisantes d'une gentiane
jaune. M. Moriaz ne s'occupait ni des vaches ni de
la gentiane, il pensait à M. Camille Langis, il se fai-
sait des reproches à son endroit : il ne lui avait pas
écrit, n'ayant rien de satisfaisant à lui mander. Il
croyait voir ce malheureux se morfondant à l'hôtel
du Steinbeck. Passer quinze jours à Coire est un
supplice auquel les constitutions les plus robustes
ont peine à résister, et c'est un autre supplice que
d'attendre soir et matin une lettre qui n'arrive
pas. M. Moriaz résolut de rouvrir les hostilités, de
livrer un nouvel assaut à la place imprenable. Il
cherchait dans sa tête un exorde et sa première
phrase. Il venait de les trouver quand tout à coup
Antoinette lui dit d'une voix basse, émue, mais
distincte : c J'ai une question à vous fsdre. Que
penseriez-vous, si j'épousais un jour M. Abel
Larinski ? »
M. Moriaz fit un haut-le-corps, et sa canne, lui
échappant de la main, roula au bas du talus. Il
regarda sa fille et lui dit : a Je te prie, répète-moi
ce que tu viens de me dire. Je crains d'avoir mal
entendu. »
Elle reprit d'une voix plus ferme : c Je suis
curieuse de savoir ce que vous penseriez si j'épou-
sais un jour ou l'autre le comte Larinski. »
Il demeura confondu, atterré. Il n'avait jamais
prévu qu'un pareil accident pût se produire, ni
6
82 BAMUEL BRDHL ET G«
soupçonné qu'il pût se passer quelquiB chdsé entre
M. Larinski et sa fille. De toutes les idées qui ne
pouvaient pas lui venir, celle-là lui paraissait la
moins admissible, la plus invraisemblable et la
plus saugrenue. Après un long silence, il dit à
Antoinette : « Tu veux m'effrayer, ce n'est pas
sérieux.
— Mi Larinski vous déplaît? lui demanda-t-elle.
— <• Certes non, il ne me déplaît pas. U a de
bonnes manières, il parle bien, et l'autre jour il a
eu, j'en Conviens, une façon tout à fait gracieuse
de venir me cueillir sur mon rocher où sans lui je
serais encore. Je lui eti tiens compte ; mais de là à
lui donner ma fille, il y a de la marge. Qu'il me
demande une médaille de sauvetage, il l'aura.
•^ Parlons sérieusement, dit-elle. Quelles objec*-
tions avez-voiis à faire?
— r D'abord M. Larinski est un étranger, et je me
défie des étrangers. Ensuite je le connais fbrt peu,
je réclàtiie Un supplément d'instruction. Enfin je
confesse que l'état de ses affaires...
— Ah ! voilà le grand mot lâché, interrompit-
elle. Il est pauvre, c'est son crime, qu'il n'a point
déguisé. Comme nous pensons différemment ! J'ai
quelque fortune; le seul avantage que j'y vois,
c'est qu'elle me permet d'épouser un homme que
j'estime, quoiqu'il soit pauvre.
— Et peut* être Un peu pour cela, interrompit à
BâMUBL BHOHL et g» 83
8oh tour M. Moriaz. Voyons, je t'en ftttppliej per-
mets à ttion misérable boil sens de t'expllquer ses
inquiétudes. M. Lârinski nous a raconté son his-
toire. Là ! franchement, ne trouVes-tu pas que c'est
un peu celle;., comment dirai-je... d'un aventurier?
Ce mot te révolte, je le retire bien vite; mais con-
viens que ce Polonds appartient à la famille... des
ambulants.
— Ou des héros, répliqUa-t-elle.
— Soit, des héros ambulants. Je veux aux héros '
tout le bien possfele, quoique je n'aie pas encore
nettement découvert & quoi ils servent. En tout
cas, il ne m'est pas prouvé qu'ils soient les hommes
les plus aptes du hionde à faire le bonheur d'une
femme, et j'entends que ma flllô soit heureuse.
— Vous n'êtes pas convaincu comme moi que
M. Lârinski a un esprit supérieur et un cœur d'or?
— Un cœur d*or ! je ne demande qu'à le éroire,
je n'ai pas de raison d'en douter; mais beaucoup
de gens très-habiles se laissent prendre à la bijou-
terie en faux. Eh ! bon Dieu, si tu étais plus versée
en chimie, tU saurais combien il est aisé de fabri-
quer un faux bijou. Autrefois, après avoir décapé
la pièce à dorer, on y appliquait un amalgame d'ob.
Aujourd'hui on plonge le bijou de cuivre ou de
laiton dans une dissolution de perchlorure d'or et
de bicarbonate de potasse; en moins d'une minute,
le tour est joué. Cela s'appelle la dorure au trempé.
84 SAMUEL BROHL ET G"
On peut employer aussi le galvanisme... Mais
admettons que le cœur de M. Larinski soit en or
vrai. Dans l'or le plus vrai, il y a toujours de Tal-
liage, et il faut recourir à la coupelle. Sais-tu ce
que c'est qu'une coupelle? Une petite capsule à
parois poreuses, qui a la propriété de se laisser
imbiber par les oxydes en fusion et de retenir
les métaux fondus. Quel est dans le cœur de
M. Larinski la proportion du minerai de plomb et
• de l'or? Nous n'en savons rien, ni toi ni moi. >
Elle ne l'écoutait plus; son menton dans sa
main, elle laissait ses regards vaguer dans la clai-
rière. Il lui toucha légèrement le bras pour la
réveiller, et lui dit : « C'en est donc fait? tu l'aimes?
— Pourquoi voulez-vous mêle faire dire? répon-
dit-elle en rougissant.
— Et il s'est déclaré? il a osé...
— Il n'a rien osé du tout. Ah ! que vous le con-
naissez peu 1 Si vous m'offriez à lui, sa fierté dirait
non, et il faudrait que je me misse à ses genoux
pour avoir raison de son refus.
— Déclarons tout de suite que c'est un homme
unique, miraculeux, qu'il n'y a pas deux Polonais
comme celui-là; le moule en a été brisé... Et
cependant tu es sûre qu'il t'aime ? »
Elle répondit par un signe de tête, a Je dois con-
fesser, reprit-il, que la passion, ce qu'on appelle
la grande passion, est pour moi lettre close, le
8ÂMUEL BROHL ET C't 85
mystère des mystères ; j'ignore complètement en
quoi et comment c'est fait. Cela ne m'a pas empê-
ché de me marier et de faire un choix qui m'a
rendu fort heureux. Ta méthode est différente, et
je dois croire que tu cèdes à un irrésistible entraî-
nement. Il me semble pourtant qu'on peut toujours
résister. Tu as de la volonté, du caractère... >
Elle l'interrompit en murmurant : a Ou lui, ou
personne.
— Oh ! si nous en sommes là, poursuivit-il, tu
es majeure, tu es maltresse de tes actions, il ne
me reste plus qu'à me soumettre. Toutefois il t'en
coûterait, j'aime à le croire, de faire un mariage
qui me déplût.
— En doutez-vous? Je suis prête à ne pas me
marier.
— Mauvaise solution ! Elle est pire que l'autre.
Transigeons. L'absolu n'est à sa place que dans la
science, n est absolument vrai que le borax est un
sel formé par la combinaison de l'acide borique et
de la soude. Hors de^à, il faut s'en tenir aux tran-
sactions... Cet heureux homme se doute-t-il des
sentiments qu'il t'inspire?
. — Je vous dis que vous ne le connaissez pas. Le
prenez-vous pour un fat? Quand il est venu ce
matin pour nous annoncer son départ, son inten-
tion très-arrètée était de nous faire d'éternels
adieux et de ne jamais me revoir.
85 SAMUEt BROHL £T G«
rr L'excell^te idée qu'il avait là! s'écria en
SQ^pirant M. Moriaz. Malheureusement tu lui as
représenté qu'on peut aller en deux heures de
Paris à Covmeilles.
TT J'ai eu de la peine à le lui persuader.
T- Enfin la situation est entière, rien n'est
encore perdu. Tu sais, pna chère, que mon médeein
ni'a recommandé de ménager les transitions, de
ne pas passer brusquement de l'air vif de FEngar;
dine ^ r^ir mou de la' plaine. En quittant Saint-
Moritz, nous descendrons à 500 mètres plus bas,
et nous resterons trois semaines à ÇShurwalden, et
partant, nous ne serons à Paris que dans un mois.
Tu emploieras ce mois à rasseoir un pei^ ton ima-^
gination. On se monte facilement la tète dans ces
trous de montagnes, sans compter que la vie
d'I^ptel est fastidieuse. Dès le lendemain de notre
sirriyée, tu avais pris en grippe le papiep d^ notre
p§tit salon, un papier à carreaux fort héte, j'en
conviens. Dans chaque carreau, une griv^ qui tend
le cou pour becqueter une groseille. Deux cents
grives et deux cents groseilles, c^est ennuyeux à
mourir. Tout à coup survient un Polonais...
— Il n'¥ a pas de grives qui tiennent, repartit-
elle en souriant. Dans un mois, je vous dirai comme
aiyourd'hui : ûq lui, ou personne, et vous choi-
sirez.
— Ne répète pas ta formule , je t'en conjure.
BÂMUfit BAOHL ET 0< g7
I^^s partis pris sont )e cachot de la volonté , elle
n'en peut plus sortir. Promets moi de réfléchir,
c'est une si bonne chose que la réflexion* •• Ceci
encore : m'accordes-tu d'av^pce ce que je vais te
demander?
— C'est accordé.
— Tu as une marraine...
— Ah 1 nous y voilà, dit-elle.
— Ti| ne peup^ nier que Mme de Lorcy ne soit
une f§n)ipe du inonde, v(ne femme de bo^ sens,
vipe femipe d'expérience, qui s'intéresse beaucoup
^ ton bonheur...
— Et qui a décidé de temps imn^én^qrial que je
n§ poiivais être beureusp qu'i^ la pondition d'é-
pouser son neveu, M. CamUle liangis.
—r Bien, j'admets qu'elle sera partiale. Ce n'est
pas \kx\e r^isQi) pour ^^ Pî^ lui envoyer notre Po-
lonais. Elle l'examinera, elle nous en dira son sen-
tjf^ent, ce sera un éléipent de plus dans Id^ dis-
eusçjap.
— Eh ! je l'entends d'ici. C^tte femme de bon
ç^ns et d'expérience est incapable de reconnaître
qvi^lque mérite à un bPTnme assez impertinent
ppiir se faire aimer de Mlle Moriaz , sans avoir au
mpips cinq\]|$^nte mille livres de rente à lui offrir.
— Qu'importe? nous la laisserons dire, nous
A'iBterro^eonn pas un oracle ; mais elle se connaît
en fausse bijouterie. Si elle venait k découvrir...
88 SAMUEL BROfïL ET C«
— Je lui demanderais des preuves, interrompit-
elle vivement.
— Et si elle t'en fournissait?... »
Elle se tut un instant, puis elle dit : « Soit, faites
tout ce qu'il vous plaira. >
A ces mots, ils rompirent l'entretien, se levè-
rent et reprirent le chemin de Saint-Moritz , où
M. Moriaz fut à peine arrivé, qu'il monta en voi-
ture pour se rendre à Cellerina, muni d'un carton
que lui avait remis Antoinette. U trouva M. La-
rinski occupé à boucler ses malles, et attendant le
courrier qui fait le trajet de Samaden à Coire par
le col du Julier.
M. Moriaz lui témoigna son regret d'avoir man-
qué sa visite, et lui demanda s'il consentait à se
charger d'une commission de sa fille, qui désirait
envoyer à sa marraine, Mme de Lorcy, un croquis
de Saint-Moritz.
a De grand cœur, répondit froidement le comte
Abel, et il promit qu'aussitôt arrivé à Paris, il
expédierait le carton à Maisons-Laffitte.
— Faites mieux, reprit M. Moriaz, et poussez
l'obligeance jusqu'au bout en le portant vous-même
à son adresse. Mme de Lorcy est une aimable
femme, qui sera charmée de faire votre connais-
sance et d'avoir par vous de nos nouvelles. >
Le comte s'inclina d'un air soumis. U y avait si
peu d'empressement dans . sa soumission que
SAMUEL BROHL ET Gît 89
M. Moriaz se demanda si sa fille n'avait pas rôvé,
si M. Larinski était aussi épris d'elle qu'elle voulait
bien le dire. Il n'avait pas lu la lettre anonyme,
qu'Antoinette n'avait eu garde de lui communiquer.
Il regagnait Saint-Moritz, quand il rattrapa à
mi-chemin un piéton, qui, perdu dans ses pensées,
ne s'avisa pas de le regarder et de le reconnaître.
M. Moriaz ordonna à son cocher d'arrêter, sauta
à terre , s'approcha du voyageur, qu'il saisit par
les deux épaules en lui disant :
« Encore toi 1 toujours toi! On ne peut faire un
pas dans les Grisons sans te rencontrer. Je te de-
manderai comme à Coire : D'où sors -tu?
— Vous aviez donc pensé que j'y resterais à
perpétuité? lui répondit M. Camille Langis d'un
ton de reproche. Vous n'avez pas tenu votre pa-
role, vous m'avez oublié, vous ne m'avez pas
écrit. Je me suis lassé d'attendre, et me voici.
— Et où vas-tu?
— A l'hôtel Badrutt, pour plaider moi-môme ma
cause, puisque mon avocat me fait défaut.
— Ah I tu prends bien ton temps , et tu as vrai-
ment le génie de l'à-propos. Va, cours, plaide,
gémis, pleure, supplie, tu seras bien reçu, tu m*en
donneras des nouvelles.
— Qu'est-ce à dire? répondit Camille , et que
s'est-il passé? Avez- vous parlé et vous a-t-on
fermé la bouche ?
9Û SAMUEJi BROHi ET €!•»
-r Point; on m'écoutait, sans enthousiasme, il
est vrai, mais avec attention, $^v6q déférence,
quand tout k coup... Que veux-tu, mon pauvre
ami? Ce triste inonde est plein d'accidents et de
Polûî:^ais. »
M. Langis le regardait d'un air interdit , comme
pour lui demander une explication. M- Moriaz fe«
prit : <x Hends-toi donc justice. Eh ! que diable, tu
es le plus honnête garçon de la terre, j'en con-
viens; tu es un homme charmant et un ingénieur
du premier mérite. Par malheur il n'y a aucun
mystère d^ s^ng et de. larmes dans ton existence,
tu es tout siiQple, tout rond, tout uni , transparent
comme un cristal ; bref, tu ^'es pas un inconnu.
As- tu une mère romantique, clélicata pf blonde, et
PQrtes-tu toujours son portrait sur ton cœyr ? ftg-
tu des yeux verts h double fond ? asrtu des aven-
tures à conter? as-tu vu la Californie? as^tu ba*
layé les rues de San-Francisco ? as -tu échangé
des balles avec les Cosaques? t'es-tu fait tuer dans
trois combats et dctns dix escarmouches ? tu n'as
pas même pensé ^ mourir une fois. As -tu essayé
de tous les métiers sans réussir dans aucun? as-tu
inventé un de ces fusils qui éclatent ? et surtout
es- tu gueux comme un rat?... Eh quoi! tu ne
possèdes aucun de ces précieux avantages, et tu
as le front de me demçinder la main de ma fille! n
M. Moriaz terminait son discours, lorsque le
SAMUEL BRQHL ET C^k 9i
courrier de Samaclen vint à passer. Le oomte Abel,
pef^ché svir \dL banquette cle Timpériale, pencha la
tè^f et salua de la main.
% Regarde bien cet homme, dit M. Moriaz à Ca-
ipille, YoUà l'ennemi. )i
E\ au Heu de lui donner le surplus d'informations
qUQ rëc)a{ndit le jeune homme : c OubUe et va*
t'eP] Q*est ce que tu as de mieux à faire.
-rr Yqu$ ne me connaisses pas encofe,lui re«
partit Camille : je suis UQ de ces entêtés qui brûlent
jusqu'il leur dernière cartouche. Je m'attache à
VQ^ p^. Qb ! ne cr^iignez rien. |e saurai mentir,
tfQfnper Antoinette, lui laisser croire que j'ai re-
nqQcô à toutes mes prétentions. Je ne lui ferai
qu'une visite d'ami; mais mes yjeux ont soif de la
voir, et je la verrai. »
Le lendemain matin, l'ennemi débarquait à Coire,
d'où il se rendit à Berne. Je ne sais ce qui l'em-
pêcha de faire le crochet par Soleure, comme il
en avait témoigné l'intention, pour y payer un
tribut d'hommages à la grande mémoire de Kos-
ciuszko. Le fait est que de Berne il gagna direc-
tement Lausanne, et qu'à peine arrivé à Lausanne
il mit cap sur le casino de Saxon.
Lorsqu'il s'assit devant le tapis vert, il éprouva
de violentes palpitations de. cœur. Les oreilles lui
cornaient ; il avait la tête en feu et une sueur
froide sur le front. Il langait à droite et à gauche
92 SAMUEL BROHL ET Ot
des regards farouches; il crut voir dans les yeux
du croupier son passé, son avenir, et Mlle Moriaz
aussi grande que nature. La fortune le dédom-
magea des rigueurs qu'elle lui avait témoignées à
Milan. Après une nuit pleine de vicissitudes et.
d'angoisses, quand le jour parut, le comte Abel
avait en poche près de vingt mille francs. C'était
assez pour payer ses dettes, qu'il avait à cœur de
payer , et pour attendre sans trop d'impatience le
moment d'exécuter ses projets.
Il sortit du casino le visage enflammé et radieux ;
. il ressentait une joie qui le disposait à l'attendris-
sement, et si M. Guldenthal en personne lui était
tombé sous là main , il eût été capable de l'em-
brasser.
IV
Quoiqu'il n*en eût rien dit à Mlle Moriaz en lui
narrant ses campagnes et ses odyssées, le comte
Àbel connaissait déjà Paris pour y avoir fait plu*
sieurs séjours de longue haleine. Cela paraîtra
peut-être invraisemblable. Débarqué tout jeune en
Amérique, il n'avait repassé l'Océan que pour aller
se battre en Pologne; depuis, il avait habité la
Roumanie et Vienne. Où avait-il trouvé le temps
de visiter la France? Ce qui est certain, c'est que
\e boulevard n'était point pour lui un pays nouveau,
^t qu'il savait les chemins qui conduisent aux en-^
Iroits où Paris s'amuf^. ; mais il ne pensait point
à s*amuser. Bien que sa bourse fût pleine, il se
proposait de mener une vie austère et retirée. Il
trouva un logement à sa convenance dans un hôtel
94. SAMUEL BROHL ET G'«
garni de la rue Mont-Thabor. Ce logement, situé
au cinquième, était agréable, mais modeste ; il se
composait de deux pièces, qui avaient vue sur les
marronniers du jardin des Tuileries. La concierge
était une bonne femme, dont le comte Abel dès.
le premier jour sut se gagner la bienveillance. Il
estimait que dans les affaires de ce monde il est
utile d'avoir pour soi et sa conscience et sa con-
cierge.
Après s'être installé dans sa mansarde, son pre-
mier soin fut d'écrire à M. Moses Guldenthal. Il
lui mandait qu'il était prêt à lui rembourser Tin-
térêt et le capital , et il le chargeait d'acquitter
(Quelques dettes criardes qu'il avait laissées à
Vietlne ; il le priait aussi dé lui renvoyer sdti bra-
celet, dont il espérait tirer parti. Il éprouva tih vé-
ritable soulagement en pensant qu'il ne devait plus
rien â personne, que sa situation était nelte et lim-
pide. Quand on est fier, on aime à se libérer, et
quatld on est habile, on prévoit toutes les conjonc-
tures possibles. Sdn second soiii fut de se rendre
au passage de l'Opéra et d'y acheter un bouquet
de soixante francs, qu'il porta ail n» 27 de la tue
Mouffetard; il avait une de ces mémoires qui gar-
dent tout et qui n'ont point de fuites. Ce bouquet,
le plus beau que Mlle Galet eût jamais reçu, lui fit
ouvrir de grands yeux. Elle ne sut à qui s*en pren-
dre, le modeste donateur s'ètant dérobé aux effu-
SAMUEL BROhL et Ci* 95
sions de sa gratitude en ne se faisant point con-
naître. Elle supposa qUe c'était un envoi de Mlle Mo-
riâz, et comme elle avait du style, elle lui écrivit
une lettre de quatrfe pages pour la remercier.
Le comte Abel n'avait point oublié qu'il s'était
chargé d'une commission de Mlle Moriaz. Quelc}Ues
jours après son arrivée, il résolut dô se rendre à
Maisons, mais en prenant le chemin de l'école; il
désirait voir en passant Cormeilles et une villa qui
l'intéressait particulièrement. Il partit par le che-
min de fer d'Argenteuil, descendit à Sannols, gra-
vit cette jolie butte qui commande les plus beaux
points de vue, et s'arrêta à l'auberge du moulin de
Trouillet pour y déjeuner. La matinée était chat*-
mante; on était à la mi-août, et on sentait déjà les
approches de l'automne, qui embellit tout. Le ciel
était tacheté de petits nuages gris; une légère
vapeur argentée enveloppait la croupe des col-
lines; la Seine apparaissait «^i deux endroits, miroi-
tant au soleil. Âbel déjeuna en plein air; tout en
mangeant, il contemplait ce grand ciel et celte
grande plaine maraîchère étendue à ses pieds,
couverte de légumes, de vignes et d'asperges,
auxquels se mêlent quelques arbres fruitiers. Les
coteaux boisés qui la bordent lui font un cadre
admirable. De l'humeur dont il était, le comte
Larinski était charmé de ce paysage à la fois gran-
diose et doux. Tour à tour il se demandait ce que
96 SAMUEL BROHL ET Gî>
peut rapporter un plant d'asperges aux portes de
Paris, et après avoir fini son calcul, il promenait
des yeux de poète sur les bruyères, sur les genêts
qui l'entouraient. Il décida que la butte de Sannois
est une plus belle chose que le Roseg, et c'est une
opinion qui peut se soutenir : il n'est pas besoin
pour cela d'être amoureux de Mlle Moriaz.
Après avoir bien déjeuné, il se remit en route,
en suivant la crête du coteau et à travers bois.
Gomme il approchait de Gormeilles, il aperçut de
loin, par-dessus un taillis de chênes, les murs
blancs d'une jolie villa. Le cœur lui battit plus
vite, et, par une sorte de divination, il se dit : Ge
doit être là. Il s'informa, il ne s'était pas trompé.
Ginq minutes plus tard, il arrivait devant une
grille, au travers de laquelle on apercevait une
verte pelouse. A l'entrée de la loge du portier,
était assise une femme qui tricotait.
« Pourriez-vous m'indiquer où demeure M. Mo-
riaz? lui demanda le comte Larinski.
— G'est ici, monsieur, répondit-elle; mais M. Mo-
riaz est absent, il ne sera de retour que dans un
mois. D Elle ajouta gracieusement : a Si monsieur
vient de loin, peut-être sera-t-il bien aise de se
reposer un moment sur la terrasse. La vue est
belle. »
Cet accueil hospitalier lui parut de bon augure;
si raisonnable qu'il fClt, il croyait aux pressenti-
SAMUEL BHOHL ET G^i^ 97
ments et aux pronostics. D entra sans se faire
prier. Quand il eut contourné la pelouse, il se
trouva en face de deux corps de logis, séparés par
un massif de verdure. A droite, un vieux pavillon,
consacré de toute antiquité au laboratoire, .aux
collections et à la bibliothèque de M. Moriaz. A
gauche, une maison neuve de deux étages, moitié
pierre, moitié brique, bâtie dans un goût élégant,
mais discret, sans enjolivures, sans prétentions,
et flanquée d'une tourelle habillée de lierre et de
clématite, qui servait de colombier. Cette maison,
qui n'était pas un palais, respirait le bien-être, le
confort, le bonheur. En la regardant, on était tenté
de se dire : On doit être bien ici. Ce fut à peu près
ce que se dit le comte Abel; peu s'en fallut qu'il
ne s'écriât : a Dieul que je serai bien icil » L'en-
droit, la terrasse, le jardin, tout lui plaisait infini-
ment. Il lui parut qu'on y respirait un air frais et
délicieux, qui réjouissait ses poumons; il lui parut
aussi que l'herbe des talus était plus verte que
toutes les herbes qu'il avait vues jusqu'à ce jour,
que les fleurs des plates-bandes, soigneusement
entretenues, exhalaient un parfum tout particulier.
i II avisa une fenêtre ouverte au rez-de-chaussée.
n s'approcha. La pièce où plongea son regard,
pleine de bibelots, de colifichets d'un choix exquis,
était le cabinet d'étude de Mlle Moriaz. Il y avait
dans l'aspect de ce petit sanctuaire tendu de soie
7
98 SAMUEL BROHL ET O»
blanche et aussi élégant que la divinité qui en
faisait sa résidence favorite, quelque chose de pur,
de chaste, de virginal. Il ouvrait ses fenêtres à la
fraîcheur dii vent, au parfum des fleurs; mais il
semblait que rien de grossier, rien de suspect n'y
pût pénétrer, que l'entrée en fût interdite à tous
les êtres malfaisants ou douteux, qui ont une souil-*
lure secrète à cacher, à tous ces passants de la vie
qui ont couru les grands chemins et qui en rappor-
tent la boue à la semelle de leurs souliers. Chose
étrange, le comte Abel éprouva un accès de timi-
dité ou d'embarras. Il se sentit indiscret, il dé-
tourna les yeux et. s'éloigna.
Cette impression se dissipa bientôt. Il reprit
toute son assurance et fit deux fois le tour de la
terrasse, foulant le gravier d'un pas vainqueur,
lui faisant sentir toute la pesanteur de son pied. II
finit par s'asseoir sur un banc ; il avait l'attitude
nonchalante d'un homme qui est chez lui. Cinq ou
six pigeons roucoulaient et ramageaient sur le re-
bord du toit; il comprit sans peine qu'ils parlaient
de lui et qu'ils disaient : Le voilà, nous l'atten-
dions. Une belle chatte angora, au fin museau,
aux poils soyeux, blancs comme neige, à la queue
touffue, relevée en panache, sortit d'un bosquet et
vint à lui. Elle l'examina un instant d'un œil cu-
rieux, se firôla contre le banc, puis coquettement
elle se coucha aux pieds de Tintrus. Il la caressa
BAIdUEL BROHL ET G» 99
en M disant : « Tu es gracieuse et blanche comme
ta maîtresse, et en bête intelligente, tu as compris,
ma chère, que je viens d^auprës d'elle. Veux-tu
que je te révèle son secret? Elle aime le comte
Âbel Larinski. »
A ces mots, il se leva et partit, après avoir re-
mercié la concierge, qui eût été fort étonnée s'il
lui avait fait part des réflexions auxquelles il venait
de se livrer.
Il fit quelques pas sur la grande route; puis,
trouvant à main droite un chemin qui menait à
Cormeilles, il le prit, et bientôt il le quitta pour
s'enfoncer dans un sentier qui serpentait sous
bois. Il s'éloignait à regret d'un endroit oU tout
parlait vivement à son cœur et eniDore plus à son
imagination. H s'assit sur le gazon, au milieu d'un
taillis de chênes ; autour de lui s'étendait une
bruyère fleurie. Par une ouverture du taillis, il
apercevait Saint-Germain, sa forêt, la Seine enso-
leillée , sur laquelle les deux ponts de Maisons-
Laffitte dessinaient leurs arches. Par une autre
ouverture il entrevoyait à sa gauche les fiers bas-
tions du Mont-Valérien, et, dans le lointain, Paris,
l'arc de l'Étoile, le dôme doré des Invalides et des
fumées d'usines qui s'élevaient lentement dans les
airs, et tour à tour s'y tenaieut droites et immo-
biles ou s'évanouissaient balayées par le vent.
Le lieu était retiré, solitaire, fort tranquille. Nul
100 SAMUEL BtlOHL ET 0<
autre bruit que le chant d'une alouette, auquel se
mêlait par intervalles le piaulement mélancolique
d'un paon. Abel Larinski fut saisi d'une mystérieuse
émotion, il sentait une langueur voluptueuse couler
dans ses veines. U regardait les fumées de Paris,
il y voyait flotter une figure éthérée, qui se déro-
bait à moitié dans l'ombre d'un capuchon rouge.
Cette figure lui souriait, et ce sourire lui promettait
toutes les délices de la terre de Canaan.
U détourna les yeux, les ferma à demi, et une
autre figure lui apparut, bien différente à la vérité.
C'était celle d'un homme qu'il connaissait intime-
ment, d'un homme qu'il aimait beaucoup. U mit sa
tête dans ses mains et demeura longtemps comme
pétrifié. En vain l'alouette s'égosillait, en vain le
paon gémissait, Âbel Larinski ne les entendait
plus. D pensait à Samuel Brohl, il repassait dans
son esprit toute l'histoire de ce Samuel, qui n'avait
jamais eu de secrets pour lui. Cette histoire était
aussi triste que celle d'Abel Larinski, mais elle
était beaucoup moins brillante, beaucoup moins
héroïque. Samuel Brohl ne se piquait point d'être
un patriote ni un paladin; il n'avait pas eu pour
mère une noble femme au sourire d'ange, et jamais
la pensée ne lui était venue de se battre pour
quelque chose ou pour quelqu'un. Il n'était pas
Polonais, quoiqu'il fût né dans une province polo-
flaise de l'empire d'Autriche. Son père était un Juif
BÂM13EL fiROHL £T G» iOi
d*origine germanique, comme Tindiquait son nom,
qui signifie en allemand un lieu où Ton s'embourbe,
un marais, un marécage ou quelque chose d'appro-
chant, et il tenait un cabaret dans une méchante
bourgade près de la frontière orientale de la Gal«
licie, — triste bourgade, triste cabaret, triste caba-
retier. Bien qu'il se donnât beaucoup de peine
pour vendre à son prochain de Teau-de-vie frelatée
et pour guetter les occasions de lui prêter de l'ar*
gent au denier cinq, cela lui servait de peu; il y
avait en lui du lièvre, et on profitait de ses effare-
ments pour lui faire rendre gorge. Son catéchisme
se composait de trois points : il tenait pour constant
que l'art de bien mentir, l'art de bien voler, l'art
de recevoir un soufflet en plein visage sans avoir
Tair de s'en apercevoir, étaient, d'entre tous, les
arts les plus utiles à la vie humaine; mais, de ces
trois exercices, le dernier était le seul qu'il prati-
quât avec talent. Il avait toutes les bonnes inten-
tions, l'intelligence lui manquait; ce fripon fieffé
n'était qu'un friponneau, qui se laissait duper
comme un niais.
Abel Larinski se transporta par la jj^nsée dans
le cabaret où s'était écoulée la première jeunesse
de Samuel Brohl, et qu'il connaissait lui-même
aussi bien que s'il y avait vécu. Il crut revoir ce
taudis enfumé, qui sentait l'ail et la chandelle, des
buveurs assis autour d'une table longue, d'autres
i02 SAMUEL BROHL ET C«
couchés dessous, des murailles humides et suin-
tantes, un plancher raboteux et maculé. Il se res-
souvint d'un panneau de boiserie contre lequel, au
fort d'une dispute, était venue s'abattre une bou-
teille; il y était resté une grande tache de vin, qui
ressemblait à un visage. Il se ressouvint aussi du
cabaretier, de ce petit homme à la barbe rousse et
sale, à l'air chafouin, à la fois impudent et timide.
Il le voyait aller, venir, tourner, virer, et tout à
coup s'arrêter pour relever le bord de son cafetan
et s'en frotter la joue. Que lui était-il arrivé? Un
débiteur insolvable lui avait craché à la figure ; il
s'essuyait en souriant: Ce sourire parut plus ef-
froyable au comte Abel que la grande tache qui
ressemblait à un visage.
€ On devrait permettre aux enfants de choisir
leur père, pensa-t-il. Et pourtant peu s'en fallut
que ce pauvre Samuel Brohl ne vécût heureux et
content dans le bourbier paternel comme un pois-
son dans l'eau. Avec un peu d'habitude et de
pratique, on finit par se faire à la boue; il y a
même des gens qui en mangent et qui la digèrent.
Pourquoi Samuel Brohl s'avisa-t-il de lire Shaks-
peare? Les poètes sont des empoisonneurs. »
U était arrivé en effet que Samuel avait ramassé
on ne sait où un volume tombé de la poche d'un
voyageur. C'était la traduction allemande du Mar-
chand de Venise^ Il la lut et ne la comprit pas; il
SAMUEL BROHL ET Gib i03
la relut et il finit par la comprendre. Il se fit dans
sa tête une effroyable confusion de pensées, il crut
qu'il en deviendrait fou. Peu à peu le chaos se
débrouilla, la lumière s'y répandit par degrés. Il
semblait à Samuel Brohl qu'il avait eu une taie sur
les yeux, qu'on venait de l'opérer. Il voyait des
choses qu'il n'avait jamais vues, et il éprouvait
une joie mêlée d'épouvante. Il apprit par cœur le
Marchand de Venise, Il s'enfermait dans un gre*
nier pour s'écrier avec Shylock : a Est-ce qu'un
Juif n'a pas des yeux, des mains, un cœur, des
tendresses et des passions? Si vous nous piquez,
ne saignons-nous pas? si vous nous chatouillez,
ne rions-nous pas? si vous nous empoisonnez, ne
mourrons-nous pas? si vous nous outragez, ne
nous vengerons-nous pas? » Il répétait %[ssi avec
Lorenzo: c Regarde le ciel, Jessica; il n'est pas
jusqu'au plus petit de ces globes que tu contemples,
qui, par ses mouvements, ne produise une har-
monie angélique, laquelle s'accorde avec les voix
des chérubins aux yeux éternellement jeunes. Les
âmes immortelles portent en elles-mêmes une
semblable musique; mais aussi longtemps que ce
vêtement de boue, fait pour tomber, l'emprisonne
grossièrement entre ses cloisons, nous ne pouvons
Tentendre. » Samuel se relevait quelquefois la nuit
pour regarder le ciel, et il croyait entendre la voix
des chérubins aux yeux éternellement jeunes. Il
404 SAMUEL BROHL ET 0«
rêvait d'un monde où Ton rencontrait des Jessîca
et des Porcia, d'un monde où les Juifs étaient fiers
comme Shylock, insolents comme Shylock, vindi-
catifs comme Shylock, et comme Shylock se ven-
geaient de leurs ennemis en leur mangeant le
cœur. Il rêvait aussi, ce pauvre fou, qu'il y avait
en lui, dans la tête ou dans la poitrine de Samuel
Brohl, une âme immortelle, et que cette âme faisait
de la musique, mais qu'il ne pouvait l'entendre,
parce que la boue dont elle était vêtue était trop
épaisse et trop grossière. Alors il éprouvait un
mouvement d'horreur pour la Gallicie, pour ses
cabarets, pour ses cabaretiers et pour Samuel
Brohl lui-même. Un vieux maître d'école, qui
possédait un clavecin, lui apprit à en jouer, et,
croyant bien faire, lui prêta des livres. Un jour,
Samuel exprima modestement à son père le désir
qui lui était venu de s'en aller au gymnase de Lem-
berg pour s'y instruire de toute sorte de choses
qu'il lui semblait bon de connaître. Ce .fut dans
cette circonstance qu'il reçut de la main pater-
nelle un grand soufflet qui lui fit voir toutes les
étoiles du ciel en plein midi. Le vieux Jérémias
Brohl avait pris en détestation son fils Samuel
Brohl, parce qu'il croyait démêler dans ses yeux
quelque chose qui semblait dire que Samuel Brohl
méprisait son père.
€ Le pauvre diable ! murmura le comte Abel en
SAMUEL BROHL liT 0« i05
ramassant un caillou et le faisant sauter dans sa
main. La destinée lui devait une compensation,
elle lui a tenu rigueur jusqu'au bout. Il est tombé
de fièvre en chaud mal, il a échangé sa servitude
contre un esclavage plus dur encore. Quand il
sortit du pays d'Egypte, il crut apercevoir les pal-
miers de la terre promise. Hélas 1 il ne tarda guère
à regretter TÉgypte et Pharaon... Pourquoi cette
femme n'était -elle pas Porcia? pourquoi cette
femme n'était-elle ni belle ni jeune? » Et il ajouta :
a Vieille fée, tu l'as bien fait souffrir I >
Il parut au comte Larinski que cette femme,
cette fée qui avait tant fait souffrir Samuel Brohl,
était là, devant lui, et qu'elle le regardait de haut
en bas, comme une fée, vieille ou jeune, peut re-
garder un vermisseau. Elle avait aux lèvres un sou-
rire impérieux et méprisant, un sourire de tsarine;
ainsi souriait Catherine II, quand elle n'était pas
contente de Potemkin et qu'elle se disait : c Je l'ai
fait ce qu'il est, et demain je peux le défaire. > Oui,
c'est elle, c'est bien elle, pensait le comte Larinski.
Je n'en peux pas douter. Je l'ai revue, il y a cinq
semaines, dans, la Vallée-du-Diable ; elle m'a fait
peur.
Cette femme, qui avait retiré Samuel Brohl de
la terre d'Egypte et qui avait eu poiir lui des bontés
infinies, était une princesse russe. Elle possédait
une terre en Podolie, et le hasard voulut qu'un
106 SAMUEL BROHL ET G«
jour elle passât et s'arrêtât dans la bourgade où
croissait le jeune Samuel à l'ombre du tabernacle.
U avait alors seize ans. En dépit de ses guenilles
crasseuses, elle fut frappée de sa figure. Elle avait
de l'esprit et n'avait point de préjugés, a Quand on
l'aura nettpyé, pensa-t-elle, refait, dégorgé en eau
courante, quand il aura dépouillé ses impuretés
natives, quand il aura vu le monde et commercé
avec les honnêtes gens, ce sera vraiment un beau
garçon, d Elle le fit causer, et le trouva intelligent;
elle aimait les hommes intelligents. Elle le fit
chanter, s'assura qu'il avait de la voix; elle adorait
la musique. Elle le questionna, il lui conta ses mi-
sères, et pendant qu'il parlait, elle se disait : « Non,
je ne me trompe pas, il a de l'avenir, et dans deux
ou trois ans il sera superbe. Trois ans ne sont pas
une affaire; les jardiniers qui greffent un sauva-
geon sont condamnés souvent à de plus longues
patiences. » Dès qu'il eut achevé son récit, elle lui
dit qu'elle avait besoin d'un secrétaire, qu'elle en
avait eu plusieurs, qu'elle s'en était lassée très-vite
parce qu'ils n'avaient pas les qualités voulues; elle
lui demanda s'il se sentait la vocation. Il ne lui
répondit qu'en lui montrant du doigt son père, qui
fumait sa pipe sur le pas de sa porte. L'instant d'a-
près, elle était enfermée tète à tète avec Jérémias
Brohl, et ils causaient.
Elle lui proposa d'emblo de lui achv^ter son fils,
SAMUEL BROHL ET C'i i07
et les bras lui tombèrent d'étonnement, après quoi
il se sentit flatté et charmé. Il déclara d'abord que
son fils n'était pas à vendre, et ensuite il insinua
que, si jamais il le vendait, il le vendrait très-cher;
c'était, selon lui, une marchandise de première
qualité, un article rare et de haut. goût. U éleva
des prétentions ridicules, elle se récria, il affirma
qu*il n'en pouvait rien rabattre, qu'il avait son tarif,
qu'on achetait toujours chez lui à prix fixe. Ils se
disputèrent longtemps, elle fut sur le point de
rompre, il transigea et ils finirent par s*entendre.
Elle fit venir Samuel et lui dit : a Tu es à moi, mon
garçon, je t'ai acheté comptant. Tu tiens le marché
pour bon, n'est-ce pas? »
n fut stupéfait d'apprendre qu'il avait une va-
leur commerciale, il ne s'en doutait pas. Il aurait
bien voulu savoir ce qu'il valait; mais la princesse
' fut discrète à ce sujet, elle désirait lui laisser
croire qu'il lui avait coûté les yeux delà tète. Après
avoir réfléchi, il fit ses conditions; il entendait
s'appartenir pendant trois ans, qu'il emploierait à
étudier, à satisfaire une foule de curiosités qui lui
étaient venues. Elle y consentit sans peine, cela
faisait son compte; il fallait bien trois ans pour que
le fruit fût à point et digne d'être servi sur une
table princière. Elle lui donna ses instructions et
des conseils, tous marqués au coin d'un esprit su-
périeur ; elle savait le monde, la politique, la phy-
i08 SAMUEL BROHL ET G«
Biologie, tout ce qui s'apprend et tout ce qui ne
s'apprend pas. Ce fut ainsi que Samuel Brohl partit,
le gousset bien garni, pour l'université de Prague,
qu'il quitta bientôt pour s'établir à Heidelberg,
d'où il se rendit à Bonn, puis à Berlin, puis Si Paris.
Il avait l'humeur inquiète, et ne savait pas ce qu'il
se voulait ; mais partout où il allait, il cultivait la
double-croche, le bécarre et le bémol : c'était écrit
dans son cahier des charges.
La princesse était elle-même une grande voya-
geuse ; deux ou trois fois l'an, Samuel Brohl rece-
vait sa visite. Elle l'interrogeait, elle l'examinait,
elle le palpait, comme on .palpe une pèche pour
s'assurer si elle sera bientôt mûre. Samuel était
fort heureux ; il était libre, il jouissait de la vie, il
faisait tout ce qui lui plaisait. Une seule chose
gâtait son bonheur ; quand il se regardait dans son
miroir, il se disait quelquefois : « Voilà la figure
d'un homme qui s'est vendu, et la femme qui l'a
acheté n'est ni jeune ni belle. » A plusieurs re-
prises, il forma le projet d'apprendre un métier,
pour se mettre en état de rembourser sa dette et
de rompre le marché. Il n'en fit rien. Il était à la
fois très-ambitieux et très- paresseux. Il aurait
voulu parvenir de plein vol, il avait horreur des
commencements, des apprentissages. Sa première
éducation avait été si négligée que, pour réparer
le temps perdu, il aurait dû se donner beaucoup
SAMUEL BROHL El^ Ot m
de peine. Quelqu'un disait : a Je me défie des gens
qui n'ont pas commencé par faire des nez. » Sa-
muel n'avait jamais fait de nez, et on s'en aperce-
vait quand il faisait des fresques. Aussi bien, quoi-
qu'il eût l'intelligence ouverte et une merveilleuse
facilité pour entrer dans la pensée des autres, son
fonds était pauvre, il n'avait pas d'idées à lui ni de
caractère dans l'esprit. Il possédait une collection .
de demi-talents ; en musique même, il était inca-
pable d'inventer, et lorsqu'il s'avisait de composer,
ses inspirations n'étaient que des réminiscences. Il
se rendait justice; il sentait qu'il aurait beau s'in-
triguer, ses demi-talents ne le porteraient jamais à
la première place, et il dédaignait la seconde. En-
fin, ce qui lui manqua surtout, ce fut la volonté,
qui est tout l'homme. Il était tenté de se jeter à
bas de son cheval, qui le menait où il ne voulait
pas aller; il s'aperçut qu'il avait les pieds pris et
retenus par ses étriers, il n'eut pas la force de se
dégager, et il demeura en selle. Ne pouvant être
un grand homme, il s'abandonna à sa destinée,
qui le condamnait à n'être qu'un drôle. Au jour de
l'échéance, il se déclara solvable, et la princesse
prit livraison de sa marchandise.
« Oui, les poètes sont des empoisonneurs, pensa
le coïnte Abel Larinski. Si Samuel Brohl n'avait
jamais lu le Marchand de Venise, ni Egmonty
tragédie en cinq actes, ni les ballades de Schiller,
liÔ SAMUEL BROHL ET O»
il se fût résigné à sa nouvelle situation ; il en aurait
vu les bons côtés, il aurait mangé et bu paisible-
ment sa honte, sans éprouver aucun embarras
d'estomac ; mais il avait lu les poètes, il lui vint
des dégoûts, des nausées, le cœur lui souleva. Il
mourait d'envie de s'en aller, et la princesse s'en
doutait. Elle le gardait à vue, elle le tenait de court,
elle lui payait écu par écu les quartiers de sa mai<<
gre pension ; elle se disait : Tant qu'il n'aura rien,
il ne pourra se sauver. Elle se trompait, il s'est
sauvé, et il avait si grand'peur d'être repris que,
pendant quelque temps, il s'est caché comme un
criminel poursuivi par la gendarmerie. Il croyait
toujours avoir cette femme à ses trousses. Ce fut
alors que, pour la preftiière fois, il connut la faim,
car on mangeait dans la terre d'Egypte. Il vécut
d'expédients et maudit les poètes. Un jour, il apprit
que son père était mort, il accourut pour recueillir
la succession. Il ignorait que depuis deux ans le
vieux Jérémias Brohl était tombé dans l'enfance et
que ses débiteurs s'étaient moqués de lui en le
grugeant. La belle succession! elle se réduisait à
deux ou trois chaises boiteuses, à quatre murailles
lézardées, qui avaient peine à se tenir debout et à
quelques bijoux enfouis dans une cachette que
connaissait SamueL Le vieux Jérémias n'avait pu
les revendre au prix qu'il en demandait, et il avait
mieux aimé les garder que de les céder au rabais.
Samuel brohl et c» m
Il avait des principes, et bien en prit à Samuel à
qui ces bijoux furent utiles. Il vendit un collier et
se mit en route pour Bucharest, sur la foi d'un
quidam, qui l'avait assuré qu'il y ferait fortune. Il
y donna des leçons de musique ; ce sot métier lui
plaisait peu : il ne pouvait souffrir l'assujettisse-
ment, les heures réglées. Ses écoliers l'assom-
maient, il leur eût volontiers tordu le cou; ses
écolières le traitaient comme un chien, elles ne se
doutaient pas qu'il était beau, parce qu'elles le
soupçonnaient d'être Juif. Qu'était-il allé faire à
Bucharest, dans cette ville où tous les Allemands
sont des Juifs, où les Juifs ne sont pas des hom-
mes ? Bien qu'il gagnât un peu d'argent, la mélan-
colie le prit, et il arriva qu'un jour il pensa sérieu-
sement à se tuer. »
Le comte Âbel Larinski se pencha, ramassa une
tige de bruyère , s'en chatouilla les lèvres et se
prit à rire ; puis, se frappant la poitrine, il dit à
demi- voix : « Dieu soit loué , Samuel Brohl n'est
pas mort, puisque le voilà! »
Il disait vrai, Samuel Brohl n'était pas mort , et
il tenait beaucoup à la vie depuis qu'il avait ren-
contré dans la cathédrale de Coire Mlle Antoinette
Moriaz. C'était Samuel Brohl qui était venu à Cor-
meilles et qui en cet instant était au milieu d'un
taiUis de chênes. Peut-être l'alouette, qu'il avait
entendue chanter un quart d'heure auparavant,
112 SAMUEL BROHL ET 0*
l'avait-elle reconnu , car elle ne chantait plus. Le
paon continuait de glapir , et son cri doviloureux
ressemblait à un avertissement. Oui, Thomme assis
dans la bruyère et occupé à se raconter son his-
toire était bien Samuel Brohl , et la preuve en est
qu'il avait ri et que Samuel Brohl riait quelquefois,
tandis que le comte Abel Larinski ne riait jamais
et qu*au surplus depuis quatre ans il n'était plus
de ce monde. Cette seconde raison est peut-être
la meilleure.
Celui qu'avec ou sans son agrément nous appel-
lerons désormais Samuel Brohl se reprocha l'accès
de gaîté qu'il avait eu, comme il se serait reproché la
fausse note qui aurait pu lui échapper en exécutant
une sonate de Moxart. Il reprit son air grave et
digne pour saluer de la main un fantôme qui ve-
nait de lui apparaître. C'était le même qu'il avait
interpellé un soir à l'hôtel du Steinbeck, en le
traitant de cerveau fêlé , de visionnaire et même
d'imbécile; mais cette fois il lui lit un accueil plus
indulgent et plus gracieux. Il n'avait garde de le
rudoyer, il lui voulait du bien, il lui avait des obli-
gations essentielles, et Samuel Brohl n'était pas
un ingrat.
a Eh ! oui, mon pauvre ami, me voilà , lui dit-il
dans ce muet langage que comprennent les fan-
tômes. J'ai pris ta place et presque ta figure', je
joue ton personnage dans la grande foire de ce
SAMUEL BRÔHL £T G» m
monde, et, quoique ton noble corps repose depuis
quatre ans à six pieds sous terre, grâce à moi tu
vis encore. l'ai toujours eu pour toi la plus sin-
cère admiration. Je te considérais comme un phé-
nomène, comme un prodige. Tu étais le courage ,
le dévoûment, la générosité môme; tu estimais
l'honneur plus que tous les gisements aurifères de
la Californie, tu détestais toutes les pensées gros-
sières et toutes les actions douteuses ; ta mère t'a-
vait nourri dans toutes les suMimes folies, tu étais
un vrai chevalier, un vrai Polonais, le dernier des
don Quichotte daiis ce siècle de sceptiques, de fli-
bustiers et de courtiers marrons. Béni soit le ha-
sard qui nous lia I Tu vivais retiré, solitaire , in-
connu, dans une misérable masure de l'un des
faubourgs de Bucharest. Ainsi va le monde; tu te
cachais, toi qui n'avais rien à cacher ni aux hommes
ni à Dieu, toi qui méritais des couronnes. Hélas 1
le gouvernement russe avait le mauvais goût de
ne pas apprécier tes exploits, et tu pouvais crain-
dre qu'il ne réclamât et n'obtint ton extradition.
Dès notre première rencontre, je te plus, tu me
pris en amitié : je parlais le polonais et tu aimais
la musique. le devins ton intime, ta seule société,
ton confident. Conviens-en, tu m'as dû les derniers
bons moments de ta courte existence. Je sus bientôt
tes origines, ta jeunesse, tes entreprises et tes
malheurs. Tu m'initias aussi à la belle invention
8
114 8AMUEL BROHL ET Cî«
que tu venais de faire, tu m'expliquas par le menu
lé mécanisme de ton fameux fusil. J'étais intelli-
gent, je comprenais ou je croyais comprendre. Ce
fusil, disais-tu, ferait un jour ma fortune, car pour
ton compte tu avais renoncé à tout; tu avais une
maladie de cœur, tu te savais condamné à une fin
prochaine. Mon imagination s*alluma. Sur mes
instances, tu te décidas à partir avec moi pour
Vienne. Cette expédition te devait être fatale ; je
ne m'en doutais pas, je te le jure. »
Samuel croisa ses mains sur son genou , puis il
reprit : c Que ma langue s'attache à mon palais,
que le sang tarisse dans mes veines , que la moelle
de mes os humiliés se dessèche, si jamais j'oublie
la reconnaissance que je te dois, Âbel Larinski,
et la triste bicoque dans laquelle nous passâmes
la première nuit de notre voyage! Tu fus pris d'un
étouffement. Tu n'eus que le temps de me réveiller,
de m'appeler. J'accourus. Tu me donnas d'une
voix mourante tes dernières instructions. Tu me
remis les derniers mille florins qui te restaient et
qui me furent aussi agréables qu'aurait pu l'être
une orange aux naufragés de la Médrxse; puis, tu
me montras du doigt un coffret, lequel renfermait
tes reliques de famille, des lettres, ton journal, tes
1 papiers, et tu me dis : « Détruis tout cela, la Po-
logne est morte , que personne ne se souvienne
que j'ai vécu. » Après quoi , tu rendis le dernier
«AMUEL BROHL ET G» 115
soupir. Eh bien ! je te le confesse, je t*ai désobéi.
Le portrait de ta mère, tes papiers, j'ai tout gardé,
et, en annonçant ton décès à la police, je lui ai
fait croire que Thomme qui était mort s'appelait
Samuel Brohl et que le comte Abel Larinski était
encore en vie. Que veux-tu? la tentation était
trop forte. Samuel Brohl avait de fâcheux antécé-
dents, il était mal né et il avait été vendu ; il y
avait dans son passé une tare, dont il ne pouvait
se nettoyer, et comme il avait eu le malheur de
lire les poètes, il lui arrivait quelquefois de se mé-
priser. Il était bien temps de le mettre à l'ombre,
et ma joie fut extrême de le savoir mort et de me
sentir vivant. Dès que j'eus réussi à me persuader
que j'étais bien le comte Abel Larinski, je fus* heu-
reux comme un enfant que ses parents viennent
d'habiller de neuf et qui se regarde marcher dans
ses habits. Avec ton nom, j'acquérais un beau
passé; je m'y promenais avec délices, j'en visi-
tais les coins et les recoins avec autant de curio-
sité et de plaisir que peut en avoir un pauvre
diable à faire le tour d'un parc dont il vient d'hé-
riter. Tu m'as légué tes parents, tes aventures, tes
exploits. Quand tu t'es battu pour ton pays, j'y
étais ; quand tu as été blessé d'un coup de feu près
de Dubno, c'est dans mes chairs qu'a pénétré la
balle. De quoi te plains-tu? Entre amis, tout n'est-il
pas commun? J'ai quitté ma peau, je suis entré
116 SAMUEL BROHL ET G«
dans la tienne, je m'y trouve bien, j'y veux rester.
Aujourd'hui, je te ressemble de tout point ; je t'as-
sure que si on nous voyait ensemble, on aurait
peine à nous distinguer. Je t'ai pris tes habitudes,
tes manières, ton langage , tes airs de tête , ta mé-
lancolique gatté , ta fierté , tes sentiments , tout ,
jusqu'à la couleur de tes cheveux , jusqu'à ton écri-
ture. Abel Larinski, je suis devenu toi; je me
trompe, je suis encore plus Polonais , eiicore plus
Larinski que toi-même. »
En ce moment, Samuel Brohl avait un visage
singulier , le regard presque fixe. Il n'était plus
de ce monde , il &'entretenait avec un esprit ; mais
il n'était point effaré , ni solennel , comme Hamlet
conversant avec l'ombre de son père. Il traitait
familièrement l'ombre du véritable Abel Larinski ;
c'est ainsi qu'on traite un associé qui fait avec vous
des opérations sous la même raison sociale^ et au-
quel on rend compte de son bilan.
a On a bien raison de dire, mon cher Abel, con-
tinua-til, que le principe d'association fait des
merveilles; c'est si peu de chose qu'iin homme
tout seul ! Mais de toutes les associations la plus
utile et la plus commode est celle que nous avons
faite ensemble. Un vivant et un mort peuvent se
rendre de grands services, et ils ne peuvent pas
se disputer. Tu dois être content , tu joues le beau
rôle, tu as la signature de la maison. Ne reparlons
SAMUEL BROHL BT 0« 117
plus de ton fusil ; ce fut une fausse spéculation que
j'ai eu quelque peine à te pardonner. C'est la faute
de ton cerveau fumeux, si nous nous sommes jetés
dans cette impasse; mais, grâce au ciel, nous avons
retrouvé le droit chemin. II y a cinq semaines, nous
avons rencontré une femme, et quelle femme!
Elle a des yeux bruns veloutés, d'où le regard
jaillit comme une eau vive et fraîche. Pour louer
dignement ses grâces, il faudrait emprunter le lan-
gage du Cantique des cantiques. Ses lèvres distil-
lent du miel, sa taille est comparable à un palmier,
et l'odeur de ses vêtements est comme l'odeur du
Liban. Il n'y a point de tache en elle ; c'est un
jardin fermé, une source close. Un jour , elle s'é-
criera comme la Sulamite : a Que mon bien-aimé
vienne dans son jardin, et qu'il mange de ses fruits
délicieux. » Elle est à nous , mon- cher Larinski,
mon cher associé ; elle s'est rendue , et nous par-
tageons, toi et moi , l'honneur de cette victoire. Je
lui ai montré ma figure , qui ne lui a point déplu,
et je lui ai raconté ton histoire, comme tu l'aurais
contée toi-même, avec délicatesse, avec simplicité,
sans rien ajouter, sans rien omettre. Son cœur
s'est ému, son cœur s'est donné. Tu Tépouseras,
elle portera ton nom ; mais tu te marieras par pro-
curation, et je serai ton procureur. Je te promets
de me considérer toujours comme ton mandataire,
ou, pour mieux dire , tu auras la nue propriété.
118 SAMUEL BROHL ET Ci«
j'aurai l'usufruit. Ne crains pas que j'oublie jamais
ce que je te dois et la modestie qui convient à
mon état. »
A ces motSy il fit un grand geste , comme pour
chasser Tombre qu'il avait évoquée et qui s'enfuit
en frémissant de douleur, de honte et d'indi-
gnation. Le paon jeta de nouveau un cri, un gla-
pissement lamentable. « Sotte bête! » pensa Sa-
muel Brohl, qui tressaillit.
Il regarda sa montre, s'avisa que l'heure avait
marché, qu'on perd son temps avec les esprits. U
se leva précipitamment, s'achemina vers Gormeilles
pour gagner de là, par une route sans ombrages,
les bords de la Seine et Sartrouville, dont il voyait
pointer le clocher. Lorsqu'il fut au bas de la côte,
il retourna la tête et il aperçut au sommet de la
colline, dans l'intervalle que laissaient entre elles
les branches tortues de deux platanes, un mur
blanc qui riait dans la verdure, et un peu plus haut
le toit pointu du colombier où nichaient les pi-
geons de Mlle Moriaz. Il n'eut pas besoin de re-
garder longtemps ce toit pour le reconnaître. Il
jeta dans l'air un baiser brûlant; ce baiser s'adres-
sait aux pigeons comme au colombier, à la maison
comme à la femme, à la femme comme à la mai-
son. Pour la première fois de sa vie, Samuel Brohl
était amoureux; mais les Samuel Brohl n'ont pas
la même façon d'aimer que les Abel Larinski.
SAMUEL BROHL ET C« 119
Quand ils adorent une femme, si belle que soit la
peinture, le cadre, pourvu qu'il soit riche, leur
plaît autant que le portrait, et ils entendent pos-
séder leur maltresse avec toutes ses circonstanceS|
dépendances et appartenances.
Mme de Lorcy était une femme d'enviroh cin-
quante ans, qui avait de beaux restes. Elle était
veuve depuis de longues années, et n'avait jamais
songé à convoler. Quoiqu'elle eût été heureuse en
ménage, elle estimait que la liberté est le premier
des biens; elle faisait de la sienne un usage irré-
prochable. Elle avait de la tête, se connaissait en
chiffres encore plus qu'en chiffons, et administrait
elle-même sa fortune, qui n'était pas une bagatelle.
Aimant à bien employer ses heures, elle savait en
trouver pour s'occuper des affaires des autres. Elle
avait de la vocation pour le métier d'avocat consul-
tant. En général ses conseils étaient sensés, judi-
cieux, on ne pouvait mieux faire que de les suivre;
sa clientèle se plaignait seulement qu'elle fût tout
SAMUEL BROHL ET C« 421
d'une pièce, qu'elle rendit ses sentences avec trop
peu de ménagements, sans souffrir qu'on en appe-
lât. Elle était bonne, charitable, mais l'onction lui
Êdsait défaut, et elle n'était pas tendre pour les
illusions de son prochain. Un poète allemand, en
distribuant ses vœux de nouvelle année, souhaitait
aux riches un peu de cœur, aux pauvres un mor-
ceau de pain, aux femmes les plus belles robes,
aux hommes un peu de patience, aux sots un peu
de raison et aux gens raisonnables un peu de
poésie. Mme de Lorcy avait du cœur, de belles
robes et beaucoup de raison; mais sa raison man-
quait un peu de poésie, et les poètes à qui elle
donnait des conseils avaient besoin de beaucoup
de patience pour l'écouter jusqu'au bout. Ceux qui
se permettaient de mépriser ses avis et de se ren-
dre heureux à leur façon encouraient à jamais sa
disgrâce ; elle leur soutenait obstinément que leur
prétendu bonheur n'était que mensonge, qu'ils
s'étaient attaché une pierre au cou, que dans le
fond du cœur, sans en avoir l'air, ils se repentaient
cruellement, et elle ajoutait : « Ce n'est pas ma
faute, je vous Tavais bien dit, vous n'avez pas
voulu me croire. »
Mme dç Lorcy portait une affection presque ma-
ternelle à son neveu, M. Camille Langis; confidente
de ses amours, elle lui avait promis de lui faire
épouser Mlle Antoinette Moriaz. Sans doute il était
122 SAMUEL BROHL ET O»
un peu jeune; mais elle avait décidé que la ques-
tion d'âge n'était pas une affaire, et que pour tout
le reste il y avait convenance absolue entre les par-
ties. M. Langis avait balancé quelque temps à se
déclarer; il disait à Mme de Lorcy : a Si elle me
refuse, je ne pourrai plus la voir, et tant que je la
vois, je ne suis qu'à demi malheureux. ]» C'était
Mme de Lorcy qui lui avait mis l'épée à la main et
l'avait contraint d'ouvrir la campagne où elle devait
lui servir de second. Cette campagne n'avait pas
été heureuse. Vivement froissée du refus de
Mlle Moriaz, qu'elle avait en vain circonvenue, en-
treprise, sollicitée, elle fut sur le point de lui rom«
pre en visière. On lui fit entendre pour l'apaiser
que la sentence n'était pas définitive ou que du
moins il serait permis au condamné de se pourvoir
en gr&ce. M. Langis s'était mis en route pour la
Hongrie, et il en était revenu. Dans l'intervalle,
Antoinette avait refusé deux partis; Mme de Lorcy
en avait tiré un augure favorable à ses projets.
Aussi éprouva-t-elle une contrariété mêlée d'irri-
tation en recevant de M. Moriaz la lettre que voici :
«
a Chère madame, vous serez charmée d'appren-
dre que je me porte à merveille. J'ai les joues
pleines, le teint fleuri, des jambes de chamois et
l'appétit d'un ogre. Si jamais, ce qu'à Dieu ne
plaise, vous deveniez anémique, partez pour Saint«
SAMUEL BROHL Et Ci« 123
Moritz, vous m'en direz des nouvelles. Au bout de
trois jours, vous ne penserez qu'à manger ; c'est
ici la préoccupation universelle. Je ne mange plus,
je dévore; il ne m*arrive guère de dîner sans récla-
mer un supplément. Je fais la terreur de mes voi-
sins de table, ils surveillent avec inquiétude tous
les mouvements de mon couteau ; ils ont l'air de
se demander : « Sommes-nous en sûreté? Son sup-
plément lui sufQra-*t-il? » Bref, chère madame, tout
va bien, et je suis content, très-content, et néan-
moins je ne le suis pas. Vous me demanderez pour-
quoi; que vous dirai-je? Saint-Moritz est un endroit
où l'on trouve ce que l'on cherche, mais on y
trouve aussi ce qu'on ne cherchait pas. Je ne parle
pas des ours, je n'en ai point vu, et si j'en rencon-
trais un, je me sentirais de force à l'étrangler. Au
surplus les ours soht des animaux taciturnes, qui
ne racontent point leur histoire, et les seuls ani-
maux que je craigne sont ceux qui la racontent et
qu'il n'est pas permis d'étrangler. Je n'en dis pas
davantage ; me suis-je fait comprendre? vous êtes
si intelligente!
< A propos, Antoinette vous envoie un crayon
ou une aquarelle, je ne sais, qui vous sera remise
par M. le comte Abel Lrrinski. C'est un Polonais,
n'en doutez pas; vous vous en apercevrez tout de
suite. Je lui veux beaucoup de bien; il m'a fait la
grâce de me tirer d'un casse -cou dans lequel je
124 SAMUEL BROHL Et O»
«
m'étais sottement fourré. Si j'ai encore deux jam-
bes pour courir et une main pour vous écrire, c'est
à lui que j'en suis redevable. Je le recommande à
votre bon accueil, et je vous prie de lui faire ra-
conter son histoire. Il est de ceux qui la racontent,
non pas tous les jours, il est vrai ; mais quand on
pousse un certain bputon, il part, et on ne peut
plus l'arrêter. Sérieusement, M. Larinski n'est pas
le premier venu, vous aurez du plaisir à faire sa
connaissance. J'ai découvert qu'il se trouve dans
une situation un peu gênée. C'est un fils d'émigrés
dont les biens ont été confisqués. Son père était
une manière de fou, qui se faisait fort de percer
risthme de Panama et qui n'a rien percé du tout.
Lui-même était en train de gagner quelque argent
à San-Francisco ; il a tout lâché en 4863 pour aller
se battre contre les Russes. Ce patriote exalté a
fait depuis le métier d'inventeur, qui ne lui a pas
réussi; aujourd'hui il est en quête d'un gagne-pain.
N'allez pas croire qu'il demande rien, c'est un
hidalgo, il se drape fièrement dans sa pauvreté
comme un Castillan dans sa cape. Je m'intéresse à
lui, je désire lui venir en aide, lui donner un coup
d'épaule; au préalable, je voudrais m'assurer qu'il
est vraiment digne de ma sympathie. Examinez-le
de près, passez-le par l'étamine; je me fie à vos
yeux plus qu'aux miens, je vous crois de première
force dans ce genre d'expertises.
SAMUEL BROHL ET Gi> 425
a Antoinette vous présente ses compliments les
plus affectueux. Elle adore Saint-Moritz ; il faut
croire qu'elle y a trouvé quelque chose qui Ta
charmée. Pour ma part, je suis ravi d'y avoir re-
couvré l'appétit, le sommeil et le reste, et pourtant
je suis désolé d'y être venu; arrangez cela. Man-
dez-moi le plus tôt possible ce que vous pensez de
mon Polonais ; mais, de grâce, n'allez pas le con-
damner sans l'avoir entendu. Point de parti-pris,
je vous en conjure; un expert est tenu de se dé-
fendre contre ses préventions et de peser ses juge-
ments comme ses paroles. Adieu, chère madame ;
.malgré mes joues pleines, plaignez-moi. o
Mme de Lorcy répondit en ces termes, courrier
par courrier :
a Vous êtes un innocent, mon cher professeur,
et vos finesses sont transparentes; je ne vous ai
que trop compris. Elle est donc folle à ce point?
Je la croyais en fonds; mais là, elle m'étonne, c'est
plus que je n'attendais. Vous pouvez le lui dire de
ma part, ou plutôt ne le lui dites pas ; je ne parle
qu'à vous, je suis trop en colère contre elle pour
essayer de la raisonner. On verra votre Polonais,
je l'attends de pied ferme; mais, en vérité, je l'ai
déjà vu, je le connais, je le sais par cœur : c'est
126 BAMUEL BROHL LT C» '
quelque chevalier d'industrie, n'en doutez pas. Je
l'examinerai sans prévention, avec une religieuse
impartialité. Vous êtes bon de me rappeler qu'un
expert doit suspendre son jugement. Je mettrai ma
petite police en campagne, et vous saurez avant
peu ce que je pense de votre aventurier. Ah ! oui,
je vous plains, mon pauvre homme! Après tout,
c'est vous qui l'avez faite ; est-ce ma faute si vous
n'avez pas su vous y prendre? Dieu vous bénisse ! »
A rheilre où Samuel Brohl, assis sur la bruyère
au milieu d'un taillis de chênes, devisait avec des
fantômes, Mme de Lorcy, seule dans son salon,
était occupée à faire de la tapisserie et à suivre ses
pensées, qui tournaient en cercle comme des che-
vaux de manège. Elle attendait depuis plusieurs
jours la visite du comte Abel Larinski, elle s'éton-
nait de son peu d'empressement et le soupçonnait
d'avoir peur d'elle; ce soupçon la réjouissait. A
plusieurs reprises, elle crut entendre un pas
d'homme dans Fantichambre, elle éprouva un tres-
saillement nerveux, et les brides roses de son
bonnet voltigèrent sur ses épaules.
Tout à coup, comme elle comptait ses points, la
tète baissée, quelqu'un qui venait d'entrer sans
qu'elle s'en aperçût lui prit la main, qu'il baisa
dévotement, puis, ayant jeté son chapeau sur une
table, se laissa tomber dans un fauteuil, où il de-
SAMUEL BROHL ET C»» 427
meura immobile, les jambes allongées, les yeux
fichés en terre.
c Ah 1 c*est vous, Camille, s*écria Mme de Lorcy.
Vous arrivez à propos. Eh bien?
— Eh bien ! oui, madame, c'est comme cela,
répondit M. Langis, et vous voyez en moi le plus
malheureux des hommes. Pourquoi votre étang
est-il à sec? je m'y serais jeté la tête la pre-
mière. »
Mme de Lorcy posa sa broderie; se croisant les
bras : « Vous revenez de là-bas? reprit-elle.
— Plût au ciel que je n'y fusse jamais allé ! C'est
un pays où Yon vend du poison, et j'en ai bu.
— N'abusons pas des métaphores. Vous l'avez
vue? Que lui avez-vous dit?
— Rien, madame, rien de ce que j'avais dans le
cœur. Je lui ai fait croire que j'avais réfléchi et
changé d'idée, que j'étais entièrement guéri de ma
folle passion pour elle, que je lui faisais tout sim-
plement une visite d'ami ou de passant. Oui, ma-
dame, je suis resté une demi-journée auprès d'elle,
et pendant cette demi-journée je ne me suis pas
trahi une seule fois, je lui ai persuadé que mon
masque. était un visage. En conscience, avez-vous
jamais lu un trait plus héroïque dans les vies des
grands hommes de Plutarque ?
— Elle-même, que vous ja-t-elle dit ?
— Elle était si enchantée, si ravie de mon chan-
m SAMUEL BROHL ET O»
gement, qu'elle mourait d'envie de m'embrasser.
— Elle me le paiera. Et lui , vous l'avez vu ?
— Entrevu , de bas en haut , comme il convient
à l'humilité de mon état. Ce fortuné, ce glorieux
mortel était perché sur une impériale.
— Est-il réellement bien séduisant?
— Il a, paraît-il, des profondeurs dans le re-
gard, et il porte ses exploits inscrits sur son front.
Qui suis-je pour lutter contre lui T Avouez , ma-
dame, que j'ai la figure d'un élève de rhétorique.
Et pourtant, si je voulais me vanter... Cette route
en Transylvanie, dont j'avais l'entreprise, n'allez
pas croire qu'elle fût commode à construire. Nous
l'avons taillée dans la roche vive , travaillant en
l'air, suspendus à des cordes. Ce périlleux labeur
rebutait nos ouvriers, quelques-uns me quittèrent;
pour rendre cœur aux autres, je me fis attacher
comme eux, et comme eux je maniai le pic. Un
jour, dans l'explosion d'une mine, un éclat de pierre
vint frapper la corde d'un de mes hommes avec
une telle violence qu'il la coupa net comme eût pu
faire le tranchant d'un rasoir. L'homme tombe, je
le crois perdu. Par un miracle , ses habits s'accro-
chent à des broussailles , auxquelles il réussit à se
cramponner. C'est moi qui suis allé le chercher;
je vous jure que dans ce sauvetage j'ai démontré
la vigueur de mon poignet et couru vingt fois le
risque de me rompre le cou. Mes ouvriers se dé-
SAMUEL BROHL ET Ci« 129
fiaient de ma jeunesse; je vous affirme que de ce
jour ils m'ont pris au sérieux.
— Avez-vous conté cet incident à Antoinette?
— A quoi bon ? Avec les femmes, il ne sufQt pas
d'être un grand homme, il faut avoir la figure de
l'emploi. D Et Camille Langis s* écria en serrant les
poings : a Ah! madame, je vous en conjure, sa-
vez- vous où Ton peut se procurer une tête de Po-
lonais, une moustache polonaise, un sourire po-
lonais ? De grâce , où tient-on cet article et quel
est le prix courant? Je ne marchanderai pas... Oh!
les femmes 1 quelle racel la peste les étouffe !
— Les tantes en sont-elles ? » lui demanda gra-
vement Mme de Lorcy.
Il répondit en se calmant : a Non, madamcrvous
êtes une femme comme il n'y en a pas deux, et je
vous mets tous les jours dans mes litanies. Vous
êtes ma seule ressource, ma consolation, mon con-
seil. Ne me refusez pas vos précieuses directions.
Que dois-je faire? »
Mme de Lorcy contempla un instant le plafond,
puis elle dit : « Aimez ailleurs , mon cher; aban-
donnez cette folle à sa destinée et à son Polonais, d
n fit un bond et répliqua : « Vous me demandez
l'impossible. Je ne suis plus mon maître, elle s'est
emparée de moi, elle me tient. Aimer ailleurs ! Y
pensez-vous? Je la déteste, je la maudis, mais je
Tadore. »
9
130 SAMUEL BftOHL ET d*
Elle lui repartit : « Vous devriez vous défier des
hyperboles aussi bien que des métaphores; ce sont
des viandes creuses. Quand on veut ne plus aimer,
on n'aime plus.
— Cela suppose qu'on a des cœurs de rechange;
je n'en ai jamais eu qu'un, et il n'est plus à moi.
Ainsi vous refusez de me conseiller ?
— Quel conseil voulez-vous que je vous donne
avant d'avoir vu M. Larinski , avant d'avoir pris la
mesure de ce héros ?
— Quoi donc, vous copiptez le voir ?
•^ J'attends sa visite, et je me plains qu'il me la
fasse attendre.
— Sérieusement, vous recevrez cet homme?
— On m'a priée de l'examiner.
— Je suis perdu, puisque vous éprouvez le be-
soin de l'entendre avant de le condamner. Le plus
sacré de nos devoirs est d'être résolument injuste
envers les ennemis de nos amis.
— Laissez donc, je ne lui serai pas indulgente.
— Faites ce qu'il vous plaira , j'ai mon projet.
— Quel est-il?
— Je chercherai à ce chasseur de contrebande,
à ce braconnier, une querelle d'Allemand, et je lui
brûlerai la cervelle.
— La belle invention , mon cher Camille ! Et
après, quand vous l'aurez tué, vous serez bien
avancé. Avez-vous confiance en moi? J'ai déjà
SAMUEL BROHL ET 0« 131
travaillé pour vous. L*abbé MioUens , comme vous
savez, est très-répandu dans Témigration polo-
naise ; je l'ai envoyé aux informations. J'ai écrit
aussi à Vienne pour avoir des renseignements.
Antoinette est folle à lier , c'est entendu ; mais sur
les matières d'honneur elle est aussi délicate que
peut l'être une hermine sur la blancheur de sa
robe, et s'il y avait dans le passé de M. Larinskî
une petite tache, grande comme une pièce de dix
sous , elle aurait bientôt fait de le jeter aux ou-
bliettes. Laissez-moi faire, soyez sage , ne brûlez
la cervelle de personne. Où en serions-nous, grand
Dieu ! s'il n'y avait pas d'autre moyen de se débar-
rasser des gens que de les tuer? »
Comme elle prononçait ces mots, un domestique
entra, apportant une carte sur un plateau d'argent.
Elle prit la carte et s'écria : o Quand on parle du
loup... Voilà notre homme! » Elle pria M. Langis
de se retirer ; il sollicita la permission de rester, en
promettant qu'il serait d'une sagesse exemplaire.
Elle insistait pour l'éloigner, quand le comte Abel
Larinski parut.
A peine Samuel Brohl eut-il fait trois pas dans
le salon de Mme de Lorcy, il devina pourquoi
M. Moriaz l'avait prié d'y venir et ce que signifiait
la comnojision dont on l'avait chargé. Bien que ce
salon fClt exposé au midi, il lui parut qu'il y faisait
froid , même au milieu du mois d'août. Il crut
132 SAMUEL BROHL ET C«
sentir une brise glacée, un vent coulis, qui le péné-
trait de part en part et lui causait un grelottement
désagréable. Il n'eut pas besoin de contempler
attentivement Mme de Lorcy pour se convaincre
qu'il était devant son juge, que ce juge n'était pas
bienveillant, et aussitôt que son regard eut ren-
contré celui de M. Camille Langis, quelque chose
l'avertit que ce jeune homme était un ennemi.
Samuel Brohl avait le don de l'observation.
Il s'acquitta de son message, remit à Mme de
Lorcy le petit carton qui renfermait l'aquarelle de
Mlle Moriaz , en témoignant son regret que ses
occupations l'eussent empêché de venir plus tôt.
Mme de Lorcy le remercia de son obligeance avec
une politesse un peu courte, et lui demanda des
nouvelles de sa filleule. Il ne s'étendit guère sur
ce chapitre.
« C'est un triste pays, lui dit-elle, que cette vallée
de Saint-Moritz.
— Dites plutôt, madame, que c'est un pays triste
qui a beaucoup de charme pour ceux qui l'aiment.
— Il paraît que Mlle Moriaz s'y ennuie à périr.
— La croyez-vous capable de s'ennuyer quelque
part?
— Certes, n'en doutez pas, mais elle charge son
imagination de la désennuyer. Elle a un talent mer-
veilleux pour se procurer des distractions et pour
varier ses plaisirs. C'est une imagination à relais»
8âMU£L BROHL et G» 138
qui a bientôt fait de crever son cheval, et qui
trouve toujours à le remplacer.
— Voilà un don bien précieux, répondit-il d'un
ton bref. Je vous assure pourtant que vous calom-
niez PEngadine. Les arbres n'y sont pas d'une aussi
belle venue que ceux de votre parc ; mais un sapin
et un arole ont leur beauté.
— - Vous étiez allé dans ce trou pour votre santé,
monsieur le comte ?
— Oui et non, madame. Je ne suis point malade;
mais mon médecin prétendait que je me porterais
encore mieux si je respirais pendant trois se-
maines l'air des Alpes. J'ai fait une cure par pro-
vision.
— M. Larinski a escaladé le M orteratsch, fit Ca-
mille, qui, assis sur un pouf, les bras allongés sur
ses genoux, ne cessait d'attacher sur Samuel Brohl
un regard dur et hostile. C'est un exploit qui n'est
permis qu'aux gens bien portants.
— Ce n'est pas un exploit, répondit Samuel,
c'est une œuvre de patience, facile pour qui n'est
pas sujet au vertige.
— Vous êtes trop modeste , reprit le jeune
homme. Si j'en avais fait autant, j'emboucherais
la trompette.
— Avez-vous tenté cette escalade? lui demanda
Samuel.
— Point du tout, je ne me soucie pas d'avoir
m SAMUEL BROHL ET G«
des prouesses à raconter, » répliqua-t-il sur un
ton presque provocant.
Mme de Lorcy se hâta de rompre les chiens en
disant : o C'est la première fois que vous venez à
Paris, monsieur le comte ?
— Oui , madame , répondit Samuel , qui se reti-
rait toujours plus avant dans sa coquille.
— Et Paris vous plait-il autant qu'un arole?
'— Beaucoup plus, madame.
— Y avez-vous des connaissances ?
— Aucune, et, à la vérité, je suis peu désireux
d'en faire.
— Pourquoi cela?
— Vous dirai-je ma raison? Je n'aime pas à
rompre la glace , et les Polonais se plaignent que
ce qu'il y a de plus glacial au monde, c'est la froi-
deur parisienne.
— Cela s'explique, s'écria Camille. Paris, le vrai
Paris, est une petite ville de cent mille âmes, et
celte petite ville est envahie de plus en plus par
l'étranger, qui vient y chercher le plaisir ou la for-
tune. Il est naturel que Paris se défende.
— Les Parisiens se piquent de finesse, reprit
Samuel. Il n'en faut pas beaucoup pour distinguer
un honnête homme d'un aventurier.
— Ah ! permettez , repartit M. Langis, cela de-
mande beaucoup de pratique. Les plus habiles s'y
trompent. »
SAMUEL BROHL ET 0« 135
Samuel Brohl se leva et fit mine de se retirer.
Mme de Lorcy l'obligea de se rasseoir. Elle s'était
aperçue qu'elle s'y prenait fort mal pour remplir
son office de juge d'instruction et pour gagner la
confiance du prévenu. Craignant que Camille,
malgré sa promesse, ne gâtât tout par quelque in-
cartade, elle trouva un prétexte pour l'éloigner, et
elle le pria d'aller examiner une paire de chevaux
dont elle avait fait récemment l'acquisition.
Dès qu'il fut sorti, elle changea de ton, elle de-
vint aimable, elle s'appliqua à réparer le fâcheux
efTet de son premier accueil , elle mit à l'aise le
comte Abel, qui sentit l'air se dégourdir autour
de lui. Sans paraître lui faire subir un interroga-
toire, elle le questionna beaucoup ; il lui répondit
avec empressement. Des visites survinrent ; il ne
prit congé qu'au bout d'une heure, après avoir
promis à Mme de Lorcy qu'il viendrait dîner chez
elle le lendemain.
Elle n'attendit pas jusque-là pour écrire à M. Mo-
riaz. Sa lettre était ainsi conçue :
« 16 août 1875.
« Vous me recommandez d'être impartiale, mon
cher ami. Pourquoi ne le serais-je pas ? Il est vrai
que j'avais rêvé certain mariage; une des parties
n'a pas voulu entendre à mes propositions, et l'au-
136 SAMUEL BROHL ET G»
tre s'est désistée. Voilà mon projet à vau-l'eau;
Camille m'enjoint de ne pas lui en reparler. Vous
voyez que je ne suis plus intéressée dans la ques-
tion, ou, pour mieux dire, je n'y ai plus d'autre
intérêt que celui que je porte à Antoinette, dont le
bonheur m'est aussi cher qu'à vous. A propos,
vous ne lui donnerez pas mes lettres ; vous lui en
lirez les passages que vous jugerez convenable de
lui communiquer, je m'en remets là-dessus à votre
discernement.
« Avant toute chose, permettez-moi de vous
exposer mes petites idées. On me reproche d'avoir
des préjugés, c'est une affreuse calomnie. Je vais
vous faire ma profession de foi, vous en jugerez :
je suis en guerre sur plus d'un point avec nos
mœurs françaises ; je déplore l'habitude que nous
avons prise de considérer le mariage comme une
affaire, de le tenir pour une sorte d'association
financière ou commerciale, et de tout subordonner
au grand principe de l'égalité des apports. Ce prin-
cipe me révolte, mon cher ami. On nous accuse à
l'étranger d'être un peuple immoral. Grand merci!
m'est avis que nous connaissons, que nous prati-
quons la vertu aussi bien qae les Anglais et les
Allemands, et, pour tout dire, je ne crains pas
d'avancer que ce pays est dans tout l'univers celui
où il y a le plus d'honnêteté. Ce n'est pas par là
que nous péchons. Notre malheur est d'être trop
SAMUEL BROHL ET O» 137
raisonnables ians l'habitude de la vie, trop circon-
spects, trop prudents ; nous manquons d'audace
dans nos entreprises, nous voulons, comme on dit,
avoir un pied en terre ferme et que l'autre ne soit
pas loin. Il nous faut des sûretés, nous n'aimons
pas les risques, les affaires chanceuses nous dui-
sent peu , nous prévoyons trop, et prévoir, c'est
craindre. Voilà pourquoi nous ne sommes pas un
peuple colonisateur, et voilà pourquoi nous ne
faisons plus d'enfants. Êtes-vous content de moi ?
t Napoléon I«' avait coutume de dire qu'en
livrant bataille il s'arrangeait pour avoir en sa
faveur soixante-dix chances sur cent; il abandon-
nait le reste au hasard. Eh ! braves gens, la vie est
une bataille; mais le Français d'aujourd'hui ne
veut plus rien hasarder. Il est le plus honnête, il
est aussi le moins romanesque des hommes, et je
m'en plains. Lisez à Antoinette ce passage de ma
lettre. Nos jeunes gens pensent avoir des droits à
la fortune paternelle; ils estiment que leur père
manquerait à tous ses devoirs en ne leur laissant
pas une situation faite, un avenir assuré. Leur
seconde préoccupation est de trouver une femme
qui leur apporte autant pour le moins qu'ils peu-
vent lui offrir. « J'ai tant, tu as tant, nous avons
été visiblement créés l'un pour l'autre, épousons-
nous. » Tout ceci est déplorable. Parlez-moi du
jeune Américain, qui est accoutumé à n'attendre
138 SAMUEL BROHL ET G«
de ses parents que l'éducation nécessaire à un
homme pour faire son chemin; on lui donne l'outil,
la manière de s'en servir, mais pas un sou. Tu as
appris à nager, nage, mon ami. Après cela^ il
épouse le plus souvent une femme qui n'a rien et
qui aime à dépenser. A chacun de bien mener son^
aventure ! Que le dieu Dollar le protège, il fera
gaillardement sa trouée dans la vie, et sa femme
lui donnera, sans compter, dix enfants qui, comme
lui, s'industrieront pour arriver. Que la soif épouse
la faim, cela fait les mariages heureux et les peuples
forts. En conscience, suis-je assez romanesque ?
« Permettez-moi d'examiner un autre cas. Voici
un homme qui a de la fortune ; il en profite pour
ne consulter que son cœur, en offrant son nom et
ses rentes à une femme qu'il aime et qui n'a pas
de dot. Je bats des mains, je trouve ce procédé du
meilleur exemple, et je regrette que cela se pra-
tique si rarement chez nous. On ne voit guère en
France des princes épousant des bergères; en
revanche, on y voit trop souvent de beaux fils, fort
mal en point, conquérant une héritière, et voilà pré-
cisément le cas qui soulève le plus d'objections.
Dans un roman, au théâtre, c'est un fort bon per-
sonnage qu'un jeune homme pauvre qui épouse
un million ; dans la vie, c'est autre chose. Passe
encore si le jeune homme pauvre a un métier, une
industrie, s'il se crée p^r son travail xm revenu
8ÂMUEL BROHL ET G» 139
suffisant pour le rendre indépendant de sa femme ;
mais s'il se met dans sa dépendance, s'il attend
d'elle son pain de tous les jours, s'il se résigne à
vivre dans la maison de sa femme, à rouler dans
le carrosse de sa femme, à lui demander de l'argent
pour ses frais de toilette, pour ses menus plaisirs
et peut-être pour l'entretien de ces demoiselles,
franchement ce jeune homme-là n'est pas fier, et
qu'est-ce qu'un homme qui n'est pas fier ? Au sur-
plus qui nous répond qu'en épousant, c'est bien
de la femme et non de la dot qu'il était amoureux?
Qui me répond que M. le comte Abel Larinski...
Je ne nomme personne , les personnalités sont
odieuses, et je conviens qu'il y a des exceptions.
Dieu! qu'elles sont rares 1 Si j'étais à la place
d'Antoinette, j'aimerais les pauvres; mais dans
leur intérêt, je ne les épouserais pas. Il y va aussi
de l'intérêt du genre humain tout entier. Les gueux
sont inventife ; laissez-les se débrouiller, ils inven-
teront le métier de Jacquard ou autre chose;
donnez-leur la clé d'une caisse, ils ne chercheront
plus rien, vous aurez tué leur génie. Mon cher
professeur, j'ai fait depuis quinze ans bien des
mariages. J'ai marié trois fois la faim et la soif, et,
grâce à Dieu, j'ai décidé un millionnaire à épouser
une fille qui n'avait pas le sou, mais je n'ai jamais
aidé un gueux à épouser une fille riche. Voilà mes
principes et mes idées... M'écoutez-vous encore?
140 8AMUEL BROHL £T G»
Vous vous endormez quelquefoi?, quand on vous
prêche... Bon, vous rouvrez les yeux, je continue.
a J'ai vu votre homme. Eh bien! là, sincèrement,
il ne me plaît qu'à moitié. B a une fort belle tête,
je n'y contredis pas, et un sculpteur en tirerait
parti. J'ajoute que ses yeux sont très-intéressants,
tour à tour graves, doux , gais ou mélancoliques.
Je n'ai rien à dire de ses manières, de son langage;
Use présente bien, et assurément il n'est point sot,
il s'en faut. Avec cela, il y a en lui quelque chose
qui m'étonne, je ne sais quel mélange de deux
hommes que je ne m'explique pas. On dirait, selon
les occurrences, un lion ou un renard; je crois que
le renard est le principal, que le lion est l'accident.
Je vous donne là tout naïvement mon impression ;
je suis prête à en revenir. J'imagine que M. Larinski
a passé sa première jeunesse dans un milieu assez
vulgaire; plus tard, il s'est frotté à la bonne compa-
gnie, et, intelligent comme il l'est, il s'est bien vite
débarbouillé; mais il reste toujours quelques traces
des habitudes de la première jeunesse. Pendant
qu'il était dans mon salon, il a fait à deux reprises
le signe de la croix avec les yç yy;, vmis savez, ce
signe de croix du commissaire-priseur, qui toise
un intérieur d'un clin d'œil et vous dit à un cen-
time près ce que cela vaut. C'est dans ce moment
surtout qu'il avait Tair d'un renard.
a Ce n'est pas tout. Je lisais l'autre jour dans un
SAMUEL BROHL ET 0« 141
conte traduit du danois qu'une princesse qui courait
le monde s'en vint demander un soir Tbospitalité
à la porte d'un palais. Était-ce une vraie princesse
ou une aventurière? La reine qui la reçut jugea
bon de s'en assurer. A cet effet, elle lui prépara de
ses mains un lit très-moelleux, formé de cinq
matelas superposés à deux paillasses; entre ces
deux paillasses, elle eut soin de glisser troiç pois
chiches. Le lendemain, on demanda à cette voya^
geuse si elle avait bien dormi. « Fort mal, répon-
dit-elle; je ne sais ce qu^ily avait dans mon lit,
mais j'en ai le corps tout meurtri, j*en porte les
bleus, et je n'ai pu fermer l'œil jusqu'à l'aube. »
€ C'est une vraie princesse, » s'écria la reine.
M. Larinski est-il un vrai prince? Je lui ai fait
subir l'épreuve des trois pois cbiches. Je me suis
permis de le questionner avec une curiosité indis-
crète, pressante, abusive; il n'a pas paru sentir
mon indiscrétion. Il m'a répondu avec empresse-
ment ou avec soumission, il s'est appliqué à me
contenter, et je n'ai pas été contente. Je le reverrai
demain, il viendra dîner à Maisons. Je ne demande
qu'à me démontrer à moi-même que c*est un vrai
prince.
a Mon cher professeur, vous êtes le plus impru-
dent des hommes," et, quoi qu'il arrive, ne vous en
prenez qu'à vous. On n'ouvre pas si facilement sa
porte aux étrangers. Vous me direz que grâce à
142 SAMUEL BROHL ET G«
l'obligeance de M. Larinski, vous ne vous êtes pas
cassé la jambe en descendant de votre rocher. Eh !
merci de ma vie, un père se casse la jambe en
trois endroits plutôt que de s'exposer à donner sa
fille à un aventurier; on la lui raccommode : la
belle affaire I
« Post'Scriptum, Je rouvre ma lettre, je tiens à
vous prouver à quel point je désire être juste et jus-
qu'où va mon impartialité. Vous savez que Tabbé
MioUens, mon voisin, a longtemps habité la Po-
logne et qu'il est fort bien vu à l'hôtel Lambert. Je
l'avais prié d'aller aux informations, sans lui rien
expliquer, s'entend. Il me rapporte que le comte
Abel Larinski est un vrai comte. Son père,
les biens. confisqués, l'émigration en Amérique,
l'isthme de Panama, tout est vrai, l'histoire est
authentique. La comtesse Larinska était une sainte.
Quant à monsieur son fils, on ne sait rien de lui;
il devait avoir trois ou quatre ans quand il a débar-
qué suï^ les quais de New-York. Personne ne l'a
jamais vu, on ignorait qu'il eût pris part à^'insur-
rection de 1863. Ayant dit vrai sur ses parents, il
est à présumer qu'il a dit vrai sur lui-même. Fort
bien; mais on peut s'être battu pour son pays et
avoir eu pour mère une sainte, sans posséder
aucune des qualités qui font les heureux ménages*
Allons, je retire mon mot d'aventurier; j'en suis
SAMUEL BROHL ET G«« ' i43
cependant pour ce que j'ai dit. Pourquoi fait-il le
signe de la croix avec les yeux? pourquoi dort-il à
poings fermés dans un lit où il y a trois pois chi-
ches? Cela demande explication.
a Embrassez Antoinette pour moi. Je tire liia
révérence à Mlle Moiseney, sans lui dire qu'elle
est une grue; c'est une conviction avec laquelle je
mourrai. Il était donc bien difQcile d'en redes-
cendre, de ce terrible rocher ?»
Deux jours plus tard, Mme de Lorcy écrivit une
seconde lettre :
c 18 août.
« Je reçois à Finstant de Vienne, mon cher
monsieur, une réponse que j'attendais et dont je
m'empresse de vous faire part. Je m'étais adressée
à notre ami, le baron B..., premier secrétaire de
l'ambassade de France à Vienne, pour tâcher de
savoir quelle réputation le comte Larinski avait
laissée là-bas. On l'y tient pour un galant homme,
pour un inventeur plus hardi que sage et pour un
patriote à tous crins, pour un toqué, pour un de
ces Polonais qui ne voient que la Pologne et leur
utopie, et qui mettraient le feu aux quatre coins du
monde sans sourciller à la seule fin de se procurer
de la braise pour y faire rôtir leurs marrons. Je ne
144 SAMUEL BROHL ET G«
reviens pas sur Tafîaire du fusil, vous êtes au fait.
Il paraît qu'il y avait du bon dans ce fusil explosible
et que celui qui Ta inventé unit une sorte de génie
avec des inexpériences, des ignorances, des can-
deurs à faire pleurer. De Thomme privé, il n'y a rien
à dire. Nous avions quelques dettes, et nos fournis-
seurs ont conçu des inquiétudes quand ils nous ont
vu quitter Vienne un matin sur la pointe du pied.
A peine arrivé en Suisse, nous avons, semble-t-il,
envoyé de l'argent, et nous nous sommes acquitté.
C'est un beau trait. Au demeurant nous avons des
goûts simples, une vie rangée; c'est le fusil qui a
mis le désarroi dans nos finances. J'ajoute que
M. Larinski fréquentait à Vienne deux ou trois
maisons fort honorables, où il a laissé les meilleurs
souvenirs. On l'y recherchait surtout pour ses
talens de musicien, beaucoup plus certains que
son talent d'armurier. Il joue du piano à ravir et
il a une fort belle voix. En la travaillant, il aurait
pu faire son chemin à l'Opéra; mais sa grandeur
l'attache au rivage. Voilà ce que me mande le
baron B... Foi d'honnête femme, je n'ajoute rien,
je n'omets rien.
« Je vais bien vous étonner. Croiriez-vous que
je suis en train de me réconcilier avec le comte
Larinski? Ce qui me choquait en lui trouve son
explication et son excuse dans le long séjour qu'il
a fait en Amérique. C'est un métis de Yankee et
Samuel brohl et c» 145
de Polonais. Bien loin d'avoir des préventions
contre lui, j*en ai aujourd'hui en sa faveur. Savez-
vous que je ne suis pas sûre du tout qu'il ait au
cœur un sentiment sérieux pour votre fille! II
l'admire en homme de goût qull est, et je voudrais
bien voir qu'il ne l'admirât pas. Je soupçonne
Antoinette des'être monté la tête mal à propos. Il
parle d'elle en toute rencontre d'une façon aussi
détachée, aussi tranquille, que s'il parlait d'une
œuvre d'art; il m'est impossible de le croire amou-
reux. J'ai beau regarder ses yeux verts, je n'y vois
point de loup . .
tt Comme je vous l'avais annoncé, il est venu
diner hier à Maisons. J'avais invité l'abbé MioUens,
et Camille s'était invité lui-même, en me promet--
tant de faire figure de philosophe; il n'a tenu qu'à
moitié sa promesse, car il faut vous avertir que
mon neveu a conçu, je ne sais pourquoi, une
insurmontable antipathie pour M. Larinski; il est
sujet à prendre les gens en grippe. Pendant le
dîner, l'abbé MioUens, grand linguiste, grand voya-
geur, qui sait sur le bout du doigt sa Pologne et le
polonais, a amené l'entretien sur l'insurrection de
1863. M. Larinski s'est d'abord défendu de traiter
ce douloureux sujet, peu à peu les écluses se sont
ouvertes, il nous a conté son équipée ou sa campa*
gne sans se faire valoir, louant les autres plus que
lui-même ; puis soudain sa gorge s'est serrée, ses
10
146 SAMUEL BROHL ET G«
yeux se sont humectés, il s'est interrompu et nous
a suppliés de parler d'autre chose. Par bonheur,
il ne regardait pas en ce moment Camille, qui avait
aux lèvres un sourire noir. La jeunesse fran-
çaise est devenue si sceptique ! J'ai fait de gros
yeux à ce méchant garçon, et en sortant de
table je l'ai envoyé fumer son cigare dans le
parc.
a Je dois vous confesser que M. Larinski a fait
la conquête de l'abbé MioUens, qui est difflcile en
fait d'hommes et dispute à Dieu le privilège de
sonder le fond des cœurs. Vous n'ignorez pas que
l'abbé est un violoniste remarquable ; il a envoyé
chercher son instrument, M. Larinski s'est mis au
piano, et ces deux messieurs m'ont joué un con^
certo de Mozart, une musique divine, exécutée par
deux anges de première classe. La conversation
qui a suivi m'a encore plus charmée que le con-
certo. Je ne sais par quel enchaînement fatal nous
en sommes venus à causer mariage . Je n'ai pas
manqué Toccasion d'exposer, sans avoir l'air de
rien, mes petites théories que vous connaissez.
Croirez- vous que le comte a abondé, surabondé
dans mon sens ? Il est plus royaliste que le roi, il
n'admet pas que la règle soufifre aucune exception.
Selon lui, un homme pauvre qui épouse une femme
riche forfait à l'honneur, s'avilit, se vend; c'est un
homme entretenu. Il a développé ce thème avec
SAMUEL BROHL ET C» 147
une sombre éloquence. Je vous assure que lé lion
ne ressemblait plus à un renard.
a Après le départ de ce beau musicien, de ce
grand orateur, l'abbé Miollens, resté seul avec
moi, me dit combien il était charmé de sa conver-
sation et de ses manières ; il ne se lassait pas de
faire son éloge, et je trouvais qu'il allait un peu
loin. Cependant je tombai d'accord avec lui pour
regretter qu'un homme de ce mérite en soit réduit
à vivre d'expédients. L'abbé a les bras longs ; il m'a
promis qu'il s'occuperait, toute affaire cessante, de
chercher un emploi à M. Larinski. Il s'est souvenu
précisément qu'il est question de créer à Londres
une école internationale des langues vivantes. Un
des fondateurs de cet institut s'est adressé à lui
pour s'informer s'il .aurait quelque professeur de
langues slaves à recommander. Ce serait bien là
notre fait, et je serais ravie de procurer à votre
protégé une occupation qui lui assurerait toute la
somme de bonheur dont on peut jouir de l'autre
côté de la Manche. Après cela, me reprocher ez-
vous encore d'être prévenue contre lui?
a Adieu, mon cher monsieur; mes tendresses à
mon aimable filleule. Je m'en rapporte à vous pour
ne lui lire mes lettres qu'avec choix et discrétion.
Les petites filles n'ont droit qu'à la moitié de la
vérité. >
148 SAMUEL BROHL ET Gi>
Huit jours après, Mme de Lorcy écrivait une
troisième lettre ainsi conçue :
c 25 août.
€ Je suis de plus en plus contente de M. Larinski;
je m'en veux des soupçons qu'il m'avait inspirés.
Les Viennois ont bien raison de le tenir pour un
galant homme, et l'abbé MioUens ne Fa pas surfait.
Vous m'écrivez de votre côté, mon cher ami, que
vous n'êtes point mécontent d'Antoinette. Elle est
gaie, tranquille, elle se promène, elle peint, elle
ne vous parle jamais du comte Abel Larinski, et
quand vous lui en parlez, elle sourit et ne répond
rien. Vous prétendez qu'elle a réfléchi, que le
temps, l'absence ont produit leur efi*et. a Loin des
yeux, loin du cœur ! » vous écriez-vous. Prenez-y
garde, je suis plus défiante que vous. Êtes-vous
bien sûr qu'Antoinette ne soit pas une sournoise ?
€ Ce qui est certain, c'est que j'ai reçu d'elle une
charmante épitre, où il n'est pas plus question de
M. Larinski que si la Pologne et les Polonais n'exis-
taient pas. Elle me vante l'Engadine, elle prétend
qu'elle ne demanderait pas mieux que de finir ses
jours dans une sapinière. Je la comprends à demi-
mot, ce serait une sapinière de son choix, dans la-
quelle il y aurait des réunions, des bals, des dîners
priés, un Salon carré, un Conservatoire de musique
SAMUEL BROHL ET G» 149
et rOpéra de M. Garnier. Le dernier paragraphe de
sa lettre est consacré à Finsurrection de l'Herzégo*
vine, et il va sans dire que toutes ses sympathies
sont pour les insurgés, c Si j'étais homme, m'écrit-
elle, j'irais me battre pour eux. > La voilà bien,
elle a toujours pris le parti des voleurs contre les
gendarmes. Je me souviens que jadis, elle avait dix
ans, je lui contai l'aventure d'un infortuné voya*
geur assiégé dans une forêt par une armée de
loups. Il s'était barricadé, et autour de sa barricade
il avait allumé de grands feux. Les loups tombaient
dans le brasier, où ils se rôtissaient l'un après
l'autre. Antoinette se prit à pleurer à chaudes
larmes, et je m'imaginai qu*elle s*apitoyait sur les
transes de ce malheureux. Point du tout; elle
s'écria : a Les pauvres bêtes ! o Elle est ainsi faite,
nous ne la referons pas. Elle sera toujours de
l'opinion des loups, surtout de ceux qui ont Téchine
maigre et qui nouent difficilement les deux bouts.
« Je vous disais que le comte Larinski est un
galant homme. Il est venu me voir avant- hier.
Nous sommes devenus de très-bons amis. Gomme
je lui demandais si Paris lui plaisait toujours, il
m'a répondu avec le plus gracieux sourire : a Ge
que j'aime le plus à Paris, c'est Maisons-LafQtte. »
Là-dessus, il m'a dit des douceurs que je ne vous
répéterai pas. Nous avons fait ensemble tôte-à-tètè
le grand tour du parc ; Dieu soit loué, ma vertu en
150 SAMUEL BROHL £T G»
est revenue saine et sauve. Nous avons causé poli-
tique ; on le donne pour un cerveau brûlé, il ne
manque pas de bon sens. Tai voulu savoir s'il
était Turc ou Bosniaque, il m'a répondu : c Comme
chrétien, comme catholique, je m'intéresse aux
chrétiens d'Orient et je suis pour la croix contre
le croissant. > Il a prononcé ces mots de chrétien,
de catholique, de croix, avec im accent plein
d'onction; je le soupçonne d'être un peu dévot. D
a ajouté : « Comme Polonais, je suis Turc. >
« — Je croyais, lui ai-je dit, que les Polonais
avaient des sympathies pour tous les opprimés.
« — Les Polonais, m'a-t-il répliqué, ne peuvent
aimer ce qu'aiment leurs oppresseurs, et ils ne
sauraient oublier que les Osmanlis sont leurs alliés
naturels et dans l'occasion leur refuge.
c Je lui ai fait lire la lettre d'Antoinette ; j'étais
bien aise à tout hasard de lui prouver qu'elle peut
écrire quatre pages sans demander de ses nouvelles.
Il a lu cette prose avec une extrême attention ; mais
quand il est arrivé au fameux passage : a Si. j'étais
homme, j'irais me battre pour eux !» il a souri et
m'a rendu le papier, en me disant d'un ton dédai-
gneux et un peu sec :
« Écrivez de ma part à Mlle Moriaz que je crois
être un homme, que je ne me battrai point pour
les Bosniaques et que les Turcs sont mes grands
amis.
SAMUEL BROHL ET 6« l5l
« — Elle est folle, lui dis-je. Heureusement elle
change de folie à chaque nouvelle lune.
« — Que voulez-vous ? m'a-t-il reparti, pour n'être
pas plat, il est bon d'être un peu fou. Ma pauvre
mère me disait souvent : « Mon fils, il faut employer
sa jeunesse à faire une grosse provision d'enthou*
siasmes bien ridicules; autrement on arrive au
bout du voyage le cœur vide, car on en laisse beau-
coup en chemin. »
a Remettez- vous , seigneur , d'une si chaude
alarme ; on n'a aucun dessein sur votre fille, on la
trouve charmante, mais on n'est point amoureux
d'elle. Avec beaucoup de précautions et de circon-
locutions, j'en vins à questionner tout doucement
le comte Larinski sur l'état de ses affaires, dont il
n*ouvre jamais la bouche. Il fronça le sourcil. Je
ne perdis pas courage, je lui proposai cette place
de professeur de langues slaves dont l'abbé m'avait
reparlé. J'ai vu le moment où son ombrageuse
fierté prendrait la mouche. Cependant, après
réflexion, il s'est radouci, m'a remerciée, a décliné
mon offre obligeante, et il m'a annoncé... Devinez
quoi. Combien vaut ma nouvelle ? que m'en don-
nez-vous?... Il m'a annoncé, vous dis-je, que dans
quinze jours, vou3 m'entendez, il repartira pour
Vienne, où on lui promet un poste dans les archives
du ministère de la guerre. Je n'ai pas osé lui
demander quel était le traitement; après tout, s'il
152 SAMUEL BROHL ET C«
s'en contente, ce n'est pas à nous d'être plus dif-
ficiles que lui. Quand je vous affirmais que le
comte Larinski est un galant homme I . . Dans quinze
jours I vous m'avez bien comprise.
« Mon cher ami, je suis enchantée de savoir que
l'eau de Saint-Moritz et l'air de FEngadine ont
tout à fait rétabli votre santé; mais n'allez pas faire
quelque imprudence. Les cures incomplètes sont
fatales. Gardez-vous de quitter trop tôt Churwalden
pour redescendre dans l'air épais et mou de la
plaine. Votre médecin, que j'ai vu tantôt, déclare
que si vous précipitez votre retour, il ne répond
plus devons. Antoinette, j'en suis certaine, joindra
ses instances aux nôtres. Qu'on ne vous revoie pas
avant trois semaines !
« Suivez mon ordonnance, mon cher professeur,
et tout ira bien. Camille sort d'ici; il devient in-
supportable. Il a eu l'audace de me soutenir que
je suis une bonne femme très- crédule. C'est son
mot, qui n'est pas poli. Il n'y a plus de neveux, et
le respect est mort. »
Dix jours plus tard , M. Moriaz reçut à Chur-
walden une quatrième et dernière lettre :
« 3 septembre,
a Décidément, mon cher ami, le comte Larinski
est un homme délicieux, et je ne me pardonnerai
SAMUEL BROHL ET 0« 153
jamais de l'avoir mal jugé. Avant-hier encore , je
ne connaissais pas toute l'étendue de son mérite
et de ses vertus. Sa belle âme est un pays où l'on
marche de découverte en découverte, où se révè-
lent à chaque pas de nouveaux points de vue.
Soit dit entre nous, Antoinette est une visionnaire;
où donc a-t-elle pris que cet homme soit amoureux
d'elle? Les comtes Larinski ont des enthousiasmes
d'artiste, un cœur sensible et tendre, une imagi-
nation de poète ; ils aiment tout et ils n'aiment
rien, ils admirent une jolie femme comme ils ad-
mirent un^ belle fleur, un oiseau-mouche ou un
tableau du Titien. Vous ai-je conté que l'autre jour,
en faisant sous ma conduite le tour de mon parc,
il est tombé en pâmoison devant mon hêtre pour-
pre , qui assurément est une merveille ? Il était
dans l'extase, je crois en vérité qu'il avait les lar-
mes aux yeux. Il ne tenait qu'à moi de le soup-
çonner d'être amoureux de mon hêtre ; cependant
il ne m'a point demandé à l'épouser.
« Au surplus, fût-il amoureux de votre fille à en
perdre les yeux , ne praignez rien, il ne l'épousera
point, voici pourquoi... Attendez un peu, il faut
que je reprenne les choses de plus haut.
« L'abbé MioUens est venu me voir hier dans
l'après-midi, tout affligé de ce que M. Larinski n'a-
vait pas goûté sa proposition.
« — Le mal n'est pas grand, lui dis-je, laissez-le
154 SAMUEL BROHL ET 0«
donc repartir pour Vienne, où il a ses habitudes,
il y sera plus heureux.
« — Le mal que j'y vois , me répliqua-t-il , c'est
que le voilà perdu à jamais pour nous. Vienne est
si loin ! Professeur à Londres, qui n'est qu'à dix
heures de Paris, il aurait pu passer quelquefois la
Manche pour venir faire de la musique avec moi. »
« Vous comprenez que ce raisonnement m'a peu
touchée; quoi qu'il m'en coûte, je me fais vio-
lence et je me résigne à perdre à jamais M. La-
rinski ; lïiais l'abbé est têtu.
« — Je crains, me dit-il , que les Autrichiens ne
paient mal leurs archivistes ; les Anglais font mieux
les choses, et lord C... m'avait donné carte blanche,
€ — Oh 1 bien , repris-je , voilà un point délicat
à toucher. Dès qu'on aborde la question du pot-
au-feu, notre homme prend un air raide et com-
passé, comme si on attentait à sa dignité.
a — Je le crois bien , me répondit-il , le fond de
son caractère est une noblesse de sentiments vrai-
ment incomparable ; il n'est pas fier, il est l^i fierté
même.
a L'abbé est passionné d'Horace, il assure que
c'est à ce grand poète qu'il doit cette profonde con-
naissance des hommes qui le distingue. Il me cita
un vers latin dont il eut l'obligeance de me donner
la traduction et qui signifie à peu près que certains
chevaux se cabrent et ruent quand on les touche
SAMUEL BROHL ET Gi> 155
à Tendroit chatouilleux, t Voilà les Polonais, i me
dit-il.
« Sur ces entrefaites, M. Larinski entra, et je
retins ces deux messieurs à dîner. Dans la soirée,
ils me donnèrent de nouveau un concert. Pour-
quoi Antoinette n'était-elle pas là? Je me croyais
au Conservatoire ; puis on causa , et l'abbé, qui ne
lâche jamais son idée, dit au comte à brûle-pour-
point :
« — Mon cher comte , y avez-vous réfléchi? Si
vous alliez à Londres^ nous aurions l'espérance de
vous revoir souvent, et au surplus les appointe-
ments... Puisqu'il m'a échappé, ce mot terrible,
écoutez-moi, je me ferais fort d'obtenir pour vous
un traitement digne de votre mérite, de votre
science, de votre caractère, de votre situation... »
a II ne put achever sa litanie ; le comte se cabra
comme le cheval d'Horace, en s'écriant : a Mo-
zart ! quel vilain sujet de conversation ! » Puis il
ajouta gravement : a Monsieur l'abbé, vous êtes
mille fois trop bon ; mais la place qu'on m'offre à
Vienne me parait mieux convenir à mon genre
d'aptitudes ; je ferais, je le crains, un détestable
professeur, et le traitement fût-il double , ce serait
à mes yeux une raison peu décisive. »
« L'abbé insista, il insiste toujours : a Dans notre
siècle, dit-il , moins que dans tout autre , on ne vit
de l'air du temps*
156 SAMUEL BRORîi ET O»
a — J'en ai vécu quelquefois, repartit gaîment
le comte, et je ne m'en suis pas mal trouvé. J'ai
une santé à l'épreuve des accidents. Eh! bon Dieu,
en ce qui touche à la question d'argent, vous ne
sauriez croire jusqu'où va mon indifférence. Ce
n'est pas chez moi une vertu, c'est une infirmité ;
je suis de mon pays et le fils de mon père. Je me
sens incapable de penser à l'avenir et de pratiquer
l'industrie toute française de l'épargne. Ma bourse
est-elle pleine, je la vide, après quoi je me con-
damne aux privations ; je dis mal , je les savoure.
Il n'y a pas, selon moi, de vrai bonheur où il n'en-
tre un peu de souffrance. Au surplus, j'ai le goût
de» contrastes. De loin en loin , je me crois mil-
lionnaire, je tranche du nabab, je m'abandonne à
mes fantaisies ; le lendemain, je couche sur la dure,
je vis d*eau panée et je me trouve parfaitement
heureux. Bref, je suis fou une fois dans l'année et
le reste du temps philosophe .
a — Le malheur, lui répliqua Tabbé, c'est qu'il
suffit quelquefois d'un jour de folie pour compro-
mettre à tout jamais l'avenir d'un philosophe.
« — Oh! rassurez-vous, reprit-il, mes extrava-
gances ne sont jamais bien dangereuses. Il y avait
de la méthode dans la folie d'Hamlet , il y a tou-
jours un peu de raison dans la mienne. »
< En faisant sa déclaration de principes, il s'é-
tait rassis devant le piano et laissait ses doigts
SAMUEL BROHL ET Gi« 157
courir sur le clavier. Tout à coup il entonna une
chanson allemande que je me fis traduire par Tabbé
Miollens et qui n'est pas longue. Le héros de cette
chanson est un sapin amoureux, planté au sommet
d'une montagne aride du nord ; il est seul, il s'en-
nuie, la neige et la glace l'ont enveloppé d'un blanc
manteau, et il emploie ses tristes loisirs à rêver
d'un palmier que jadis il avait rencontré, paralt-il,
dans ses voyages.
c M. Larinski avait chanté sa petite mélopée avec
un accent si pathétique , que le bon abbé s'émut
et que je m'inquiétai. Ayez une fois de l'inquiétude,
elle revient toujours. Je me demandai s'il n'avait
pas rencontré son palmier dans l'Engadine, et je
lui dis un peu sèchement : c Le jour de votre
départ est -il définitivement arrêté? ne nous
ferez-vous pas le plaisir de nous accorder un
sursis? >
c II exécuta une gamme chromatique des plus
perlées , et me répondit : € Hélas I madame , je
n'attends plus pour partir qu'une lettre qui ne peut
tarder; j'aurai le chagrin de vous faire mes adieux
avant huit jours.
c — Vous ne partirez pas, lui dit l'abbé Miol-
lens, avant de nous avoir fait entendre une fo^s
encore la poésie du sapin. Vous l'avez dite avec
tant d'âme qu'il m'a semblé que vous nous racon-
tiez un épisode de votre histoire intime. Mon cher
!58 SAMUEL BROHL ET G» |
comte, vous arrive-t-il quelquefois de rêver d'un \
palmier? b * j
« Il répliqua : « Je n*ai plus le droit de rêver, je
ne suis plus libre. »
« L'abbé ât un bond et s'écria naïvement : c Eh!
quoi, seriez-vous marié ? »
€ — Je croyais vous l'avoir dit, » répondit-il avec
un sourire mélancolique, et il s'empressa de parler
d'un ballet qu'il avait vu la veille à l'Opéra et dont
il n'était qu'à moitié satisfait.
a Vous me croirez sans peine , quand il pro-
nonça ces mots : « Je croyais vous l'avoir dit^ » je
fus sur le point de lui sauter au cou. J'étais si heu-
reuse que j'avais peur qu'il ne lût dans mes yeux
ma joie, mon émerveillement , ma profonde grati-
tude. Je le crois très-fin, m'est avis qu'il a deviné
depuis longtemps les préoccupations, les défiances
qu'il m'inspirait. Quand il se serait un peu moqué
de moi, je le lui pardonne; un galant homme, in-
justement soupçonné , a bien le droit de se venger
par un grain d'ironie. J'ai fait mettre deux chevaux
à ma calèche pour le reconduire au chemin de fer,
et nous l'avons accompagné jusqu'à la station,
l'abbé et moi. On ne peut témoigner trop d'égards
aux honnêtes gens maltraités par la fortune.
« Eh bien ! qu'en dites-vous , mon cher ami ?
Avais-je tort de prétendre que M. Larinski est un
homme délicieux ? Il partira dans huit jours et il
SAMUEL 6R0HL ET C» 159
est marié, mal marié , je le crains, car son sourire
était mélancolique. Vous verrez qu'il aura épousé,
par reconnaissance, quelque grisette, quelque pe-
tite ouvrière, qui Ta soigné dans une maladie, une
de ces femmes qu'on ne peut produire ; cela serait
assez dans son caractère. Heureusement , devant
le code, il n'y a pas de bons et de mauvais ma*
riages ; je tiens celui-ci pour inattaquable.
€ L'alerte a été vive. Allumerai-je mes lampions?
je suis bien tentée d'illuminer Cormeilles et Mai-
sons-Laffltte. Comment vous y prendrez- vous pour
désabuser notre visionnaire? A votre place, j'use-
rais de quelques précautions. Soyez prudent, allez
bride en main, et à l'avenir , croyez-moi, ne grim-
pez plus dur des rochers , vous voyez où cela peut
conduire.
Encore une fois , ne pressez pas votre départ.
Nous avons depuis quelques jours des chaleurs
étouffantes; à la lettre, nous suffoquons. Vous avez
besoin de passer encore une quinzaine à l'ombre
des sapins et à quatre mille pieds au-dessus du ni-
veau de la mer.
« Adieu , mon cher professeur; je suis interrom-
pue dans mes écritures par l'incrédule , par le
sceptique, par le soupçonneux , par l'absurde , par
le ridicule Camille, qui se recommande respec-
tueusement à votre indulgente amitié. »
\ I
«
En lisant la quatrième lettre de Mme de Lorcy,
M. Moriaz é{N*ouva un sentiment de satisfaction et
de délivrance dont il ne fut pas maître. Sa fille
venait de sortir pour faire une visite dans le voi-
sinage, et il était seul avec Mlle Moiseney, qui lui
dit : « Vous recevez de bonnes nouvelles, mon-
sieur?
— Elles sont excellentes, > répondit-il ; puis, se
reprenant aussitôt^ il ajouta : a Excellentes ou re-
grettables, ou fâcheuses ; je laisse cela à votre
appréciation. »
Lorsqu'il eut achevé sa lecture et remis la lettre
dans l'enveloppe, il demeura quelques instants
pensif; il se demandait comment il procéderait
pour annoncer l'excellente nouvelle. Depuis trois
SAMUEL BROHL ET Ob 161
s^naines, sa fille était pour lui un mystère. Elle
n'avait pas prononcé une seule fois le nom du
comte Larinski. Churwalden lui plaisait autant que
Sâint-Moritz ; en apparence , elle était gaie , tran-
quille, parfaitement heureuse. S'était-elle calmée?
S'était-elle ravisée? M. Moriaz n'en savait rien ;
mais il se doutait qu'il faut se défier des eaux dor-
mantes, et que l'imagination des jeunes filles est
un abîme. Un bon averti en vaut deux ; désormais
il craignait tout, a Si je lui parle , pensait-il , je ne
saurai pas lui dissimuler ma joie, et peut-être aura-
t-elle une crise de nerfs. » Il avait horreur des
crises de nerfs ; il résolut de recourir à l'entremise
de Mlle Moiseney, et il lui dit d'un ton brusque :
a Je suppose, mademoiselle^ que vous êtes au
courant, qu'Antoinette vous a fait ses confidences. »
Elle ouvrit de grands yeux, fut sur le point de
répondre qu'elle ne savait rien; mais elle n'eut
garde, et redressant sa petite tête pointue sur ses
épaules fluettes, elle dit fièrement : c Vous figurez-
vous, monsieur, qu'Antoinette puisse avoir des
secrets pour moi?
— A Dieu ne plaise ! reprit-il. Et approuvez vous,
encouragez-vous ses sentiments pour M . La-
rinski ?»
Mlle Moiseney fit un soubresaut; elle était à mille
lieues de soupçonner que le comte Larinski eût
inspiré un sei^^timent particulier à Mlle Moriaz,
11
162 SAMUEL BROHL ET G» .
et, comme dans certaines occasions son esprit al-
lait vite, elle comprit sur-le-champ toutes les con-
séquences de ce prodigieux événement. Elle avait
un nuage sur les yeux; dans ce nuage, elle con-
templait toute sorte de choses qui lui déplaisaient
ou lui plaisaient; la bouche ouverte, elle travaillait
à se débrouiller. Elle se disait : a C'est un coup de
tête, cela n'est pas, cela ne peut pas être. » Mais
elle se disait aussi : a Pas plus qu*une reine d'Angle-
terre, Mlle Antoinette Moriaz ne peut se tromper;
puisqu'elle le veut, elle a raison de le vouloir. >
Mlle Moiseney finit par reprendre possession d'elle-
même, ses lèvres ébauchèrent le plus gracieux
sourire, elle s'écria :
< Il n'a pas de fortune, mais fl a un beau nom.
Madame la comtesse Larinska ! cela sonne bien à
l'oreille.
— Gomme musique, j'en conviens, c'est parfait,
lui répliqua M. Moriaz. Malheureusement la musi-
que n'est pas tout dans les affaires de ce monde, i
Elle ne l'écoutait pas. Tout entière à son idée,
sans prendre le temps de souffler : c Vous allez
vous moquer de moi, monsieur, poursuivit-elle
avec une volubilité de langue extraordinaire.
Groyez-moi ou ne me croyez pas, il y a beau jour
que j'ai prévu ce mariage. J'ai des pressentiments
qui ne me trompent jamais, j'étais sûre que cela
finirait ainsi. Quel beau couple I Vous les repré-
SAMUEL BROHL ET G» l6â
sentez-vous se promenant au bois en calèche dé-
couverte ou faisant leur entrée dans une avant*
scène de l'Opéra? Us feront sensation. Et notez,
je vouB prie, que, sans me vanter, j'y suis pour
quelque chose* La première fois que j'ai vu le
comte Larinski, vous savez, à la table d'hôte de
Bergun, j'ai reconnu immédiatement que c'était un
homme tout à fait hors ligne. ••
— Â la façon dont il mangeait ses truites, inter-
rompit M. Moriaz; cela fait honneur à votre per-
spicacité.
— Demandez plutôt à Antomette, reprit-elle,
si le soir même je ne lui ai pas fait l'éloge de ce
bel inconnu. Elle m'a soutenu qu'il avait la tète
enfoncée dans les épaules; le croiriez-vous? lui la
tète dans les épaules ! Ah i j'étais sûre que cela
finirait ainsi. Voulez-vous mettre à l'épreuve ma
perspicacité ? Cette lettre que vous venez de rece-
voir, qui renferme de si excellentes nouvelles, vous
dirai-je d'où elle vient? C'est le comte qui Ta écrite,
il s'est enfin déclaré. Je l'ai deviné tout de suite.
Ah I monsieur, je sympathise avec votre joie. Voilà
vraiment le gendi*e que je rêvais pour vous. Un
homme supérieur et pourtant le cœur sur lamain,
si bonhomme, si rond.
— Croyez-vous, en vérité, qu'il soit aussi rond
qu'une assiette? lui demanda M. Moriaz en s'éven*
tant avec la lettre.
164 SAMUEL BROML ET 0*
— Il nous a raconté sa vie, répliqua-t-elle d'un
ton docte. Combien de gens peuvent en fedre au^
tant?
— Un beau récit. Je regrette seulement qu'il
nous ait tu un détail qui était de nature à nous in-
téresser.
— Un détail fâcheux ? demanda-t-elle en levant
sur lui ses yeux couleur groseille.
— Au contraire, une circonstance qui lui fait
honneur, et dont je lui sais beaucoup de gré.
Croyez, ma chère demoiselle, que je serais-charmé
de recevoir un gendre de votre main et de donner
ma fille à un homme dont vous avez deviné le
génie et les nobles sentiments, rien qu'en le re-
gardant manger. Par malheur, je crains que ce
mariage n'aille pas à bien, j'y vois une petite diffi-
culté.
— Laquelle?
— Le comte Larinski avait oublié de nous pré-
venir qu'il était déjà marié. »
Mlle Moiseney poussa un cri douloureux. M. Mo-
riaz lui tendit la lettre de Mme de Lorcy; après
l'avoir lue, elle demeura atterrée : un doigt impi-
toyable avait crevé la bulle irisée qu'elle venait de
souffler, et qu'elle voyait resplendir au bout de son
chalumeau.
a Ne vous abandonnez pas à votre désespoir, lui
dit M. Moriaz, un peu de courage, suivez l'exemple
SAMUEL BROHL ET 0« 165
que je vous donne, imitez ma résignation ; mais,
je vous prie, comment pensez-vous qu'Antoinette
pr^ne la chose?
— Ce sera pour elle un coup terrible, répondit
Mlle Moiseney; elle l'aimait tant I
— Qu'en savez-vous, puisqu'elle n'a pas jugé à
propos de vous le dire ?
— Je le sais pertinemment. Cette pauvre chère
Antoinette I il faut user des plus grands ménage-
ments pour lui apprendre cette nouvelle, et moi
seule, je crois. . . *
— Je le crois comme vous, se hâta d'interrom-
pre M. Moriaz, vous êtes seule capable d'opérer
notre malade sans la faire souffrir. Vous êtes si
adroite I vous avez la main si légère! Sauvez la
situation, mademoiselle, c'est un soin que je vous
laisse. »
A ces mots, il prit sa canne et son chapeau, et
s'empressa de gagner le large, un peu inquiet de
ce qui allait se passer, mais se sentant trop heu-
reux, trop réjoui, pour être un bon consolateur.
Mlle Moriaz ne tarda pas à revenir de sa prome-
nade, fredonnant une romance, le teint animé, l'air
heureux, l'œil en fête, une gerbe de bruyères dans
les bras. Mlle Moiseney alla au-devant d'elle, le
front lugubre, la tête basse, le regard noyé. Antoi-
nette fut frappée de la consternatioaqui se peignait
sur son visage.
466 SAMUEL BROHL ET G»
« Eh bien! qu'avez-vous, ma chère Jeanne? lui
dit-elle ; vous avez une mine d'enterrement.
— Hélas I soupira Mlle Moiseney, j*ai une triste
nouvelle à vous communiquer.
— Quoi donc? vous aurait-on écrit de Cormeilles
que votre perruche est morte?
— Ahl ma chère enfant, soyez raisonnable,
soyez forte, prenez votre courage à deux mains.
— Pour l'amour de Dieu, de quoi s'agit-il ?
— Que ne puis-je vous épargner ce chagrin!...
Votre père a reçu tantôt une lettre de Mme de
Lorcy. »
Antoinette devint plus attentive , elle respira
plus court, a Et qu'y a-t-il dans cette lettre de si
terrible, de si navrant? » demanda-t^elle en se
forçant à sourire.
« Heureusement je suis là, reprit Mlle Moiseney.
Vous savez que vos joies et vos douleurs sont les
miennes. Toutes les consolations que peut prodi-
guer la plus tendre sympathie...
— Ma chère Jeanne, au nom du Ciel, expliquez-
vous d'abord, vous me consolerez ensuite.
— Vous ne m'aviez rien dit, mon enfant, j'aurais
le droit de m'en plaindre; mais j'avais tout deviné.
Je sais lire dans votre cœur. J'étais sûre que vous
l'aimiez.
— De qui parlez-vous? répliqua Antoinette, à
qui le rouge monta aux joues.
I
SAMUEL BROHL ET G» iC7
— D'un homme bien séduisant, qui, par une
inconcevable étourderie ou par un calcul criminel,
avait négligé de nous apprendre qu*il était ma-
rié. »
Et, à ces mots, Mlle Moiseney étendit ses deux
bras pour y recevoir Mlle Moriaz, qu'elle croyait
rtéjà voir tombant en syncope.
Mlle Moriaz ne tomba point en syncope. Après
avoir rougi, elle pâlit; mais elle resta debout, la
tète droite et flère, et elle dit du bout des lèvres :
« Ahl M. Larinski est marié?... J'en fais mon
compliment bien sincère à la comtesse Larinska. »
Là-dessus elle se mit en devoir d'arranger dans
un vase les fougères qu'elle venait de rapporter.
Mlle Moiseney demeura confondue de son calme,
elle la contemplait avec stupeur, et soudain elle
s'écria : a Dieu soit béni, vous ne l'aimiez pas I
Votre père s'est trompé, il se trompe souvent ; il
se met quelquefois dans l'esprit des idées bien
étranges, il était persuadé que ce serait pour vous
un coup mortel, il vous connaît bien peu. Eh I sans
doute, M. Larinski n'est point mal, et je ne con-
teste pas qu'il n'ait du mérite ; mais il m'a toujours
paru un peu suspect, ses allures sont un peu lou-
ches, je le soupçonnais de nous cacher quelque
chose. A ce qu'il semble, il a fait une mésalliance
qu'il n'a garde d'avouer. Il est déplorable qu'un
homme qui se présente si bien ait des goûts bas
468 SAMUEL BROHL ET 0>
et une moralité douteuse. Son devoir était de tout
nous dire ; il n'a été ni loyal ni délicat.
— Vous rêvez, ma chère, lui répondit Antoi-
nette. Quelle loi divine ou humaine obligeait
M. Larinski à tout nous dire ? Entendiez-vous le
confesser et qu'il nous rendit compte de ses er-
reurs comme au tribunal de la pénitence, i
En parlant ainsi, elle ôta son chapeau et sa man-
tille, alla s'asseoir dans l'embrasure d'une fenêtre,
et ouvrit un livre qu'elle commença de lire avec
beaucoup d'application, c Dieu soit loué, elle ne
l'aimait pas, » pensait Mlle Moiseney, qui ne
s'avisa pas que Mlle Moriaz tournait à la fois deux
ou trois feuillets sans s'en apercevoir.
Si absorbée qu'elle fût dans sa lecture, elle re-
connut le pas de son père, quand il monta Tescalier
pour regagner sa chambre. Elle s'empressa d'aller
le rejoindre. Il constata avec plaisir qu'elle n'avait
ni le teint défait ni les yeux rouges. Il fut moins
content lorsqu'elle lui dit d'un ton calme et net :
(( Aurez-vous Tobligcance de me montrer la lettre
que vous avez reçue de Mme de Lorcy ?
— A quoi bon ? répondit-il. Je la sais par cœur,
je suis prêt à te la réciter.
— C'est une lettre qui n'est pas montrable ?
— Si fait ; mais puisque je te dis que je suis prêt
h t'en rendre compte l...
— J'aimerais mieux la lire de mes yeux.
• SAMUEL BROUL ET C'« 169
— Après tout, c'est ton droit. Tiens, la voilà; je
t'en prie, ne va pas t'arrêter à quelques expres-
sions malheureuses...
— Mme de Lorcy sait toujours trouver le mot
juste pour exprimer sa pensée, » répliqua-t-elle.
Lorscpi'elle eut parcouru des yeux rapidement
les huit petites pages serrées de Mme de Lorcy,
elle regarda son père en souriant. « Avouez, re-
prit-elle, que vous avez trouvé dans Mme de Lorcy
une alliée très-utile et très-zélée; rendez-lui cette
justice qu'elle a bien travaillé et que vous lui devez
un beau cierge pour s'être employée si activement
à vous débarrasser de ce galant homme, de cet
homme délicieux; c'est son mot, s'il vous en sou-
vient. »
M. Moriaz se récria : « Or çà, fit- il, t'imagines-tu
qu'il y ait là un coup monté ? Me soupçonnes-tu
par hasard d'avoir tramé quelque noir complot
avec Mme de Lorcy ? Me crois-tu capable de trem-
per dans une perfidie?
— A Dieu ne plaise ! Je ne vous accuse que d'être
trop joyeux et de ne pas savoir vous en cacher.
— Est-ce un crime?
— C'est peut-être une imprudence.
— Je te jure, ma chère enfant, que je ne consi-
dère que ton bonheur, et Mme de Lorcy elle-
même... Puisque M. Langis ne pense plus à toi,
quel intérêt, quelles raisons peut-elle avoir...?
i70 SAMUEL BHOHL ET G»
— Je ne sais, interrompit Antoinette ; mais ses
préjugés lui tiennent lieu de raisons.
— Ainsi tu ne veux pas croire que le comte La-
rinski soit marié?
— Je le crois, sans en être sûre, et je voudrais
m'en assurer. N'ai-je pas été de bonne foi dans
tout ceci? ne me suis-je pas prêtée docilement à
vos exigences ? J'ai consenti à m'en rapporter au
jugement de Mme de Lorcy. Elle a daigné faire
grâce à l'accusé. Elle a reconnu que M. Larinski
est un homme parfaitement honorable et môme
délicieux; mais elle a découvert, à quelques jours
d'intervalle, d'abord qu'il ne m'aime pas, et ensuite
qu'il m'a trompée, en me laissant croire qu'il était
encore libre. Je veux en avoir le cœur net, me
convaincre qu'on ne se joue pas de moi.
— Et tu en conclus. . .
— Je conclus qu'avec votre permission nous
partirons pour Cormeilles demain matin.* »
Cette conclusion agréait fort peu à M. Moriaz,
dont la figure s'allongea sensiblement.
a Que craignez-vous? lui dit-elle. Vous savez que
j'ai du caractère et vous devriez savoir que, quoi
qu'en dise Mme de Lorcy, je ne manque pas de
bon sens. Quand il me sera prouvé que je me suis
trompée, je ferai une croix sur mon roman, il sera
mort et enterré, et je vous promets de n'en point
porter le deuil.
SAMUEL BROHL ET. G» 171
— Soit, dit-il, je crois en ton bon sens, j'ai foi
dans ta raison, nous partirons demain pour Gor-
meilles. d
 quatre jours de là, Mme de Lorcy se prome-
nait dans une allée de son parc. Elle y fut r^ointe
par M. Langis, à qui elle dit d'un ton de belle
humeur : a Toujours grave et mélancolique, mon
cher Camille I Quand qùitterez-vous vos airs pen-
chés? Je ne vous comprends pas. .Onfait ce qu'on
peut pour vous être agréable, pour arranger les
choses à souhait, rien ne peut vous dérider. Vous
me faites penser au lièvre de La Fontaine :
Cet animal est triste, et la crainte le ronge.
— La crainte et la haine, madame, répondit-il.
Je hais cet homme, il m'est insupportable, et je
ne reviendrais plus à Maisons, si je devais encore
l'y rencontrer. Vous a-tril fait ses adieux définiti&?
. — Pas encore, un peu de patience, nous n'en
sommes plus à compter les minutes. Quel mal
désormais cet homme peut-il vous faire? Le lion
n'a plus de griffes ; que dis-je? il a poussé l'obli-
geance jusqu'à se mettre à lui-môme une muse-
lière. Poursuit-on de sa haine un ennemi désarmé,
qui se rend à discrétion ?
— Fort bien, madame; s'il n'est pas parti dans
trois jours, je reviendrai à ma première idée; c'était
la bonne.
m SAMUEL BROHL ET G«
— Vous lui couperez la gorge ?
— De grand cœur.
— Pour l'amour de l'art?
— Je ne suis pas sanguinaire ; mais j'aurais un
singulier plaisir à découdre la peau de ce téné*
breux personnage. >
Mme de Lorcy haussa les épaules. « Où prenez-
vous qu'il soit ténébreux ? Encore un coup, mon
cher, vous êtes parfaitement déraisonnable. Vous
devriez adorer M. Larinski, vous lui avez la plus
grande obligation. Il a réussi le premier à faire
parler le cœur de notre chère indifférente, il a
rompu le charme ; c'était la Belle au bois dormant ^
il Ta réveillée, et, par la grâce du ciel, il ne peut
pas l'épouser. Je la vois d'ici dans son Churwalden
en proie aux plus sombres ennuis, pleurant ses
illusions, furieuse d'avoir été trompée. Ne devinez-
vous pas tout le parti qu'on peut tirer de la colère
d'une femme ?
— Vous savez si je l'aime, rQpartit M. Langis, et
pourtant je ne veux rien devoir à son dépit.
— Vous êtes un enfant, laissez-vous conduire.
Le moment est venu de vous déclarer. Dans peu
de jours, vous vous mettrez en route pour Chur-
walden, et vous irez dire à cette femme en colère :
Je vous ai menti, je vous aime. Bref, vous lui con-
terez votre amoureuse flamme, et libre à vous
d'épuiser dans cette circonstance tout votre trésor
SAMUEL BHOHL ET C>< 173
d'hyperboles. Elle vous écoutera, je vous en ré-
ponds, en se disant : Je cherchais une vengeance,
la voici.
— Je voudrais vous croire, madame, répliqua-
t-il; mais êtes-vous bien certaine que Mlle Moriaz
soit encore à Churwalden ? »
Et du doigt il lui montrait au bout de Favenue
une charmante robe couleur noisette, qui s'avan-
çait vers eux en laissant onduler sa traîne sur le
gravier.
a Vraiment , je crois que c'est elle , s'écria
Mme de Lorcy. M. Moriaz est un fier maladroit ;
mais après tout le mal n'est pas grand, i
Mlle Moriaz était arrivée la veille au soir à Gor-
meilles. Après s'être reposée tant bien que mal
des fatigues du voyage, elle n'avait rien eu de plus
pressé que de faire mettre deux chevaux à son
coupé et de venir rendre ses devoirs à sa marraine,
qui ne pouvait qu'être touchée de cette attention.
Mme de Lorcy courut à Antoinette et l'embrassa
à plusieurs reprises, en lui disant : c Vous voilà
enfin, ma belle I Que je suis charmée de vous re-
voir 1 Vous vous êtes bien fait attendre. Je com-
mençais à craindre que vous ne prissiez racine
dans les Grisons. G'est donc un pays enchanteur?
Je croirais plutôt que votre père est un vilain
égoïste, qu'il vous a indignement sacrifiée à ses
convenances entraînant sa cure en longueur; mais
îU SAMUEL BROHL ET C«
VOUS voilà, je lui pardonne. Vos pauvres, vos pro-
tégés, vous réclamaient à cor et à cri. Qui donc
me demandait l'autre jour de vos nouvelles? C'est
Mlle Galet, à qui j'ai servi, selon vos ordres, le
quartier de sa pension. Comme vous la gâtez I J'ai
trouvé sur sa table un bouquet de duchesse, elle a
prétendu que vous le lui aviez envoyé de là-bas,
et j'ai eu toutes les peines du monde à lui faire
comprendre qu'on ne cueille pas des camellias
doubles sur le glacier du Roseg. Semez de fleurs,
si vous le voulez, l'existence et la mansarde de
Mlle Galet ; mais lui jeter à la tête un boisseau de
camellias doubles, panachés de blanc, c'est de la
démence, et je me propose sérieusement de vous
faire enfermer. C'est égal, je suis bien contente de
vous revoir. Vous avez un excellent visage ; ne
trouvez-vous pas, Camille, qu'elle a bon air? »
Mlle Moriaz se prêtait avec froideur aux embras-
sades de Mme de Lorcy; en revanche, elle fit un
gracieux sourire à M. Langis et lui serra affectueu-
sement la main. Mme de Lorcy les emmena dans
son salon, où ils causèrent de choses indifférentes.
Antoinette attendait le départ de M. Langis pour
aborder le sujet qu'elle avait à cœur d'éclaircir. Au
bout de vingt minutes, il se leva, mais il se rassit
presque aussitôt. Une porte venait de s'ouvrir et
avait livré passage au comte Abel Larinski.
A l'apparition de Samuel Brohl, les deux femmes
SAMUEL BftOHL Et 0'« l7o
changèrent de couleur; Tune rougit de Teffort
qu'elle dut faire pour dissimuler sa contrariété,
l'autre pâlit d'émotion. Samuel Brobl traversa le
salon d'un pas délibéré, sans avoir l'air de recon-
naître la personne qui était avec Mme de Lorcy.
Tout à coup il tressaillit, comme si une torpille
l'avait touché, et, profondément troublé, il fut sur
le^ point de perdre contenance. Était-il • aussi
étonné qu'il lé semblait? Depuis longtemps la butte
de Sannois était devenue sa promenade favorite,
et il n'y allait jamais sans pousser jusqu'à un cer-
tain endroit d'où l'on apercevait la façade d'une
certaine maison, dont les volets étaient demeurés
pendant deux mois hermétiquement fermés. Il se
pouvait faire que la veille il les eût trouvés ouverts.
L'induction est un procédé scientifique avec lequd
les Samuel Brohl sont familiers.
Il avait de la volonté, de l'empire sur lui-même.
Il ne tarda pas à se remettre, il redressa la tète
comme un homme qui se sent de force à défier
tous les dangers. Après avoir salué Mme de Lorcy,
il s'approcha d'Antoinette et lui demanda de ses
nouvelles d'un ton grave, presque cérémonieux.
« Votre visite m'afflige, mon cher comte, lui dit
Mme de Lorcy ; j'ai peur que ce ne soit la dernière'.
Venez-vous me faire vos adieux?
— Hélas I oui, madame, répondit-il. La lettre
que j'attendais ne m'est pas encore parvenue ; mais
176 SAMUEL BROHL ET C«
ce retard ne change rien à mes projets, et dans
trois jours j'aurai quitté Paris.
— Sans esprit de retour, sans regret ? lui de-
manda-t-elle.
— Je ne regretterai que Maisons et le bienveil-
lant accueil qu'on m'y a fait. Paris est trop grand,
les petites gens cotnme mgi y sentent leur petitesse
plus qu'ailleurs; sans être fou d'orgueil, on n'aime
pas à passer à l'état d'atome. Le séjour de Vienne
me convient mieux, j'y respire plus à Taise, c'est
une ville à ma taille et à mon goût. Les oiseaux
ont tort de changer de nid. »
Là-dessus, il se mit à décnre,* à vanter avec
chaleur le Prater et ses cinq allées, Schœnbrunn,
son jardin botanique et la Gloriette, l'église Saint-
Etienne, les eaux limpides du Danube, s'adressant
tantôt à Antoinette, qui l'écoutait sans mot dire,
tantôt à Mme de Lorcy, dont les yeux, se portant
par intervalles sur M. Langis, semblaient lui dire :
« Avais-je raison? Confessez-vous que vos, appré-
hensions n'avaient pas le sens commun? Vous l'en-
tendez, il n'a qu'une demi-heure à passer avec
elle, et il lui décrit le Prater. Pensez-vous encore
à lui couper la gorge ? Dites-lui, de grâce, un mot
aimable et poli. Ce n'est pas lui, c'est vous qui êtes
ténébreux ; dépouillez votre air sinistre. Combien
de temps durera cette rêverie taciturne où vous
êtes plongé ? You^jj prêtez à rire, vous jouez un sot
SAMUEL BROHL ET C« 177
personnage. Vous ressemblez à un sphinx du désert
qui contemple un serpent et prend une innocente
couleuvre pour une vipère. » M. Langis compre-
nait ce qu'elle voulait lui dire, mais il ne dépouil-
lait pas son air sinistre.
Après avoir loué Vienne et ses environs, Samuel
Brohl fit l'éloge des Viennois, de leur caractère fa-
cile et insouciant. U conta avec enjouement quel-
ques anecdotes. U y avait dans sa gaîté quelque
chose de voulu, de tendu, de saccadé, d'un peu
fébrile ; pourtant c'était de la galté. Mme de Lorcy
lui donnait la réplique, Mlle Moriaz continuait.à se
taire ; elle froissait entre ses doigts la guipure de
son fichu Marie-Antoinette, et, Tœil fixe, elle sem-
blait en compter les mailles.
Samuel Brohl s'interrompit au milieu d'une
phrase, se leva brusquement. Il se tourna vers
Antoinette ; d'une voix sourde, il la pria de dire à
M. Moriaz combien il regrettait que son prochain
départ le privât de l'honneur et du plaisir de l'aller
voir à Gormeilles, puis il salua Mme de Lorcy, la
remercia des heureux moments qu'il avait passés
auprès d'elle et la chargea de le recommander au
bon souvenir de l'abbé MioUens.
a Nous nous reverrons, mon cher comte, lui dit-
elle d'une voix claire en pesant sur ses mots, et
j'espère que nous ferons avant peu la connaissance
de la comtesse Larinska. »
12
178 SAMUEL BROHL ET Gi>
Il la regarda d'un air étonné et murmura : a II y
a dix ans que j'ai perdu ma mère. »
Aussitôt, sans donner à Mme de Lorcy le temps
de s'expliquer davantage, il se dirigea rapidement
vers la porte, accompagné de trois regards qui par-
laient tous les trois, mais qui ne disaient pas la
même chose. La pièce était vaste ; pendant les
trente secondes qu'il mit à la traverser, l'ange du
silence plana dans l'air.
Il allait sortir ; la fatalité voulut qu'il lui vînt une
malheureuse, une funeste pensée. Il ne put résis-
ter au désir de revoir une fols encore Mlle Moriaz,
de graver à jamais dans son souvenir cette image
adorée. Il se retourna, et leurs yeux se rencontrè-
rent. Il paya cher cette défaillance de sa volonté,
apparemment la violence qu'il s'était faite une
heure durant avait épuisé ses forces. Il lui sembla
que son cœur ne battait plus, il sentit ses jambes se
raidir et lui refuser le service, ses dents se serrè-
rent, sa pupille se dilata, sa tête se perdit. Tout à
coup il s'abattit lourdement comme une masse de
plomb, tomba à la renverse sur le parquet, où il
demeura sans connaissance.
Mlle Moriaz ne put étouffer un cri et fut sur le
point de se. trouver mal. Mme de Lorcy la prit par
la taille, l'entraîna dans la pièce voisine après avoir
jeté à M. Langis un flacon de sels en lui disant :
a Ghàrgez-vous du comte Larinski. »
SAMUEL BROHL ET G» 179
La première chose que fit M. Langis fut de poser
le flacop sur une table, après quoi il s'approcha de
Samuel Brohl^ qui, toujours pâmé, inanimé, avait
l'air d'un mort ou peu s'en faut. Il l'examina un
instant, se pencha sur lui ; croisant les bras et
haussant les épaules, il lui dit : a Relevez-vous
donc, monsieur, Mlle Moriaz n'est plus là. b
Samuel Brohl ne remua point, a Vous ne m'avez
pas entendu, continua Camille. Vous êtes superbe,
monsieur le comte, vous ôtes très-beau, votre atti-
tude est irréprochable, et on vous prendrait vrai-
ment pour un trépassé. Vous êtes admirablement
tombé, je vous jure que je n'ai jamais vu au théâ-
tre un évanouissement plus réussi ; mais arrêtez
les frais de la représentation, je vous répète que
Mlle Moriaz n'est plus là. d •
Samuel Brohl demeura inerte et rigide, c Peut-
être voulez-vous mettre à l'épreuve la vigueur de
mon poignet, poursuivit Camille, je vous donnerai
cette satisfaction. »
Et à ces mots, il le saisit à bras-le-corps, s'arma
de toutes ses forces pour le soulever et le déposer
sur un canapé, où il l'étendit de son long.
Il l'examina de nouveau et reprit : « Cette tragi-
comédie durera-t-elle longtemps encore ? Ne trou-
verai-je pas le secret de vous ressusciter ? Voyons,
que pourrais-je trouver... Écoutez-moi, monsieur.
J'aime de toute mon âme la femme que vous faites
!80 SAMUEL BROHL ET G«
semblant d'aimer... Gela ne suffît pas? Monsieur,
vous êtes un Polonais de hasard, et j'ai autant
d'admiration pour vos talents de société que j'ai
peu d'estime pour votre personne... Cela ne suffit
pas encore I Je ne peux pourtant pas lever la main
sur vous ; je vous en conîure, tenez l'affront pour
reçu. »
U lui parut que le mort avait légèrement tres-
sailli, et il s'écria : « Dieu merci, cette fois vous
avez donné signe de vie, et l'offense a trouvé le
chemin du cœur. Je serais charmé de vous en'
rendre raison, je suis à vos ordres. Le jour, le
lieu, les armes, je laisse tout à votre choix. Et
tenez, vous pouvez compter sur mon absolue dis-
crétion ; personne, je vous en donne ma parole,
n'apprendra de moi que vos évanouissements ont
des oreilles et ressentent les insultes. Voici mon
adresse, monsieur. »
Et, tirant de sa poche une carte de visite, il es-
saya de la glisser dans une main pendante et
froide, qui la laissa échapper.
« Quelle obstination ! dit-il. A votre aise, mon-
sieur le comte; je suis au bout de mon élo-
quence. »
Il lui tourna le dos, s'assit dans un fauteuil, et,
prenant un journal, il le déplia. Sur ces entre-
faites, la porte se rouvrit, et Mme de I^orcy
reparut.
SAMUEL BROHL ET C« 181
« Que faites-vous donc là, Camille ? s'écria-t-
elle.
— Vous le voyez, madame, lui répliqua- 1- il,
j'attends que ce grand comédien ait fini de jouer
sa pièce. »
Il ne s^était pas avisé que Mlle Moriaz venait de
rentrer, elle aussi, dans le salon. Elle lui jeta un
regard courroucé, indigné, menaçant, où il lut sa
condamnation. Il essaya de trouver quelques mots
d'explication ou d'excuse pour désarmer sa colère;
la voix lui manqua. Il s'inclina humblement, prit
son chapeau et sortit.
Mme de Lorcy, fort agitée, ouvrit une fenêtre,
puis elle jeta de l'eau à la figure de Samuel Brohl,
lyi frictionna les tempes avec une vivacité qui n'é-
tait pas exempte de rudesse, lui fit respirer des
sels anglais.
a Ah ! de grâce, ma chère, allez -vous-en, dit-
elle à Antoinette ; votre place n'est pas ici. »
Antoinette ne s'en alla point ; le visage con-
tracté, la lèvre frémissante, elle s'assit à l'écart à
quelque distance du sopha.
Les soins énergiques de Mme de Lorcy produi-
sirent enfin leur efiét. Samuel Brohl n'était pas
mort : ses bras remuèrent, ses jambes se déten-
dirent, et au bout de quelques instants il rou-
vrit les yeux, puis la bouche; il se mit sur son
séant et balbutia : a Où suis-je?... que s'est*il
182 SAMUEL BHOHL ET Gi>
passé? Ahl mon Dieu, elle était là tout à
l'heure! »
Mme de Loroy lui mit la main sur la bouche, et,
se penchant à son oreille, elle lui dit d'un ton se»
vère, impérieux : a Elle est encore là. »
Elle ne réussit pas à se faire comprendre. On ne
revient que par degrés d'un pareil évanouisse*
ment. Samuel Brohl fut repris d'une défaillance,
ses yeux se fermèrent de nouveau, et il laissa
tomber son front dans ses mains. Après un silence
de quelques minutes : c Ah ! madame, pardonnez*
moi, dit-il d'une voix étouffée, je me fais honte à
moi*méme ; j'ai manqué de courage, mes forces
m'ont trahi. Je l'aime follement, et je m'étais juré
de ne jamais la revoir^ C'est pour la fuir que je
pars. »
Il avait redressé la tête, fl aperçut Antoinette, il
la regarda avec effarement comme s'il ne l'avait
pas reconnue. U la reconnut enfin, fit un geste
d'épouvante, se leva précipitamment et s'enfuit.
Mlle Moriaz s'approcha de Mme de Lorcy et lui
dit : t Eh bien ! qu'en pensez-vous?
-^ Je pense, ma chère, répondit-elle, que
Mme de Lorcy est une sotte, et que le comte
Larinski est un homme très -fort. }»
Antoinette la regarda avec un sourire amer, et
lui touchant légèrement le bras : c Convenez,
madame, lui dit elle, que s'il avait cent mille livres
SAMUEL BHOHL ET Gi» 183
de rente, vous ne songeriez pas à mettre en doute
sa sincérité. »
Mme de Lorcy ne répondit rien ; elle ne pouvait
pas dire non, et elle enrageait d*avoir tout à la foi$
raison et tort. C'est un accident qui arrive quel-
quefois aux femmes du monde.
VII
En montant dans son coupé pour retourner à
Gormeilles, Mlle Moriaz était en proie à une agita-
tion qui ne se calma pas durant le trajet. Elle était
émue d'un sentiment tendre, passionné, pour un
homme qui s'était évanoui en lui faisant ses
adieux, émue de colère contre les préjugés ineptes
et les petites finesses des gens du monde, émue
de joie d'avoir déjoué une conspiration ourdie
contre son bonheur, émue d'orgueil aussi parce
qu'elle avait vu clair, parce qu'elle ne s'était pas
trompée dans son choix, et que l'homme qu'elle
aimait était digne d'être aimé. Pendant quelques
jours, elle avait éprouvé des anxiétés, des an-
goisses d'esprit, dont elle avait cruellement souf-
fert; elle s'était dit à plusieurs reprises : « Peut-
SAMUEL BROHL ET G» 185
être ont-ils raison. » Un cœur de femme se croit à
la merci d'une erreur, et c'est un supplice pour
lui de douter de lui-même et de sa clairvoyance.
Quand on lui démontre que son dieu est une idole,
qu'il doit mépriser ce qu'il adorait, il se sent mou-
rir, et il s'imagine qu'un ressort vient de se briser
dans la vaste machine de l'univers, que le ciel et
la terre vont crouler, et cependant une erreur de
femme n'a pas des conséquences si graves. Le
soleil continue de luire, la terre ne cesse pas de
tourner. La machine de l'univers serait sujette à
trop d'accidents, si elle se détraquait toutes les
fois qu'une femme s'abuse.
€ C'est moi qui avais raison, ils n'ont pas su le
comprendre, » pensait Mlle Moriaz en traversant
la Seine, et elle contemplait d'un œil réjoui le ciel
d'un bleu doux, les eaux tranquilles, les rives ver-
doyantes du fleuve, une longue rangée de peu-
pliers qui semblaient prendre plaisir à le regarder
couler. Il lui parut que tout allait bien, que l'ordre
régnait partout, que le grand mécanicien était à
son poste, que le monde était en de bonnes mains,
que les voyageurs n'avaient aucun déraillement à
craindre.
Lorsqu'elle arriva à Gormeilles, M. Moriaz était
enfermé dans son laboratoire, qu'il avait été ravi
de retrouver à sa place et en bon état. Une bar-
rette de velours sur la tête ou sur l'oreille, les
186 SAMUEL fiROHL m Gi>
manches retroussées, un tablier de toile écrue
noué autour de son cou et de sa ceinture, un plu-
meau à la main, il examinait en détail son cher
petit mobilier, ses fourneaux, ses matras au long
col et au gros ventre, la panse et la voûte de ses
cornues, la cucurbite, le chapiteau et le serpentin
de ses alambics. Ballons, tubes, allonges, cuves
pneumatiques, cloches, mortiers, creusets, cap-
sules, lampes, chalumeaux et pipettes, il passait
tout en revue pour s'assurer qu'en son absence
rien n'avait éprouvé aucun dommage. Il épousse-
tait avec soin ses bocaux, en vérifiait les étiquettes,
constatait que ses récipients à tubulures n'étaient
pas fêlés, que l'orifice de ses éprouvettes n'était
pas bouché. Il était heureux comme un roi qui
fait défiler ses troupes devant lui et se convainc
qu'elles ont bon air, que*, lorsqu'elles verront le
feu, elles feront honneur à leur maître.
Si agréable que fût l'occupation à laquelle il se
livrait depuis deux heures, M. Moriaz n'avait pas
oublié l'existence de sa fille et de M. . Larinski. D
savait qu'Antoinette s'était rendue à Maisons-Laf-
fitte pour y avoir une explication avec Mme de
Lorcy, et cette pensée jetait une ombre sur sa
félicité. Il espérait cependant que, cette entrevue
aurait tourné à ses souhaits, que l'astre polonais
qui lui causait des inquiétudes allait disparaître à
Jamais de son horizon.
SAMUEL fiHOHL ET G» 187
Quelqu'un frappa à la porte de son laboratoire,
U cria : a Entrez! » et, en se retournant, il aperçut
^toinette debout sur le seuil. U la regarda fixe-
ment. Elle avait l'œil si animé, le visage si épa<p
noui, si lumineux, que les bras lui en tombèrent et
qu'il laissa échapper une fiole qu'il tenait à la main.
« Mauvaise fille qui vient faire du dég&t chez
son pèrel lui criait-elle gaiment.
-*- JiO mal n'est pas grand, i répondit«il, et il se
mit en devoir d'épousseter les débris de la fiole.
C'était une manière de gagner du temps. Il s'y
prenait avec tant de gaucherie qu'elle lui ôta
répoussette des mains : c Voilà comme on ba-
laie, » lui dit-èlle.
Il la regardait faire en se disant : a C'est tout le
rebours de la scène de Ghurwalden. J'ai la figure
longue, et elle ne réussit pas à dissimuler sa joie.
Juste retour des choses d'ici-bas I »
Bès qu'elle en eut fini avec son balai, elle pro-
mena ses yeux de tous côtés et s'écria : « Vous
voilà de retour dans votre paradis, dans ce lieu
enchanteur où vous goûtez d'ineffables délices.
--- Eh! oui, j'y suis heureux, assez heureux, ré-
pondit-il avec modestie.
^ Faites le dégoûté I U est tout à fait charmant,
votre laboratoire.
^ Oui, il est convenable. Cependant je faisais
tantôt la réflexion qu'il y manque quelque chose.
188 SAMUEL BROHL ET G«
Sais- tu quel est mon rôve? Je voudrais avoir là,
dans ce coin, une chapelle transparente. Tu ignores
peut-être ce qu'on entend par une chapelle? C'est
une cage au-dessus d'un fourneau, surmontée
d'une hotte. Tu vas me demander ce que c'est
qu'une hotte; je te répondrai que c'est la partie
évasée d'une cheminée, qui facilite le dégagement
des principes volatils et des vapeurs nuisibles.
Tiens, voici une chapelle. Bien quelle ait été
adaptée à un trumeau placé entre deux fenêtres,
elle ne laisse pas d'être un peu sombre. Eh bien!
les chimistes allemands ont presque tous dans leur
laboratoire des chapelles dont le mur a été percé
et remplacé par un vitrage. C'est cela qui donne
du jourl
— Qui donc vous reprochait de manquer d'ima-
gination? Vous êtes un homme très-romanesque,
et votre roman, c'est une chapelle transparente.
Voilà pourquoi vous avez tant d'indulgence pour
les romans des autres. »
Elle donna un coup' de plumeau sur un fauteuil,
s'y installa, et plaçant une chaise en face d'elle :
« Venez vous asseoir ici, tout près de moi, sur
cette escabelle; je mettrai un carreau dessus pour
qu'elle soit plus tendre. Venez donc, j'ai à vous
parler. »
Il s'approcha, l'oreille basse. « Faut-il que j'ôte
mon tabUer? lui demanda-t-il.
BAMUEL BROHL ET G« 189
— Pourquoi cela?
— Je prévois que notre conversation va rouler
sur des matières du plus haut romantisme. Je vou-
drais être en tenue, j
— Laissez donc, votre tablier vous va très-bien.
Tout ce que je désire et exige, c'est que vous me
prêtiez une religieuse attention. » \
Elle lui rapporta point par point ce qui s'était
passé chez Mme de Lorcy. Elle commença son
récit d'un ton tranquille; elle s'anima, s'échauffa
par degrés, ses yeux s'illuminèrent. Il l'écoutait
avec chagrin, il la regardait avec un orgueilleux
plaisir, et se disait :'< Mon Dieu, qu'elle est jolie
et que ce Polonais est un heureux scélérat ! >
Quand elle eut achevé, elte attendit quelques
instants qu'il lui fit part de ses réflexions. Comme
il gardait un morne silence, elle s'impatienta :
« Parlez, je veux savoir le fond de votre pensée,
lui dit-elle.
— Je pense que tu es adorable.
— Oh ! de grâce, soyez sérieux^
— Sérieusement, reprit-il, je ne suis pas certain
que tu te trompes, il ne m'est pas prouvé non plus
que tu aies raison; il me reste quelques doutes. »
Elle s'écria avec emportement : a A ce compte,
les seules réalités de ce monde sont les choses qui
se laissent voir, toucher, palper, une cornue et ce
qu'il y a dedans. Hors de là, tout est néant ou men-
«90 SAMUEL BROHL ET Gi>
songe. Ah! vos maudites cornues 1 Si je m'écou-
tais, je les briserais toutes jusqu'à la dernière. »
Elle jetait autour d'elle des regards si farouches
et si funestes que M. Moriaz se prit à trembler
pour son laboratoire, c Je t'en conjure, lui dit-il,
grâce pour mes pauvres cornues, pour mes hon-
nêtes alambics, pour mes innocents bocaux! Us ne
sont pour rien dans cette affaire. Est-ce leur faute
si les histoires que tu me racontes dérangent à ce
point les habitudes de mon esprit qu'il m'est impos-
sible de m'y reconnaître et d'en démêler le fin mot?
— Vous ne croyez donc pas à l'extraordinaire?
— L'extraordinaire ! Toutes les fois que je le
rencontre, je le salue, répliqua-t-il en ôtant son
bonnet et s'inclinant jusqu'à terre; mais je lui
demande ses papiers.
— Ahl nous en sommes encore là. Je m'imagi-
nais en vérité que l'enquête était faite.
— Elle n'a pas été concluante, puisqu'elle n'a
pas convaincu Mme de Lorcy.
— Eh ! qui pourrait convaincre Mme de Lorcy?
Ignorez-vouô comment sont faits les gens du
monde et qu'ils détestent tout ce qui les étonne,
tout ce qui les dépasse, tout ce quils ne peuvent
peser dans leurs petites balances, mesurer avec
leur étroit compas?
— Peste i tu es bien sévère pour le monde ; je
m'étais toujours figuré que tu l'aimais.
SAMUEL BROflL ET G» 191
— Je ne sais si je l'aime; il est certain que j'au-
rais peine à me passer de lui, mais il m'est bien
permis de le juger, et je me dis quelquefois que,
si le Christ... vous m'écoutez?.. reparaissait parmi
nous avec son cortège de publicains et de poisson-
niers, que, si le Christ s'avisait de venir prêcher
sur le boulevard des Italiens le sermon de la mon-
tagne...
— Pour la vraisemblance du fait, place au moins
la scène à Montmartre, interrompit-il. Franche-
ment, je ne vois pas très-bien quel rapport il peut
y avoir entre le Christ et lé comte Larinski, et puis
la théologie, n'en parlons pas, ce n'est pas mon
affaire. La religion me paraît être une bonne
chose, une chose utile, et j'accepte volontiers le
christianisme, moins le côté romanesque, dont je
n'ai guère eu le loisir de m'occuper. Tu m'accor-
deras du moins que, s'il y a de vrais miracles, il y
en a aussi die faux. Comment les distinguer?
— C'est ^u cœur de prononcer, lui dit-elle.
— Oh ! l'infaillibilité du cœurl s'écria-t-il. Il n'y
a pas encore de concile qui ait voté celle-là. »
Il y eut une pause^ après laquelle M. Moriaz
reprit : a Ainsi, ma chère, tu demeures persuadée
que M. Larinski est encore libre et que Mme de
Lorcy a menti?
— Point ; si elle avait menti, elle ne se serait
pas trahie si naïvement tout à l'heure. Je l'accuse
192 SAMUEL BROHL ET Ci«
de s'être trompée ou plutôt d'avoir voulu se trom-
per... Savez- vous ce que vous allez faire, j'entends
ce soir, après votre dîner ? Vous monterez en voi-
ture et vous irez...
— A Paris, rue Mont-Thabor! s'écria-t-il en
bondissant sur son escabeau. Fort bien, je mettrai
un frac et j'irai dire au comte Larinski : Mon cher
monsieur, je viens vous demander votre main
pour ma fille, qui vous adore ; les mauvaises lan-
gues prétendent que vous n'êtes plus libre, je n'en
crois rien, et au surplus, c'est une bagatelle... Tu
me coucheras la chose par écrit; livré à moi-même,
je ne m'en tirerai jamais ; hors de ma chaire, j'ai
tant de .peine à trouver mes mots !
— Dieu ! que vous êtes vif ! Qui vous parle de
cela? L'abbé Miollens est de nos amis, c'est un
digne homme, dont le témoignage fera foi.
— A la bonne heure ; que ne t*expliquais-tu? A
ce compte, tu n'auras pas besoin de me préparer
ma harangue. Voilà une idée acceptable, voilà un
discours possible. Ce soir, après mon dîner, j'irai
voir Tabbé Miollens; mais il est bien entendu,
n'est-ce pas? que s'il confirme la sentence...
— Je ne me pourvoirai pas en cassation, et j'a-
joute que je serai courageuse au-delà de tout ce
que vous pouvez croire ; je ferai bon visage à mon
malheur, il vous sera impossible de soupçonner
que j'ai quelque regret à ma chimère. Donnant
SAMUEL BROflL ET O» 193
donnant; de votre côté, vous allez me faire une
promesse... Si l'abbé MioUens...
— Tu sais, comme moi, que tu es majeure.
— Je sais, comme vous, que je ne me passerai
jamais de votre consentement. Ici, comme dans
l'Engadine, je vous dis : Ou lui ou personne.
— Ne t'avais-je pas avertie que, lorsqu'on a pro-
noncé une fois une formule, on la répète tou-
jours?
— Ou lui, ou personne, c'est mon dernier mot..
N'aimez- vous pas mieux que ce soit lui? L'accep-
terez-vous, lui?
— Je le subirai.
-^ De bonne grâce ?
— Avec résignation,
— Avec une résignation enjouée?
— Je ferai mon jîbssible ou, pour mieux dire, s'il
te rend heureuse, je lui ferai fête tous les jours de
ma vie ; dans le cas contraire, je te répéterai soir
et matin, comme Mme de Lorcy : Tu n'as pas
voulu m'écouter, il fallait me croire.
— C'est convenu, vous êtes un bon père, et
nous voilà d'accord, > lui répondit elle, et à ces
mots, elle lui prit les deux mains qu'elle serra dans
les siennes.
Il la regarda entre les deux yeux, puis il s'écria
d'un ton colère : « Mais, seigneur Dieu, pourquoi
donc Taimes-tu, cet homme? » Elle repartit à voix
^ 13
!94 SAMUEL BROHL ET O*
basse : i Parce que Je Taime ; c*est ma seule
raison, mais je la trouve bonne.
— Pêremptoire... Allons-nous-en bien vite, ré-
pliqua*t-il en se levant. Je crains qu'en Vêcôutant
mes cornues ne tombent dans une syncope aussi
prolongée que celle de M. Larinskî; débite-t-on de
pareilles insanités dans un laboratoire de chimie? »
A peine ftit-il sotli de table, M. Moriaz se mit en
devoir de se rendre à Maisons, où Tabbé Miollens
passait Tété dans le voisinage de Mme de Lorcy.
Mlle Moiseney raccompagna jusqu'à la voiture et
lui dit :
a Mon Dieu 1 que votre fille est admirable, mon-
sieur ! Avec quel courage elle a pris son parti !
Avec quelle résolution elle a fait son deuil d'un
bonheur impossible ! L*ave2-vous remarquée pen*
dantle dtner? Comme elle était tranquille, atten-
tive ! Ne la trouVez-vous pas étonnante ?
— Aussi étonnante que vous êtes sagace, lui ré-
pondit-il.
-r- Ah 1 sans dotite, je n'ai jamais pensé qu'elle
l'aimât autant que vous le prétendiez ; mais il lui
plaisait, elle avait du goût pour lui. A-t-elle fait
entendre une plainte, un soupir, en apprenant la
cruelle vérité î Quelle force d'âme, quelle égalité
d'humeur, quelle hauteur de sentiments I Vous ne
l'admirez pas assez, monsieur; vous n'êtes pas
assez fier d'avoir une pareille fille. Je me glorifie,
BâMUëL fiROHL £T G(< 195
quant à moi, d'avoir été pour quelque chose dans
son éducation. Je me suis toujours appliquée à f
développer en elle le jugement, h la mettre en
garde contre tous les écarts d'esprit. Oui, j'ose le
dire, je me suis donné beaucoup de peine pour
cultiver et fortifier sa raison.
— Je vous remercie de tout mon cœur, lui re-
partit M. Moriaz en s'accotant dans un coin de la
voiture; TOUS pouvez vous vanter d'avoir fait là
un merveilleux ouvrage ; mais, je vous prie, ma-
demoiselle, quand vous aurez fini votre discours,
veuillez en prévenir mon cocher , pour qu'il
touche. »
Chemin faisant, M. Moriaz se livra à de mélan-
coliques réflexions ; il s'adressa quelques repro-
ches. € Nous avons procédé aii rebours du bon
sens, pensait-il. Son imagination avait été surprise,
avec le temps elle se serait calmée. Nous aurions
dû la laisser à elle-même, à sa propre défense, à
son jugement naturel, car après tout elle n'en
manque pas. J'ai eu la funeste pensée d'appeler à
mon aide Mme de Lorcy, qui a tout gâté par ses
finasseries. Dès qu'Antoinette a pu se douter que
son choix était condamné par nous et que nous
tramions la perte de l'ennemi, la sympathie mêlée
d'admiration qu'elle ressentait pour M. Larinski
est devenue de l'amour, le feu couvert sous la
cendre 8*est mis à flamber. Nous avonâ compté
196 SAMUEL BROHL ET C»
sans cette passion qui est innée chez la femme et
que les phrénologues appellent la combattivité. D
s'agit aujourd'hui'pour elle d'une partie à gagner ;
quand à Tamour se joint Tintérèt du jeu ou de la
guerre, il devient irrésistible, et voilà notre cam-
pagne fort compromise, si le ciel ou M. Larinski
ne s'en mêlent.
Ainsi raisonnait M. Moriaz, que ses mésaven-
tures paternelles et ses récentes expériences ren-
daient meilleur psychologue qu'il ne l'avait été
jusqu'alors. Tout en raisonnant, il allait bon train,
et trente-cinq minutes lui suffirent pour arriver à
la porte de la petite maison de campagne qu'habi-
tait Tabbé Miollens. Il le trouva dans son cabinet,
installé dans un bon fauteuil moelleux que lui avait
brodé Mme de Lorcy, humant à petits coups une
tasse d'excellent thé que des missionnaires lui
avaient rappofté de la Chine. A sa gauche était sa
boite à violon, à sa droite son cher Horace, édition
d'Orelli, Zurich, 1844.
L'entretien s'engagea. Aussitôt que M. Moriaz
eut prononcé le nom du comte Larinski, l'abbé
prit le visage attentif et charmé d'un chien qui
voit passer son gibier favori et tombe en arrêt.
Il s'écria : a Quel homme admirable 1
— Miséricorde ! pensa M. Moriaz , voilà un
exorde qui ressemble beaucoup à celui de Mlle Moi-
seney. Prétend-on me condamner à l'admiration
SAMUEL BROHL OT G»» 197
forcée à perpétuité ? Je crains qu'il n'y ait quelque
parenté d'esprit entre notre ami Tabbé et cette
sotte, qu'il ne soit son cousin remué de germain.
— Combien je vous remercie , mon cher mon-
sieur, poursuivit l'abbé MioUens en se carrant
dans son fauteuil, de nous avoir fait faire la con-
naissance de cet homme rare I C'est vous qui nous
l'avez envoyé, ou plutôt à vous appartient le mé-
rite de l'avoir découvert, inventé.
— Oh ! permettez, il ne faut rien exagérer, ré-
pondit humblement M. Moriaz, il s'est bien in-
venté lui -môme.
— C'est vous du moins qui l'avez patronné, qui
l'avez produit ; sans vous, le monde n'eût jamais
soupçonné l'existence de ce beau génie, de ce
noble caractère, qui se cachait sous l'herbe du
chemin comme la violette.
— C'est décidément un remué de germain, se
dit M. Moriaz.
— Et tenez, continua l'abbé, croiriez-vous que
j'ai retrouvé M. Larinski tout entier dans Horace?
Oui, Horace l'a représenté trait pour trait dans la
personne de Lollius, vous savez, Marcus Lollius, à
qui il adresse l'ode ix du livre IV, et qui fut consul
l'an 733 après la fondation de Rome. La ressem-
blance est frappante, vous allez voir, d
Il posa sa tasse, prit le livre dans sa main droite,
et tour à tour posant sur sa bouche l'index de sa
!98 SAMUEL BROHL ET G»
main gauche ou le promenant complaisamment
8ur le texte pouF en souligner les beautés : a Que
dites-vous de ceci? Ton âme est sage, écrivait
Horace à LoUius, et résiste avec la même constance
aux tentations du bonheur qu'à celles de Tadvtf-
sité, est &nimu$ libi et secundis temporibus du-
biisque rectus. N'est-ce pas là le comte Larinski?
Mais attendez : LoUius détestait la fraude et la cu-
pidité, et il nléprisait l'argent, qui séduit tous les
hommes, abstinens ducentia ad se cuncta pe-
ouniœ. Ce trait est bien frappant; je trouve même,
soit dit entre nous, que notre cher comte méprise
un peu trop l'argent, il en détourne sa vue avec
horreur, le nom même lui en est odieux ; c'est un
Epictète, c'est un Diogône, c'est un anachorète
des anciens temps, qui vivrai^ heureux dans une
Thébaïde. II nous disait lui-même qu*il ne faisait
aucune différence entre un verre d'eau panée et
un dîner au Café Anglais..: Je n'ai pas fini, a Heu-
reux, s'écrie Horace, celui qui sait souffrir sans se
plaindre la dure pauvreté, qui durant callet pau^
periem pati ! » De qui parle-t-il, de LoUius ou de
notre ami, qui non-seulement supporte sa pauvreté,
mais qui l'aime, la chérit comme un amant adore
sa maîtresse? Et le trait final, qu'en pensez- vous?
LoUius était toujours prêt à mourir pour son pays,
non ille pro patria timidus perire. En bonne foi,
n'est-ce pas curieux? Ne semble-t-il pas qu'Horace
SAMUEI4 BR0HI4 ET &« i99
ait connu le comte I^arinski à Rome ou ^ Tibur ?
-r^ Je u'eu 4ûute pas uu inatant| répondit M. Mo^
na?^ en prenant le livre des maina de Vabbô Miel-
lées et le reposant avec respect sur la table. Heu-
reusement notre ami Larinski» comme vous Tap»-
palez, a eu Te^cellente idée de ressusciter il y a
quelque trente ans, ce qui nous a procuré la joie
de le rencontrer k Saint-Morit^c, et puisque nous
en sommes sur ce chapitre... Mon cher abbé, avez-
vous l'esprit libre ? Pouvez-voua m'écouter *? J'ai
une question à vous faire, un éclaircissement à
vous demander- Ce n'est pas seulement h Taml
que je m'adfe^e, c'est au confesseur, au directeur
de consciences, k rbomme de tout l'univers dont
la discrétion m'est le plus connue.
-*- Je suis tout oreilles, :» lui repartit l'abbé, qui
se renversa dans son fauteuil et croisa aea longues
jambes de cerf} dont il était orgueilleuiCt
M, Moriax entra aussitàt en matière. Uabbé
MioUens fut quelque temps avant de deviner qù il
en voulait venir. Dès que la lumière se fit dans
son esprit, son visage se contracta; décroisant
brusquement ses jambes, il s'écria : « Ab i quel
malheur! il faut renoncer k votre beau rôve,
mon cher monsieur, et croyez que pour ma part
j'en 0uis navré* Je comprends avec quelle joie
vous auriez vu votre charmante fille consacrer, je
ne dirai pas sa fortune, vous savez comme moi le
200 SAMUEL BROHL ET C«
cas fort médiocre qu'en peut faire le comte La-
rinski, mais consacrer, dis-jë, ses grâces, sa beauté
et toutes les qualités de son angélique caractère à
faire le bonheur d'un homme d'un mérite rare,
cruellement éprouvé par la Providence. Elle
l'aime, elle en est aimée, le ciel aurait béni leur
union... Ah! quel malheur I Je le dis encore, ce
mariage est impossible, notre ami est marié.
— Vous en êtes sûr? s'écria M. Moriaz dans un
élan d'enthousiasme que le bon abbé prit pour un
accès de désespoir.
— Je ne me pardonne pas de vous causer ce
chagrin. Si j'en suis sûr ! Je le tiens de notre ami
lui-même. Un soir, à propos de je ne sais quoi, je
m'avisai de lui demander : Seriez-vous marié,
mon cher comte? Il me répondit d'un ton bref : Je
croyais vous l'avoir déjà dit. — Ah I par exemple,
mon cher professeur, je ne vous réponds pas que
ce mariage soit heureux, mais cola ne fait rien h
votre affaire.
— Voilà qui est positif, s'empressa de répliquer
M. Moriaz, et il faut se rendre à l'évidence.
— Hélas I oui, fit l'abbé, qui eut l'air de réflé
chir pendant^ quelques secondes, et, après une
pause, ajouta : Cependant...
— n n'y a pas de cependant, monsieur l'abbé.
Croyez que votre parole me suffit.
— Si pourtant j'avais mal entendu.
SAMUEL BROHL ET C« 201
»
— J'ai une entière confiance dans vos oreilles ;
elles sont excellentes.
— Permettez, il ne faut pas désespérer trop vite.
Savez-vous quoi? Le comte Larinski est venu me
voir tantôt sans me trouver, je lui dois une visite
d'adieux. Demain matin, je vous le promets, je me
rendrai auprès de lui.
— A quoi bon? interrompit M. Moriaz. Je vous
remercie mille fois de votre obligeance. Dieu me
préserve de vous déranger inutilement de vos oc-
cupations; votre temps est si précieux! Je me
déclare complètement édifié, j'aurais mauvaise
grâce d'en demander davantage ; je tiens la preuve
pour faite, il n'y a pas à y revenir. »
Gomme l'avait remarqué Mme de Lorcy, l'abbé
Miollens lâchait difficilement une idée qu'il croyait
bonne. En vain M. Moriaz combattit sa proposi-
tion, en maudissant in petto son excès de zèle ;
l'abbé n'en voulut pas démordre, et M. Moriaz dut
se résigner. Il fut convenu que le digne homme
irait voir le lendemain le comte Larinski et que de
Paris il se rendrait à Gormeilles pour communi-
quer à qui de droit le résultat de sa mission.
M. Moriaz y vit cet avantage qu'Antoinette appren-
drait de la bouche même de Tabbé la fatale vérité;
il ne le quitta pas sans lui avoir recommandé
d'être très-circonspect, aussi prudent qu'un ser-
penty aussi discret qu'un confessionnal* Il partit
202 BAMtËL BROHL £T G»
là-dessus, assez ooatoat, voyant l'avenir en beau ,
et sa disposition d'esprit ayant changé, il lui parut
que de Maisons à Gonneilles la route était plus
agréable que de Goirmeillefl à Maisons.
Samuel Brohl était assis devant une malle vide,
qu*il s'apprêtait sans doute à remplir, lorsqu'il en*
tendit frapper à sa porte, n alla ouvrir et se trouva
en face de l'abbé MioUens. Dès leur première ren-
contre, Samuel Brohl avait conçu pour l'abbé cette
chaude sympathie, ce goût vif que lui inspiraient
les gens dans lesquels il croyait reconnaître des
animaux utiles, dont il était possible de tirer parti
et qui lui paraissaient visiblement prédestinés à
lui rendre quelque service essentieU II ne s'y
trompait guère, il se connaissait en diagnostie, il
démêlait à première vue sur un visage la marque
divine de la prédestination. Il fit l'accueil le plus
cordial à son respectable ami et l'introduisit dans sa
modeste demeure avec d'autant plus d'empresse-
ment qu'il lui trouva un air singulier, mystérieux,
un peu agité, c Viendrait-il en qualité d'agent di-
plomatique, chargé d'une mission extraordinaire ? »
se demanda-t-il. De son côté, le clairvoyant abbé
étudiait Samuel Brohl, sans faire semblant de rien.
U fut frappé de sa physionomie, qui exprimait en
ce moment une mâle et douloureuse fierté. Ses
yeux trahissaient par intervalles le secret d'unet
héroïque douleur, laqueUe avait Juré de se taire
8AMUEL BROHL ET G» 903
devant les hommes et de ne se confesser qu'à Dieu.
On s'assit, on entra en propos, et Tabbé mit
d'abord la conversation sur des sujets indifférents.
Samuel Brobl l'écoutait et lui répondait avec une
grâce mélancolique. Si vive que fClt sa curiosité,
il savait en toute rencontre commander à ses im-
patiences. Samuel Brohl n'était jamais pressé, Sa-
muel Brobl savait attendre, il l'avait bien prouvé
pendant le mois qui venait de s'écouler, et c'est
un talent qui manque à plus d'un diplomate.
La visite de l'abbé MioUens avait déjà duré le
temps d'une visite bonnôte et il semblait se dispo-
ser à partir; quand il dit en allongeant son index
vers la valise ouverte : « Voilà des préparatife qui
me désolent. J'avais rêvé, mon cber comte, de
vous inviter à Maisons. J'avais une chambre à vous
offrir. Hoc erat in votis, j'aurais été heureux de
voua avoir peur hôte. Nous aurions causé et fait de
la musique tous les soirs, près d'une fenêtre qui
s^ouvre sur un jardin.
HsB latebrœ dulces, etiam, si credis, amœn».
Hélas! vous nous quittez, vous êtes un ingrat.
Vienne a donc pour vous bien des attraits T... Mais
j'y pense, vous allez y retrouver un agréable inté-
rieur, une femme charmante, des enfants peut-
être... »
204 SAMUEL BROHL ET 0«
Samuel le regardait d'un air étonné, interdit,
comme il avait regardé Mme de Lorcy, lorsqu'elle
s'était avisée de lui parler de la comtesse Larinska.
« Que voulez-vous dire ? demanda- t-il.
— Eh quoil ne m'avez- vous pas confié vous-
même que vous étiez marié ? »
Samuel ouvrit de grands yeux ; durant quelques
instants, il sembla rêver ; puis se frappant le front
et se mettant à sourire : a Âh ! j'y suis, s'écria-t-il.
. Vous m'avez pris au mot? Je croyais que vous
m'auriez compris. Non, mon cher abbé, je ne suis
pas marié et je ne me marierai jamais ; mais il est
des unions libres aussi sacrées, aussi indissolubles
que le mariage, d
L'abbé fronça le sourcil, son visage prit une
expression chagrine et morose. U allait faire à son
cher comte un sermon en trois points sur l'immo-
ralité et les dangers des unions libres, Samuel ne
lui en laissa pas le temps : a Je ne vais pas à
Vienne pour y retrouver ma maîtresse, reprit-il.
Elle ne me quitte pas, elle m'accompagne partout,
elle est ici. »
L'abbé Miollens jeta autour de lui des regards
effarés, s'attendant à voir une femme sortir "de
quelque armoire ou de derrière un rideau.
« Je vous dis qu'elle est ici, » répéta Samuel
Brohl, et du doigt il montrait une statuette d'al-
bâtre posée sur un piédouche. L'abbé s'en appro-
SAMUEL BROHL ET C« 205
cha. La statuette représentait une femme garrottée,
à laquelle deux Cosaques donnaient le knout ; le
socle portait cette inscription : Polonia vincta et
flagellâta,
La figure de Tabbé se transforma en un clin
d'œil, son front se dérida, sa bouche s'épanouit,
un éclair de joie brilla dans ses yeux, a Que j'ai
bien fait de venir, pensa-t-il, et quelle obligation
m'aura M. Moriaz I »
Se retournant vers Samuel : a Je ne suis qu'un
sot, s'écria-t-il ; je m'étais imaginé... Ah ! je com-
prendsy votre maîtresse, c'est la Pologne, j'aime
mieux cela, et voilà en effet une union libre qui
est aussi sacrée qu'un mariage. Elle a de plus cet
avantage qu'elle n'empêche rien. La Pologne n'est
pas jalouse, et si d'aventure vous rencontriez une
femme digne de vous et qu'il vous prît envie de
l'épouser, votre maîtresse n'y trouverait rien à re-
dire. Parlons mieux, elle n'est pas votre maî-
tresse, la patrie est une mère, et les mères raison-
nables n'ont jamais empêché leur fils de se
marier. f>
Samuel prit à son tour un visage sombre et sé-
vère. L'œil fixé sur la statuette, il répondit :
« Vous vous trompez, monsieur l'abbé, je lui
appartiens, je n'ai plus le droit de disposer ni de
mon cœur, ni de mon âme, ni de ma vie ; elle aura
mes dernières pensées et Jusqu'à la dernière goutte
«06 SAMUEL BROHL ET &■
de mon sang. Je suis lié par les serments que je
lui ai fait» autant que peut Tôtre un moine par ses
vœux.
— Excusez-moi, mon cher comte, lui dit Tabbê ;
ceci est du fanatisme ou je ne m'y connais pas.
Depuis quand les patriotes ont-ils fait vœu de
mourir célibataires ? Leur premier devoir est de
faire des enfants, qui seront de bons citoyens. Le
jour où il n'y aura plus de Polonais, il n'y aura
plus de Pologne. »
Samuel Brohl l'interrompit en lui serrant le bras
et lui disant avec un sourire amer : « Regardez-
moi bien ; n'ai -je pas la figure d'un aventurier? »
L'abbé se récria. « Ce mot vous scandalise?
continua Samuel. Oui, je suis un homme d'aven-
tures, né pour être toujours debout et prêt à par-
tir. Le mariage n'a pas été inventé pour les cou-
reurs de hasards. » Il ajouta avec un accent tra-
gique : « Vous savez ce qui se passe en Bosnie. Qui
nous répond que la guerre générale n'éclatera pas
prochainement, et qui peut prévoir quelles en se-
ront les conséquences ? Je dois me tenir prêt pour
le grand jour. Peut-être Tinsondablé Providence
m'offrira avant peu une nouvelle occasion de ris-
quer tna vie pour mon pays ; peut-être la Pologne
m'appellera, en me criant : Viens, j'ai besoin de
toi ! Si je lui répondais : Je ne suis plus lé même,
j'ai donné mon cœur à une femme, qui me tient
SAMUEL BROHL ET (>■ 207
en servitude ; j'ai désormais un toit, une famille^
un foyer, de chères attaches que je ne puis rom-
pre! je vous le demande, monsieur l'abbé, la
Pologne n'aurait-elle pas le droit de me dire : Tu as
violé ton serment, tu m'as reniée, je te maudis ! »
L'abbé MioUens venait de prendre une prise de
tabac, et il écoutait ce discours en tambourinani
des doigts sur le couverde de sa belle tabatière
d'or, dont lui avait fait présent la plus aimable de
ses pénitentes, c A ce compte, répliqua-t-il, votre
conscience est-elle bien tranquille^ mon cher
ami? Car vous me permettez, n'est-ce pas ? de vous
donner ce nom. Oui, est-il certain que votre con«
science n'ait rien à vous reprocher ? Est-il certain
que votre cœur n'ait point fait d'infidélité à sa mal*
tresse ? Si j'en croiB la chroniquej il s'est passé
hier chez Mme de Lorcy une scène assez étrange. »
Samuel Brohl tressaillit ; il diangea de couleur,
il enfouit son visage dans ses mains, probablement
pour cacher à l'abbé la rougeur que le remords
faisait monter à ses joues. Il murmura d'une voix
étante : < Pas un mot de plus ; vous venez de tou-
cher à une blessure » profonde \
— Il est donc vrai que vous aimez Mlle Antoi-
nette Moriaa ? reprit l'aidé»
. — J'avais juré qu'elle ne s'en douterait jamaâs,
répondit Samuel avec l'aeoentde la plus humble
ootitritîon. Hier j'ai eu l'indigne faiblesse de me
208 SAMUEL BROHL ET G«
trahir. Dieul que doit -elle penser de moi? »
En parlant de la sorte, la face dans ses mains
dont il écartait légèrement les doigts, il fixait sur
Tabbé ses yeux étincelants, qui ainsi que les yeux
des chats savaient voir clair dans la nuit.
c Ce qu'elle pense de vous! fit Tabbé en prenant
une nouvelle prise. Bah I mon cher comte, les fem-
mes ne sont jamais fâchées qu'un homme s'éva-
nouisse pour leurs beaux yeux, surtout lorsque cet
homme est un preux, un chevalier de la Table-
Ronde. J'ai des raisons de croire que Mlle Moriaz
ne vous a pas su mauvais gré de votre accident.
Vous dirai-je toute ma pensée? Je ne serais pas
surpris que vous eussiez touché son cœur et que,
si vous en preniez la peine, vous ne pussiez un
jour vous flatter de l'espoir de vous faire aimer
d'elle. >
En ce moment la voix de son respectable ami
paraissait à Samuel Brohl la plus harmonieuse de
toutes les musiques. Il sentait un frisson délicieux
courir dans tout son corps. L'abbé ne lui appre-
nait rien; mais il est des choses dont nous sommes
certains,, des choses que nous nous sommes dites
cent fois à nous-mêmes, et qui ne laissent pas de
nous sembler nouvelles, quand pour la première
fois un autre nous les dit.
€ Ne me trompez- vous pas? s'écria Samuel
transporté de joie, hors de lui. Eh quoi I il serait
SAMUEL BROHL ET O» 9,09
vrai... Un jour je pourrais me flatter... un jour elle
méjugerait digne... Âhl quelle vision vous faites
passer devant moil Que vous êtes tout ensemble
bon et cruel I Quelles amertumes se trouvent mê-
lées dans vos paroles à d'ineffables délices I Non,
je n'aurais jamais pensé qu'il pût y avoir tant de
joie dans la douleur, tant de douleur dans la joie.
— Qu'est-ce à dire, mon cher comte? reprit
l'abbé MioUens. Avez- vous besoin d'un négocia-
teur ? Je peux me vanter que j'ai fait mes preuves.
Je suis tout à votre service. »
Ces paroles firent revenir à lui Samuel Brohl. Il
se redressa et répondit froidement : « Un négocia-
teur! Qu'ai-je affaire d'un négociateur? Ne me
bercez pas d'une chimère, et surtout ne me deman-
dez pas de lui sacrifier mon honneur. Ce comble
de félicité que vous osez m'offrir, je dois y renon-
cer à jamais, je vous ai dit pourquoi. »
L'abbé Miollens se fâcha un peu; il se permit de
tancer, de chapitrer son noble ami. Il lui remon-
tra que ses principes étaient trop rigoureux, qu'il
y avait de l'exagéraUion dans sa vertu, du raffine-
ment dans les exquises délicatesses de sa cons-*
cience. Il lui représenta que les belles âmes doivent
se prémunir contre l'exaltation de leurs sentiments.
Il cita l'Évangile, il cita Bossuet, il cita aussi son
cher Horace, qui censurait tout ce qui est outré ou
excessif et recommandait au sage de fuir toute
14
210 SAMUEL BROHL ET G»
extrémité. Ses raisonnements blanchirent contre
l'inébranlable résolution de Samuel, il résista
comme un roc à toutes ses remontrances, et finit
par lui fermer la bouche en lui disant :
a De grftce, respectez ma folie, qui est sûrement
une sagesse devant Dieu. Je vous le répète, je ne
suis plus libre, et quand je le serais, ne savez-vous
pas qu'il y a entre Mlle Moriaz et moi un obstacle
insurmontable?
— Lequel ? demanda l'abbé.
— Sa fortune et ma fierté, repartit Samuel. Elle
est riche, je suis pauvre, cette adorable créature
n'est pas faite pour moi.- J'ai dit un jour à Mme de
Lorcy ce que je pensais de ce genre d'alliances ou
de marchés. Oui, mon vénérable ami, j'aime
Mlle Moriaz avec une ardeur de passion que je me
reproche comme un crime. Je n'ai pas d'autre
parti à prendre que de ne jamais la revoir, je ne
la reverrai jamais. Laissez*moi suivre jusqu'au
bout mon chemin solitaire et âpre. Une consolation
m'y accompagnera: je me dirai que le bonheur ne
se refusait pas à moi, que c'est ma conscience aver-
tie d'en haut qui s'est refusée à lui, et qu'il y a une
divine douceur dans les grands sacriQces, une bé-
nédiction répandue sur les grandes épreuves reli-
gieusement acceptées. Croyez-moi, c'est Dieu qui
me parle, comme il m'a parlé jadis à San-Francisco,
pour m'enjoindre de tout ouitter et de donner mon
SAMUEL ^mmL ET Gi> 211
sang pour mon pays. Je reconnais sa voix, qui
ordonne aujourd'hui à mon cœur de faire silence
et de s'immoler. Dieu et la Pologne! Hors de là, je
ne dois plus rien connaître* >
Et se tournant une fois encore vers la statuette,
il s'écria : « C'est à ses pieds que je déposerai ma
douloureuse offrande, c'est elle qui guérira mon
cœur brisé et navré. »
Samuel Brohl parlait d'une voix vibrante, le
souffle de l'esprit saint faisait ondoyer sa cheve-
lure, et ses yeux étaient humides. Les yeux du bon
abbé s'humectèrent aussi, il était profondément
ému, il attachait sur ce héros des regards béants,
il était plein de respect pour ce caractère antique,
pour cette 'âme vraiment céleste. H n'avait jamais
rien vu de pareil dans les odes ni dans les épttres
d'Horace, LoUius lui-même était dépassé.* Trans-
porté d'admiration, il ouvrit ses deux bras à Samuel
Brohl, les déployant dans toute leur longueur,
comme s'il avait craint qu'ils ne fussent pas de
taille, et il s'écria en le pressant contre sa poi-*
trine :
« Ah I mon cher comte, vous êtes grand, vous
êtes immense comme le monde 1 »
VIII
L'abbé MioUens s'empressa de se rendre à Cor-
meilles, où il fit un détail fidèle de sa conférence
avec le comte Larinski. Il était encore tout chaud
de la forge, il donna un libre cours aux effusions
de son enthousiasme. Il entonna un cantique de
Sion à l'honneur de l'âme antique, de l'âme céleste,
qui venait de lui révéler tous ses trésors cachés.
M. Moriaz l'étonna et le scandAlisa beaucoup, en
lui disant : , - •
a Vous avez raison, ce Polonais est un. homme
prodigieux, il faudrait le canoniser ou le pendre,
je ne sais lequel des deux. »
Antoinette ne dit mot, elle gardait pour elle ses
réflexions. Elle se retira dans sa chambre, où elle
se promena quelque temps, incertaine de ce
.SAMUEL BHOHL ET &« 213
qu'elle allait faire ou, pour mieux dire, plus in-
quiète qu'incertaine, A plusieurs reprises, elle
s'approcha de sa table à écrire, contempla son
écritoire ; puis, saisie d'un scrupule, eUe s'éloi-
gna. Enfin elle se décida, elle mit la plume à la
main et écrivit ce qui suit :
« Monsieur, avant de partir pour Vienne, veuillez,
je vous prie, venir passer quelques instants à Cor-
meilles. Je désire avoir avec vous un entretien en
présence de mon père.
« Agréez,, monsieur, l'expression de tous mes
sentiments de parfaite considération.
c Antoinette Moriaz. »
Le lendemain matin, elle reçut de bonne heure,
par le premier courrier, la réponse qu'elle atten-
dait et qui était ainsi conçue :
c Cette épreuve serait trop forte pour mon cou-
rage. Je ne vous reverrai pas; si je vous revoyais,
je serais un homme perdu. »
Cette courte réponse causa à Mlle Moriaz une
déception pleine d'amertume et mêlée d'un peu de
colère. Elle tenait à la main im pinceau, dont elle
cassa la hampe en deux, pour se consoler appa-
remment de n'avoir pu briser l'opiniâtre et orgueil-
214 ÔAMUëL BROHL ET O^
leuse volonté du comte Âbel Larinski. Brise-t-on le
fer ou le diamant? Le facteur lui avait remis en
même temps une autre lettre, qu'elle ouvrit ma-
chinalement, pour l'acquit de sa conscience. Elle
en parcourut des yeux les premières lignes sans
réussir à comprendre un mot de ce qu'elle lisait.
Soudain son attention s'éveilla, son visage s'éclair-
cit, ses yeux s'enflammèrent. Cette lettre, qu'une
providence secourable lui envoyait comme une
ressource suprême dans sa détresse, était de la
main de Mlle Galet, et voici ce qu'écrivait celte
fleuriste émérite de la rue Moufifètard :
< Ma chère demoiselle, j'apprends que vous êtes
de retour; quel bonheur pour moi, et qu'il me
tarde de vous revoir l Vous êtes mon ange, que je
voudrais voir tous les jours de ma vie, et le temps
m'a paru bien long. Quand vous entrez dans la
mansarde de la pauvre infirme, il lui semble qu'il
y a au ciel trois soleils; quand vous l'abandonnez,
il fait nuit chez elle en plein midi. Mme de Lorcy a
été bien bonne pour moi. Gomme mon ange le lui
avait recommandé , elle est venue, il y a quinze
jours, me payer le quartier échu de ma pension.
G'est une personne bien charitable et qui a de bien
belles robes ; mais elle est un peu dure pour les
pauvres gens. Elle questionne beaucoup, elle veut
tout savoir. Elle m'a reproché que je dépensais
SAMUEL fitlOUL ET Ù» 215
trop, que j'aimais le luxe, et vous savez ce qu'il en
est. Elle ignore comme tout a renchéri, que la
viande et les pommes de terre sont hors de prix,
que dans ce moment les œufs coûtent un franc
cinquante centimes la douzaine. D'ailleurs une
pauvre créature, privée des deux jambes comme
moi, ne peut pas faire elle-môme son marché. Il
est possible que ma femme de ménage ne s'en-
tende pas à acheter; je lui fais des scènes quand
par hasard elle m'apporte des primeurs; le bon
Dieu peut me rendre ce témoignage que je ne suis
pas sur ma bouche.
c La bonne Mme de Lorcy m'a grondée aussi à
cause d'un bouquet de camellias, qu'elle a vu sur
ma table, tout pareil à celui dont j'avais remercié
mon ange; je ne sais pas ce qu'elle est allée s'ima-
giner. Eh bien I ma chère demoiselle, j'ai appris
depuis que ces camellias doubles, aux fleurs rouges
panachées de blanc, me venaient d'un homme, car
à présent les hommes se mettent à me donner des
bouquets et à me flaire des visites ; c'est un peu
tard. Celui dont je parle s'est présenté un matin
en me disant que vous lui aviez parlé de moi, qu'il
voulait s'assurer que je me portais bien et que rien
ne me manquait. Il est revenu plusieurs fois, en
me faisant toujours des gâteries. La plus belle qu'il
m'a faite a été de m'apprendre que mon ange était
de retour. Quel homme I il descend tout droit du
216 SAMUliL BROHL ET O»
ciel. Un soir, que j'étais malade, il m'a donné lui-
même mes tisanes, et si je l'avais laissé faire, il
m'aurait veillée. Vous me direz qui c'est, car cela
m'intrigue beaucoup. Il a la tête d'un beau lion,
aussi généreux que beau, mais bien triste. Il doit
avoir quelque gros chagrin. Le malheur est qu'il
ne me gâtera plus ; c'est bien fini maintenant. Il
doit partir dans deux jours; il m'a annoncé qu'il
viendrait me faire ses adieux demain dans l'aprèsh
midi.
€ A bientôt, n'est-ce pas? ma chère demoiselle.
Je grille d'envie de vous embrasser, puisque vous
me permettez de vous embrasser. Vous êtes mon
ange et mon soleil, et je suis votre très-humble et
très-dévouée servante.
€ Louise Galet. »
La lettre de Mlle Louise Galet ne contenait rien
que d'exact, hormis peut-être le passage relatif
aux primeurs et aux prétendues scènes qu'elle tai-
sait à sa chambrière. Si la vertu de la bonne de-
moiselle n'avait pas un passé absolument irrépro-
chable, elle ne laissait pas d'avoir des principes et
elle ne mentait jamais ; seulement elle ne disait
pas tout, en racontant elle omettait certains dé-
tails. Elle n'avait eu garde d'ajouter par manière
d'apostille que son épître lui avait rapporté gros.
Elle l'avait écrite à l'instigation de Samuel Brohl,
SAMUEL BROHL ET O» 217
qui ne s'était point expliqué sur ses desseins. Elle
en avait deviné quelque chose, étant une assez fine
mouche. Il s'était recommandé à sa discrétion ,
qu'il avait payée en espèces. La somme était
ronde ; Mlle Galet l'avait d'abord refusée, elle avait
fini par Taccepter avec une tendre gratitude. Les
gâteries et les bons comptes font les bons amis.
Une idée audacieuse vint subitement à Mlle Mo-
riaz; le temps pressait, et elle n'en était plus à
reculer devant une audace. Elle fit atteler son
coupé. M. Moriaz venait de sortir pour faire une
visite dans le voisinage. Elle mit son absence à
profit et pria Mlle Moiseney de s'habiller en hâte
pour l'accompagner à Paris, où elle avait à con-
férer avec sa couturière. Dix minutes plus tard,
elle montait en voiture , après avoir enjoint à son
cocher d'aller comme le vQnt.
Sa couturière ne la retint pas longtemps ; de la
rue de la Paix, elle se fit conduire au n** 27 de la
rue Mouffetard. Elle ne voulut jamais souffrir que
Mlle Moiseney, qui avait le souffle court, grimpât
à sa suite jusqu'au cinquième étage qu'habitait
Mlle Galet ; elle lui intima l'ordre exprès de rester
en bas et de Tattendre paisiblement dans le coupé.
Elle gravit lestement l'escalier; elle rencontra
en chemin une servante qui lui apprit que Mlle Ga-
let, un peu indisposée, s'était mise sur son lit et
faisait la sieste, mais qu'elle trouverait la clé dans
218 SAMUEL BftOHL ET 0«
la serrure. L'appartement où Mlle Moriaz avait
affaire se composait de trois pièces , d*un vesti-
bule servant de cuisine, d'un petit salon et d'une
chambre à coucher. Elle s'arrêta quelques instants
dans le vestibule pour reprendre haleine , pour
rassembler son courage, pour mettre un peu d'or-
dre dans ses idées ; elle avait deviné qu'il y avait
quelqu'un dans le salon. Elle y entra, Mlle Galet
n'y était pas, mais il y était, lui, cet homme qu'elle
était venue chercher. Apparemment il attendait
que la maîtresse du logis se fût réveillée. En aper-
cevant la femme qu'il avait juré de ne jamais re-
voir, il frémit et chercha des yeux une issue pour
s'évader; il n'y en avait point. Debout devant la
porte, Antoinette lui barrait le passage. Elle le re-
gardait et se sentit presque certaine de sa victoire;
il avait l'air d'un vaincu, et sa défaite ressemblait
à une déroute.
Elle se croisa les bras, se prit à sourire, et dit
d'une voix ferme , un peu railleuse : c C'est ainsi
que vous me volez mes pauvres ! Il est vrai que
c'est pour les fleurir. Avouez qu'il y a un peu d'hy-
pocrisie dans votre vertu. Mlle Galet ne s'est pas
doutée que ces fameux camellias , c'est à moi que
vous les donniez. Des bouquets de soixante fi:*ancs !
vraie folie. Gomme vous méprisez Fargentf Pour-
quoi donc ne méprisez-vous pas le mien? n vous
fait peur, vous craindriez de vous brûler les doigts
SAMUEL BflOHL ET 0« 219
en y touchant. Vous ne voulez pas m'aider à la
jeter par les fenêtres? Ce sont vos pauvres et les
miens qui le ramasseront. Dites , vous ne voulez-
pas? Ma fortune n'est pas grand'chose; mais il est
certain que je ne suffis pas à la dépenser ; il y en
a pour deux, pour deux qui ne seraient qu'un.
Vous ne pouvez consentir à ce partage? Vous êtes
trop fier pour cela. Avant-hier, vous avez joué la
comédie, vous ne m'aimez point. Il en coûte peu
de devoir quelque chose à ce qu'on aime. »
Il fit un geste de désespoir et s'écria : « Je vous
en supplie, laissez-moi partir.
— Tout à rheure; je veux vous dire auparavant
tout ce que j'ai sur le cœur. Je fais peu de cas de
votre prétendue fierté; c'est de l'orgueil. Oui,
votre orgueil est votre dieu, un triste dieul Et
quant à la Pologne... »
Il tressaillit à ce mot. Après un silence : c C'est
elle-même qui vous donne ou plutôt qui vous prête
à moi, continua-t-elle. Je vous jure que , si jamais
elle a besoin de yous , Je lui dirai : « Le voilà , tu
peux le reprendre , p et que je vous dirai à vous*
même : « Elle vous réclame , partez... » Mais par-
lez-moi donc et regardez-moi , vous n'en mourrez
pas. Je vous fais bien peur? Ce que vous dites aux
autres , ayez le courage de me le dire à moi-
même. •
Il se laissa tomber sur une chaise, où il demeura
220 SAMUEL BROHL ET Ot
les bras pendants, la tète basse, et il murmura :
€ Je savais bien que, si je vous revoyais, j'étais un
homme perdu.
— Dites plutôt un homme sauvé. Vous aviez
Tesprit malade, je vous ai guéri. Je fais des mira-
cles ; vous avez pris un jour la peine de me ré-
crire... Voulez-vous me toucher la main? cela ne
vous engage à rien , vous pourrez toujours me la
rendre. »
Il prit cette main qu'elle lui tendait; il ne la
porta pas à ses lèvres, mais il la garda dans la
sienne. « Écoutez-moi , reprit-elle. Aujourd'hui
même, tout à l'heure, vous partirez pour Cor-
meilles, et vous direz à mon père : Elle m'a
donné la main, je l'ai trouvée bonne à garder,
laissez -la -moi Est-ce convenu ? m'obéirez-
vous? »
Il s'écria : « Vous êtes là, vous me parlez , le
monde a disparu, je ne crois plus qu'en vous I
— A la bonne heure. Quand on s'explique, on
s'entend ; mais il faut se voir , c'est l'affaire essen-
tielle. Puisque vous êtes si sage quand vous me
voyez , je veux que vous me voyiez toujours.
Tenez I »
Elle lui présenta un médaillon qui renfermait
son portrait , puis elle gagna la porte. Arrivée sur
le seuil, elle se retourna : « Vous direz à Mlle Galet
que j'ai respecté son sommeil , que je reviendrai
SAMUEL BROHL ET G« m
demain. Mlle Moiseney m'attend et s'ennuie. J'ai
votre parole ; à ce soir ! Je me sauve. »
. Et elle se sauva ou s'envola.
Au retour comme à l'allée , le cocher mit ses
chevaux sur les dents , et on arriva à Cormeilles
avant que le potage fût froid. Toutefois M. Moriaz
avait eu le temps de s*inquiéter. Il ne se mit pas
à table sans avoir questionné Mlle Moiseney ; ne
sachant rien, elle ne put rien lui apprendre; mais
elle lui répondit avec cet air de mystère sous le-
quel elle déguisait ses ignorances. Il se promit
d'interroger Antoinette après le dîner. Elle le pré-
vint en le prenant à part et en lui racontant ce qui
s*était passé.
a: Je suppose, lui dit -elle, que désormais vous
croyez à sa fierté et à son désintéressement. Je
vous avais prévenu que je devrais me mettre à
ses genoux pour l'obliger à m'épouser. »
Il ne put réprimer un mouvement d'indignation.
c Oh ! rassurez-vous, reprit-elle, c'est une manière
de parler. Il était à mes pieds , et j'étais debout. »
M. Moriaz ouvrit trois fois la bouche et la re-
ferma trois fois, sans avoir rien dit. Il se contenta
de faire un geste qui signifiait : a Le dé en est
jeté ; arrive ce qu'il pourra. »
Samuel Brohl avait tenu religieusement sa pa-
role. Après avoir fait une toilette de circonstance,
il s'était rendu par le chemin de fer à Argenteuil,
2W SAMUEL BROHL ET C«
où il avait pris une voiture. Il arriva à Cormeilles
au coup de neuf heures. Il fîit introduit dans le
salon, où M. Moriaz l'attendait en lisant son jour-
nal. Samuel était pâle et ses lèvres tremblaient
d*émotion. Il salua profondément M. Moriaz et lui
dit : « Il me semble, monsieur, que je suis un cri-
minel ; de grâce, refusez-la-moi. »
M. Moriaz lui répondit : t Effectivement, mon-
sieur, vous arrivez, selon le mot de TÉvangile,
comme un larron pendant la nuit; mais je n'ai
rien à vous refuser. Vous n'êtes pas le gendre , je
l'avoue, sur qui j'avais jeté les yeux. Il n'importe,
ma fille s'appartient, elle est maltresse de ses ac-
tions , et je n'ai pas de raisons de croire qu'elle se
soit trompée dans son choix. Vous êtes un homme
de goût et d'honneur, et vous savez le prix de ce
qu'on vous donne. Si vous rendez Antoinette heu-
reuse, vous aurez en moi un ami chaud. J'ai tout
dit, supposons que vous m'ayez répondu et parlons
d'autre chose. »
Samuel Brohl se tint pour averti; il n'insista
pas davantage et parla d'autre chose. Il savait
joindre l'agrément à la dignité. H fut aussi aimable,
aussi gracieux que sa vive émotion le lui permet-
tait. M. Moriaz dut se confesser à lui-même que le
comte Larinski était de bonne compagnie à Cor-
meilles autant qu'à Saint-Moritz et n'avait pas d'au«
tre tort que de s'être avisé de devenir son gendre.
SAMUEL BROHL ET G» n^
Leur entretien se prolongea. Pendant ce temps,
Antoinette se promenait sur le devant de la mai-
son, humant l'air parfumé de jasmin, racontant
son cœur à la nuit et aux étoiles. Elle n'était trou-
blée dans son heureuse rêverie que par le vol in-
cessant d'une chauve-sc^uris qui se promenait sur
ses ailes tremblotantes, allant et venant d'un bout
à l'autre de la terrasse. Le monstre impur semblait
la rechercher, il tournoyait autour d'elle avec
obstination, et il se permit de frôler ses cheveux
au passage ; Antoinette crut distinguer sa &ce hi-
deuse, ses abajoues, ses longues oreilles, et elle
s'écarta en tressaillant.
Elle entendit le bruit d'un pas sur le gravier.
Samuel Brohl avait pris congé de M. Moriaz et
traversait la terrasse pour regagner sa voiture. Il
reconnut Antoinette, s'approcha d'elle et lui passa
autour du poignet un bracelet qu'il tenait à la
main, en lui disant : « Que pourrais-je vous donner
qui valût le médaillon que vous avez daigné m'of-
frir et qui ne me quittera jamais ? Cependant voici
un bijou qui a pour moi beaucoup de prix. Ma
mère l'aimait, elle a toujours refusé de s'en défaire,
même dans le temps de ses plus grandes dé-
tresses ; elle le portait à son bras quand elle est
morte. »
Nous ne sommes pas faits tout d'une pièce, et il
n'est pas d'argile humaine où ne soient mêlées
224 SAMUEL BROflL ET G«
quelques paillettes d'or. Les intrigants, comme les
scélérats, sont capables d'éprouver par instants
un sentiment sincère et pur ; en de certaines ren-*
contres , tout homme vaut "mieux que lui-même.
Le haut du visage de Mlle Moriaz se dérobait dans
l'ombre de son capuchon, le bas était éclairé par
la lune qui se levait sur les collines ; Samuel Brohl
contemplait en silence ce capuchon et cette figure;
Antoinette lui semblait belle comme une appari-
tion. Pendant deux minutes, il oublia qu'elle avait
cent mille livres de rente et que , selon toute vrai-
semblance, M. Moriaz mourrait un jour. La tête
lui tourna à la pensée que cette femme l'aimait,
que bientôt elle serait à lui. Oui , pendant deux
minutes, Samuel Brohl fut passionnément amou-
reux de Mlle Moriaz, comme aurait pu l'être le
comte Larinski.
Il ne put résister au sentiment qui le transpor-
tait. Il enlaça dans ses bras la taille souple d'An-
toinette et déposa sur la racine de ses cheveux un
baiser de flamme, un baiser vraiment polonais.
Elle ne se défendit point ; mais dans ce moment
la chauve-souris qui l'avait déjà obsédée de sa
compagnie revint à la charge , la frappa en plein
visage et demeura attachée à son capuchon. An-
toinette sentit le froid de ses ailes membraneuses ,
de ses ongles crochus. Elle arracha vivement sa
capeline, qu'elle rejeta loin d'elle. Samuel Brohl
SAMUEL BROHL ET G» 225
s'élança pour la ramasser, la pressa sur ses lèvres
et se sauva comme un voleur emportant son butin.
Lorsque Antoinette rentra dans le salon, elle y
trouva Mlle Moiseney, dont la joie éperdue et
bruyante venait de mettre en fuite M. Moriaz.
Cette fovS} Mlle Moiseney savait tout. Elle avait vu
arriver Samuel Brohl, elle n'avait pu résister à sa
curiosité surexcitée; sans scrupule elle avait écouté
aux portes. Elle se jeta sur Antoinette, l'attira sur
son cœur et s'écria : « Ah I ma chère, oh ! ma
chère ! n'avais-je pas toujours dit que cela finirait
ainsi? »
Mlle Moriaz se hâta de se dégager de ses embras-
sements; elle avait besoin d'être seule. En rentrant
xlans sa chambre, elle en fit le tour; il lui sembla
que les meubles, les étagères chargées de bibelots,
la tenture de soie blanche rayée de rose, les
rideaux de mousseline de son lit, le grand cru-
cifix d'argent accroché à la muraille du fond, la
regardaient avec étonnement, l'interrogeaient, lui
disaient : « Que s'est-il donc passée :» Elle répon-
dait : « Vous avez raison, il s'est passé quelque
chose. »
Elle demeura en contemplation devant un portrait
de sa mère, qu'elle avait perdue bien jeune. « On
m'assure, lui dit-elle, que vous étiez une grande
liseuse de romans. Je ne les aime guère, je n*en
lis point; mais je viens d'en faire un, dont vous
226 SAMUEL BROQL Ëî Ù*
ne seriez pas mécontente. Cet homme vous éton*
nerait un peu, il vous plairait davantage encore .
D y a quelques heures, il était à jamais perdu pour
moi. J'ai payé d'audace, je suis allée le chercher,
et quand il m'a vue, il s'est rendu. Tantôt, il était
avec moi sur la terrasse; ses lèvres se sont posées
là, à la racine de mes cheveux, et j'ai frissonné de
la tête aux pieds. Ne vous indigaez pas; ce sont
des lèvres si pures et si loyales! Le charbon sacré
les a touchées; elles n'ont jamais menti, jamais il
n'en tombe que de nobles et fières paroles, elles
racontent modestement une vie sans tache. Que
n'ôtes-vous ici ? j'aurais mille choses à vous dire,
que vous seule pourriez comprendre, les autres
ne me comprennent pas. »
Elle commença sa toilette de nuit. Quand elle
eut défait ses cheveux, elle se souvint qu'il y avait
dans la chambre quelqu'un qui comprend tout et
à qui elle n'avait encore rien dit. Elle s'agenouilla,
et les épaules nues, les mains jointes, son regard
fixé sur le crucifix d'argent, elle dit tout bas :
« Pardonnez-moi, je vous oubliais, vous qui ne
m'avez jamais oubliée. Grâces vous soient rendues,
vous avez exaucé mes désirs, vous m'avez donné
le bonheur que je rêvais, sans oser vous le deman-
der. Ahl oui, je suis heureuse, parfaitement heu-
reuse. Je vous promets que je répandrai ma joie
sur les petits et les malheureux de ce monde; je
éAMtEL BROHL ET G« , 227
les aimorai encore plus que je ne les aimais. Lors-
qu'on leur donne à boire et à manger , on vous
donne à boire et à manger à vous-même, et quand
on leur donne des fleurs, cette couronne d'épines
qui fait saigner votre firent se met subitement à
fleurir. Je leur donnerai des fleurs et du pain. On
a beau dire, vous n'êteé pas un Dieu jaloux. Si
plein que soit mon cœur, vous savez qu'il y aura
toujours de la place pour vous, et que vous ne
frapperez jamais k la porte, sans que je vous crie :
Entrez, la maison et tout ce qu'il y a dedans vous
appartiennent; mon bonheur vous bénit, béniS'^
sez-le ! »
Pendant que Mlle Moriaz causait avec un cru«
ciôx, Samuel Brohl roulait sur la grande route^
longue de six kilomètres, qui conduit de Cormeilles
à Argenteuil.' Il avait la tête haute, le r^ard en
feu, des bourdonnements dans les tempes, et il lui
semblait que sa poitrine dilatée aurait pu contenir
un monde. Il parlait tout seul, marmottant toujours
la môme phrase. « Elle est à moi! » disait-il aux
passants, aux vignes qui bordaient le chemin, à la
colline de Sannois, au moulin de Trouillet dont la
vague silhouette, se détachait sur le ciel. « Elle est
à moi I > disâit-il à la lune, qui ce soir-là ne brillait
que pour lui, dont la seule occupation était de re^
garder Samuel Brohl. On voyait bien qu'elle était
dans le secret, elle savait qu'avant peu Samuel
228 SAMUEL fiROHL ET O*
Brohl épouserait Mlle Moridz, elle en était charmée,
eUe s'était mise en frais , en habits de fête pour
célébrer cette merveilleuse aventure, sa grosse
£sice rougeâtre exprimait la sympathie et la joie.
Quoiqu'il eût exhorté son cocher à faire dili-
Igence, Samuel manqua le train, qui était le dernier.
EU prit le parti de couclier à Argenteuil. Il alla
demander l'hospitalité à l'hôtel du Cœur-Volanty
où il se fit servir un grand bol de punch, sa bois-
son favorite. Il se mit au lit avec l'espoir d'y
faire des rêves délicieux; mais son sommeil fut
troublé par un incident fort désagréable. Aux
beaux jours succèdent parfois de vilaines nuits, et
l'aubeiige du Cœur-Volant était destinée à laisser
de méchants souvenirs à Samuel Brohl.
Vers quatre heures du matin, il entendit frapper
à sa porte, et une voix qui ne lui était pas inconnue
lui cria : Ouvre donc I II fut saisi d'une insuppor-
table angoisse; il se sentit comme paralysé, il eut
grand'peine à se mettre sur son séant. Il se rappela
qu'il s'était enfermé au verrou; cette réflexion le
rassura. Quelle ne fut pas sa stupeur en voyant le
verrou glisser dans ses crampons 1 La porte s'ou-
vrit, quelqu'un entra, s'approcha lentement de
Samuel, écarta les rideaux' de son lit et se pencha
vers, lui en le regardant avec de grands yeux fixes,
qu'il reconnut. C'étaient des yeux étranges, pleins
de douceur à la fois et de feu, d'audace et de can-
SAMUEL BROHL ET C« 229
deur; un enfant, une grande âme, un fou, il y avait
tout cela dans ce regard.
Samuel Brohl frissonnait. Il voulut parler, il
avait la langue percluse. Il fit de grands efforts
pour la dégourdir; il réussit enfin à remuer les
lèvres, et il murmura : « C'est toi, Abel ? je te
croyais mort. »
Évidemment le comte Abel, le véritable Abel
Larinski n'était pas mort. Il était sur ses pieds, il
avait les yeux terriblement ouverts et n'avait jamais
eu meilleur teint. Il faut croire qu'on l'avait enterré
vivant et qu'il en avait appelé. En sortant de son
tombeau, il en avait emporté la poussière avec lui ;
ses cheveux étaient couverts d'une poudre assez
singulière, de couleur terreuse, et par intervalles
il se secouait comme pour la faire tomber.
Du reste, l'expression de sa figure n'avait rien
de farouche ni d'effrayant; un sourire moqueur,
un peu narquois, se jouait sur ses lèvres. Après
un long silence» il dit à Samuel : « Oui, c'est bien
moi. Tu ne m'attendais pas?
— Es-tu bien sûr que tu ne sois pas mort? re-
prit Samuel.
— Parfaitement sûr, » répondit-il en secouant
-de nouveau la tête pour se débarrasser de sa pous-
sière, qui l'incommodait. Il ajouta :
a Est-ce que je te dérange, Samuel Brohl ? car
tu t'appelles Samuel Brohl; c'est un joli nom.
230 8ÂMI3ËL BROHL ET O^
Pourquoi m*as-tu pris le mien ! Tu me le rendras.
— Pas aujourd'hui, lui repartit Samuel d'une
voix étranglée, ni demain, ni après-demain, mais
après le mariage. »
Le comte Âbel éclata de rire, ce qui n'était pas
dans ses habitudes et surprit beaucoup Samuel.
Puis il s'écria : <x C'est moi qu'elle épouse, elle
s'appellera la comtesse Larinska. >
Tout à coup la porte se rouvrit, et Mlle Antoinette
Moriaz parut, vêtue de blanc comme une mariée,
une couronne sur la tête, un bouquet à la main.
Elle se dirigea vers Samuel, mais le revenant
l'arrêta au passage en lui disant : c Ce n'est pas
lui que vous aimez, c'est mon histoire. Ne voyez-
vous pas que c'est un faux Polonais? Son père
était un Allemand, qui tenait un cabaret. C'est
là qu'a grandi ce grand homme, ce héros. Je veux
vous raconter... »
Samuel lui mit la main sur la bouche, et balbu-
tia : « Oh! de grâce, ne dis rien. ]»
Le revenant ne laissa pas de parler, il poursui-
vit : € Oui, Samuel Brohl est un héros. Il a été
pendant cinq ans l'amant gagé d'une vieille femme,
et il a rempli tous les devoirs de sa charge. Ce
^ héros entretenu n'a pas volé son argent. Avez-vous
' envie de vous appeler Mme Brohl ? »
! A ces mots, il ouvrit ses bras à Mlle Moriaz, qui
attachait sur lui des yeux aussi étonnés que ten-
SAMUEL BROHL ET Gi« 231
^es, et rayant pressée contre sa poitrine, il bais^
ses cheveux et sa couronne.
Alors Samuel Brohl recouvra ses forces, la vie,
le mouvement. Il sauta à bas de son lit; les poings
serrés, il se précipita vers Âbel Larinski, pour lui
disputer sa proie. Soudain il tressaillit et s'arrêta
tout court ; il venait d'entendre un ricanement aigu,
qui partait du coin opposé de la chambre. Il se
retourna et il aperçut son père, coiffé d'un bonnet
graisseux, enveloppé d'un sale cafetan, qui montrait
la corde. C'était bien Jeremias Brohl, et cette nuit-
là tout le monde ressuscitait. Le petit vieillard con-
tinuait de ricaner; puis, d'une voix aigre, éraillée,
ils'écria : Sc/iandbube/ vermaledeiter Schlingell
ich will dich zu Brei schlagen I ce qui voulait
dire : Mauvais drôle, vilain* polisson, je vais te
réduire en cannelle! C'était une phrase que Samuel
avait entendue souvent dans son enfance; mais si
blasé qu'il pût être sur les aménités paternelles,
quand il vit son père lever sur sa tète une main
sèche et crochue, il laissa échapper un cri, se ren-
versa en arrière pour éviter le coup, s'embarrassa
les pieds dans les bâtons d'une chaise, trébucha
et se heurta violemment contre une table.
U ouvrit les yeux et ne vit plus personne. U
courut à la fenêtre, poussa le volet; l'aube naissante
éclaira la chambre de sa lumière grise. Grâce à
Dieu, il n'y avait personne. La vision avait été si
232 SAMUEL BROHL ET 0»
réelle que Samuel Brohl fut quelque ^mps avant
de reprendre ses esprits et de réussir à se persua-
der que son cauchemar s*était à jamais dissipé,
que les fantômes sont des fantômes, que les cime-
tières ne rendent pas leur proie. Quand il eut
acquis cette réjouissante conviction, il parla à ce
mort qui venait de lui apparaître, dont la fâcheuse
visite avait troublé indiscrètement son sommeil,
et il lui dit avec hauteur, sur un ton de superbe
défi : « Il faut en prendre ton parti, mon pauvre
Abel, nous ne nous reverrons que dans la vallée
de Josaphat ; j'ai vu tomber sur toi vingt pelletées
de terre, tu es mort, je vis, et elle est à moi. »
Là-dessus, il se hâta de solder sa dépense et de
quitter l'hôtel du Cœur-Volant, où il se promit de
ne jamais remettre les pieds.
Au même instant, M. Moriaz, qui se levait de
bonne heure, était occupé à écrire la lettre que
voici :
a C'en est fait, ma chère amie, j'ai lâché pied; il
n'y a pas à m'en dédire. Ne me reprochez pas ma
faiblesse; que pouvais-je faire? Quand on a été
pendant vingt ans le plus soumis des pères, on ne
s'émancipe pas du jour au lendemain; je n'ai
jamais fait de barricades, ce n'est pas à mon âge
qu'on apprend ce métier. Eh ! mon Dieu, qui sait
après tout si son cœur ne l'a pas bien conseillée,
SAMUEL BROHL ET 0« 233
si un jour elle n*aura pas raison contre nous tous ?
c II faut avouer que ce diable d*homme a du
charme. Je ne lui connais qu'un défaut : il a le tort
d'exister ; c'est un tort grave, j'en conviens, mais
je n'ai jusqu'aujourd'hui pas d'autre reproche à lui
faire.
c Quand on a perdu une bataille, il ne faut plus
songer qu'à opérer sa retraite en bon ordre. Le
comte Larinski, j'ai le regret de vous l'apprendre,
est muni de toutes les pièces nécessaires, il a dans
son bagage son extrait de naissance, l'acte de décès
de son père et de sa mère. Il n'y a pas d'incident
à faire naître de ce côté, et mon futur gendre ne
m'aidera pas à gagner du temps. Le seul point sur
lequel nous devions désormais porter toute notre
attention, c'est le contrat. Nous ne saurions pren-
dre trop de précautions, trop de sûretés ; il importe
que ce Polonais ait les mains absolument liées. Si
vous me le permettez, j'irai vous prier un de ces
jours d'en conférer avec moi et avec mon notaire,
qui est aussi le vôtre. J'ose espérer que sur ce
point Antoinette consentira à se gouverner par
nos conseils.
c Je ne suis pas gai, ma chère amie; mais, étant
né philosophe, je prends mon mal en patience et je
relirai tout à l'heure le Monde comme il va ou la
vision de BabouCy pour tâcher de me persuader
que, si tout n'est pas bien, tout est supportable. >
234 SAMUEL BROHL BT C«
M. Moriaz reçut dans la soirée de c^ même jour
la réponse suivante :
« Je ne vous pardonnerai jamais. Vous êtes un
grand chimiste, j'y consens, mais un triste, un
déplorable père. Votre faiblesse, qui mériterait un
autre nom, est sans excuse. U fallait résister, tenir
bon jusqu'au bout; Antoinette ne se serait jamais
décidée à vous adresser des sommations respec-
tueuses. Elle vous aurait fait des scènes, elle vous
aurait boudé, elle aurait cherché à vous attendrir
par ses airs de veuve éplorée, elle se serait ha-
billée de crêpe noir. Et après? le grand mal! Les
Artémises sont fort ennuyeuses, je l'avoue; mais on
s'accoutume à tout. Les philosophes, qui dans le
fond sont des indifférents, doivent-ils être à la
merci d'une bouderie et d'une robe de crêpe noir?
Aussi bien le noir est à la mode aujourd'hui, même
quand on n'est pas en deuil.
€ Que parlez-vous de contrat! Vous plaisantez 1
Se défier d'un Polonais, prendre des précautions '
contre un homme antique, — c'est le mot de
l'abbé MioUens, — contre une âme aussi noble
que grande, y songez-vous? A la seule pensée que
vous puissiez soupçonner son désintéressement,
M. Larinski se pâmera, comme il s'est pâmé dans
mon salon; c'est sa méthode, qui est bonne, puis-*
qu'elle lui réussit. Point de contrat, vous dis-je;
SAMUEL BROHL ET (>« 235
mariez-les en communauté, et que Dieu veille au
grain 1 Les folies n'ont de beauté ni de mérite qu'à
la condition d'être complètes. Ab ! mon brave
homme, la Pologne a du charme? A merveille,
avalez-la tout entière. Je suis bien votre ser-
vante. »
IX
L'arrêt impitoyable prononcé par Mme de Lorcy
chagrina M. Moriaz, mais ne le découragea point.
Il estimait que, quoi qu'elle en pût dire, les pré-
cautions sont une bonne chose; que, s'il faut pren-
dre son mal en patience, il n'est pas défendu de
chercher à l'adoucir, qu'il est permis de préférer
aux folies complètes les folies du genre tempéré,
et un mauvais rhume ou une grippe à une fluxion
de poitrine qui emporte le malade, a Le temps
et moi, nous suffirons à tout, » disait fièrement
Philippe IL M. Moriaz disait avec moins de
fierté : c Traîner les choses en longueur et con-
sulter à tête reposée avec son notaire sont les
meilleurs correctifs à un mariage dangereux qu'on
ne peut plus empêcher. » Son notaire, M. Noirot,
en qui il avait toute confiance, était absent; une
affaire importante l'avait appelé en Italie. Il fallait
8ÂM13ËL BROHL £T C^* 237
attendre son retour et que jusque-là tout demeurât
en suspens.
Dans le premier entretien qu'il eut à ce sujet
avec sa fille, M. Moriaz la trouva fort raisonnable,
très-disposée à entrer dans ses vues, à accéder à
tous ses désirs. Elle lui savait trop de gré de sa
résignation pour ne pas Ten récompenser par un
peu de complaisance^ au surplus, elle était trop
heureuse pour être impatiente : elle avait gagné le
principal de son procès, il lui en coûtait peu d*être
facile dans ce qui concernait les^ incidents.
€ On t'accusera de faire un coup de tête, lui dit
son père. Tu es peu sensible aux jugements du
monde, au qu'en-dira-t-on ; je le suis davantage,
ménage ma faiblesse et ma couardise. Sauvons les
apparences, n'ayons pas l'air de nous presser ou
de nous cacher, agissons avec poids et mesure.
Danç ce moment, il n'y a personne à Paris ; lais-
sons à nos amis le temps d'y revenir. Nous leur
présenterons le comte Larinski. Les grandes féli-
cités ne craignent pas qu'on les discute. Ton choix
sera discuté par les uns, approuvé par les autres.
M. Larinski a le don de plaire, il plaira, et tout le
monde excusera ma résignation, dont Mme de
Lorcy me fait un crime.
— Vous m'aviez promis que votre résignation
serait mêlée d'un aimable enjouement, je la trouve
un peu mélancolique.
238 SAMUEL BHOHL ET Û«
— Tu ne peux pouilant pas exiger que je sois
ivre de joie.
— , M'assurez- vous du moins que vous avez pris
bravement votre parti, que vous ne.songez plus à
en appeler?
— Je te le jure.
— Bien, nous ménagerons votre faiblesse, » lui
répondit-elle, et elle dit amen à tout ce qu'il lui
proposa.
Il fut convenu que le mariage aurait lieu dans le
courant de l'hiver, et qu'on attendrait deux mois
avant de procéder aux premières formalités. M. Mo-
riaz se chargea de faire agréer cet arrangement à
Samuel Brohl, qui le goûta fort peu. Il n'eut garde
pourtant d'en rien témoigner. U dit à M. Moriaz
qu'il était encore dans le premier étonnement de
•
son bonheur, qu'il n'était pas fâché d'avoir du
temps pour s'en remettre; mais il se promit en
secret de trouver quelque artifice pour abréger
les délais, pour hâter le dénoûment. Il appréhen-^
dait les accidents, l'imprévu, les bourrasques, les
orages, la grêle, la nieUe, tout ce qui peut endom-
mager ou perdre les moissons; il lui tardait d'avoir
récolté la sienne et de l'avoir précieusement serrée
dans son grenier. En attendant, comme ses es-
pèces tiraient à leur fin, il écrivit à son vieil ami,
M. Guldenthal, une lettre majestueuse à la fois et
confidentielle qui produisit le plus grand effets
ÔAMUEti. BROHti ET dt« 239
M. Guldenthal jugeait qu'un bon mariage est une
bien meilleure sûreté qu'un mauvais fusil. Au sur-
plus, il avait eu Tagréable surprise d'être rem-
boursé intégralement à l'échéance, capital et inté-
rêts. U fut charmé de voir revenir à lui un si
excellent débiteur, il s'empressa de lui avancer au
denier cinq tout l'argent qui pouvait lui faire be-
soin, et même davantage.
Un mois s'écoula paisiblement, pendant lequel
Samuel Brohl se rendit deux ou trois fois chaque
semaine à Cormeilles. Il s'y faisait adorer de tout
le monde, y compris le jardinier, les concierges et
la chatte angora qui l'avait accueilli lors de sa pre-
mière visite. Cette belle minette aux soies blan-
ches avait conçu pour Samuel Brohl une déplo-
rable sympathie ; peut-être avait-elle reconnu qu'il
avait l'âme et toutes les grâces félines. Elle lui pro-
diguait les avances les plus flatteuses, elle aimait
à se frôler contre lui, à sauter sur ses genoux,
à se reposer dans son giron. En revanche, le grand
épagneul fauve de Mlle Moriaz tenait rigueur au
nouveau venu'et le regardait de travers; quand Sa-
muel essayait de le caresser, il grondait en sourdine,
montrait les dents, ce qui lui valut de vertes cor-
rections de sa maîtresse. Les chiens sont nés gen-
darmes ou agents de police : ils ont des divinations
merveilleuses et la haine instinctive des gens dont
l'état civil n'est pas orthodoxe, dont les papiers ne
!40 SAMU EL BROHL ET C't
sont pas en règle ou qui empruntent les papiers
des autres. Quant à Mlle Moiseney, qui n'avait
pas le flair d'un épagneul, elle était folle de ce no-
ble, de cet héroïque, de cet incomparable comte
Larinski. Dans un tête-à-tête qu'il. avait eu avec
elle, il lui avait témoigné, tant de respect pour son
caractère, tant d'admiration pour ses lumières na-
turelles et acquises qu'elle en avait été touchée
jusqu'aux larmes ; pour la première fois elle se sen-
tait comprise. Ce qui Tavait émue davantage en-
core, c'est qu'il lui avait demandé en grâce de ne
jamais quitter Mlle Moriaz et de considérer comme
sienne la maison qu'il aurait un jour. — Quel
homme I s'écriait-elle avec autant de conviction
que Mlle Galet.
La principale étude de Samuel Brohl était de
s'insinuer dans les bonnes grâces de M. Moriaz,
dont il redoutait les arrière-pensées. Il y réussis-
sait en quelque mesure, ou du moins il désarmait
son mauvais vouloir par la correction irrépro-
chable de ses manières, par la réserve de son lan-
gage, par son incuriosité absolue dans toutes les
questions qui pouvaient avoir un rapport prochain
ou lointain avec ses intérêts. Où donc Mme de
Lorcy avait-elle pris qu'il y eût dans Samuel Brohl
un commissaire-priseur, qu'il fît le signe de la
croix avec les yeux? S'il s'était oublié à Maisons,
il ne s'oubliait jamais à Cormeilles. Que luiimpor-
SAMUEL BROHL ET C« 241
talent les choses de la terre ? Il nageait dans le
bleu, le ciel lui avait ouvert ses portes ; les bien*
heureux sont trop perdus dans leur extase pour
regarder aux détails et pour dresser l'inventaire du
paradis. Cependant les extases de Samuel ne l'em-
pêchaient pas de se rendre' en toute occasion
agréable ou utile à M. Moriaz. Il lui demandait
souvent la permission de l'accompagner dans son
laboratoire. M. Moriaz se flattait d'avoir découvert
un nouveau corps simple, auquel il attribuait des
propriétés fort curieuses. Depuis son retour, il
s'occupait d'expériences délicates dont il ne se
tirait pas toujours à son honneur : ses mouvements
étaient brusques et ses mains un peu gourdQs;il
lui arrivait parfois de tout casser. Samuel lui pro-
posa de l'assister dans une manipulation qui de-
mandait beaucoup d'adresse; il avait les doigts
souples, déliés, subtils d'un escamoteur, et la ma-
nipulation réussit au-delà de toute espérance.
M. Moriaz se connaissait bien quand il confes-
sait qu'il était sensible à l'opinion ; c'était effecti-
vement sa faiblesse, dont nous ne saurions lui
faire un crime. Il n'est pas facile au sage de régler
sa conduite à l'égard de l'opinion publique, c'est
Une puissance qu'il est dangereux de mépriser;
il n'est pas moins dangereux de se mettre dans sa
dépendance, qui est une tyrannie : elle se trompe
souvent ; mais il y a presque toujours un peu dç
16
242 SAMUEL BROHL ET G«
raison dans ses déraisons, un fond de justice dans
ses injustices. Le sage doit savoir s'enfermer dans
sa cellule et défendre contre le monde la fière so-
litude de sa conscience; le mal est que la solitude
prolongée finit quelquefois par fausser l'esprit et
que le régime cellulaire produit souvent des fous ;
si grand que soit un homme, c'est si peu de chose
qu'un homme tout seul ! M. Moriaz craignait d'au*
tant plus l'opinion qu'il lui prêtait un visage; il la
voyait sous les traits d'une femme de cinquante
ans, laquelle avait de beaux restes, une voix un
peu sèche et de noirs sourcils qui se fronçaient fa-
cilement ; c'étaient les sourcils de Mme de Lorcy.
n avait contracté l'habitude de ne rien faire sans
se dire : « Qu'en pensera Mme de Lorcy, ce grand
juge en matières de convenances? » Jl ne niait pas
que ce grand juge n'eût des préjugés; mais dans
tout ce qui ne concernait pas la chimie, il respeo-
tait ses décisions, il redoutait son blâme : quand
les sourcils noirs se fronçaient, sa conscience était
inquiète. Les hommes qui travaillent beaucoup
aiment à posséder leur âme en paix, et lorsqu'ils
ont au pied une épine, il leur tarde de Tôter ou de
n'y plus penser. M. Moriaz cherchait à se persuader
que, tout bien pesé, le comte Larinski était un
gendre très-convenable, très-avouable, qu'il pou-
vait se rassurer sur l'avenir de sa fille et s'occuper
^tranquillement de donner un peu plus de jour à
SAMUEL BROHL ET 0> 243
son laboratoire; c*est une si belle invention qu'une
chapelle transparente I Quoique les enthousiasmes
délirants de Mlle Moiseney lui portassent sur les
nerfs, il était disposé à trouver que la Pologne
avait du bon, il prenait tout doucement son écharde
en amitié ; mais aussi longtemps que MmedeLorcy
boudait, il ne pouvait se rassurer tout à fait, et
Mme de Lorcy s'obstinait à bouder. Il lui avait
écrit de nouveau, il était allé deux fois la voir sans
la trouver ; elle ne lui avait pas répondu, elle ne
lui avait pas rendu ses visites. Les femmes ne
restent pas volontiers sous le coup d*une défaite.
Mme de Lorcy était furieuse d'avoir été jouée par
le comte Larinski; rétractant toutes les concessions
qu'elle lui avait faites, sa rancune avait décidé que
l'homme aux pâmoisons ne pouvait être qu'un
aventurier. Elle avait à ce sujet des disputes avec
M. Langis, qui persistait à soutenir que M. Larinski
était un grand comédien, mais qu'à la rigueur ce
pouvait être un vrai comte; dans ses voyages, il
en avait connu qui trichaient au jeu et empochaient
des affronts. Par un renversement des rôles, Mme
de Lorcy l'accusait à son tour d'être un naïf. Elle
avait écrit à Vienne dans l'espérance d'obtenir de
nouveaux renseignements ; on n'avait rien pu lui
apprendre qui la satisfît. Elle ne perdait pas cou-
rage ; elle savait que dans les affaires importantes
de la vie M . Moriaz se passait difficileipent de son
244 BAMUEL BROHL ET C»
approbation ; elle se promettait de bien choisir son
moment pour lui livrer un assaut décisif. En atten*
dant, elle se donnait le plaisir de l'inquiéter par
son. silence, de le chagriner par sa longue bou-
derie. Un jour M. Moriaz dit à sa fille :
c Mme de Lorcy nous tient rigueur; cela m'af»
Dige. Je crains que tu n'aies laissé échapper quel-
que mot qui l'a froissée; je te serais fort obligé
d'aller la voir et de tâcher de l'amadouer.
— Vous me donnez là une commission peu
agréable y lui répondit-elle; mais je n'ai rien à
vous refuser, j'irai demain à Maisons. >
Au moment où avait lieu cet entretien, Mme de
Lorcy, qui passait sa journée à Paris, venait
d'entrer à l'École des Beaux-Arts. L'exposition de
l'œuvre d'un peintre célèbre, mort depuis peu, y
avait attiré beaucoup de monde. Mme de Lorcy
allait et venait, quand elle distingua dans la foule
une petite femme de soixante-cinq ans sonnés, au
nez camus, dont les petits yeux gris pétillaient de
malice et d'impertinence. Portant beau, le menton
en l'air, son lorgnon à la main, elle examinait tous
les tableaux d'un regard fureteur et dédaigneux.
a Eh! vraiment oui, c'est bien la princesse
Gulof, » se dit Mme de Lorcy en se détournant
pour n'être pas aperçue. C'était à Ostende, pen-
dant la saison des bains, que trois ans auparavant
elle avait fait la connaissance de la princesse ; elle
SAMUEL BROHL ET C»< Î45
se souciait peu de la refaire. Cette Russe hautaine,
capricieuse, avec laquelle un hasard de table d'hôte
l'avait fait entrer en liaison, n'avait pas pris place
parmi ses meilleurs souvenirs.
La princesse Gulof était la femme d'un gouver-
neur-général, qu'elle avait épousé en secondes
noces après un long veuvage, n ne la voyait pas
souvent; deux ou trois fois l'an, c'était tout. En
revanche, d'un bout de l'Europe à l'autre, ils
entretenaient un commerce de lettres fort régu-
lier; le prince ne faisait rien sans prendre les avis
de sa femme, qui lui en donnait d'excellents. Dans
les premières années de leur mariage, il avait
commis la faute d'être sérieusement amoureux
d'elle; il y a des laideurs épicées et endiablées qui
inspirent de folles passions. La princesse avait
trouvé ce procédé du plus mauvais goût; elle
n'avait eu ni repos ni relâche qu'elle n'eût donné
de sa main une maîtresse à Dimitri Pavlovitch,
qui avait fini par entendre raison. De ce jour, un
accord parfait avait régné entre les deux époux,
que séparait l'Europe et que réunissait la boîte
aux lettres. Pendant longtemps, elle avait eu des
passions vives et ne leur avait rien refusé. Elle
estimait que la morale est une* pure convention,
comme les règles du whist ou du baccara, et elle
ne s'en cachait point ; elle avait l'habitude de dire
tout ce qu'elle pensait. A la vérité, ses passions
246 SAMUEL BROHL ET O*
n'étai^D^t que des caprices violents, des curiosités
orageuses dont elle voulait avoir le fin mot. Elle
allait à la découverte, eUe multipliait les expé-
riences; elle avait rencontré beaucoup de décep-
tions et elle en avait conclu que Thomme est bien
peu de chose. Elle passait très-vite et même brus-
quement d'une expérience à l'autre; elle n'atten-
dait pas d'avoir lu le livre jusqu'au bout pour le
jeter au panier, le plus souvent le premier cha-
pitre lui suffisait; quant aux préfaces, elle n'en
avait que faire. Cependant il lui était venu sur
le tard un caprice de durée, dont elle s'était Mt
une chère habitude; pendant près de cinq ans elle
s'était flattée d'avoir enfin trouvé ce qu'elle cher-
chait. Hélas! pour la première fois, elle avait été
quittée, délaissée, avant que son goût se fClt
épuisé. Cette désertion avait causé une cuisante
blessure à son orgueil, elle avait conçu une haine
implacable pour l'infidèle, et puis elle l'avait ou-
blié. En doublant le cap de la soixantaine, elle
s'était subitement calmée, elle ne vivait plus que
par le cerveau. Elle s'était jetée dans les sciences
naturelles, elle faisait des dissections : c'était peut-
être une manière de se venger. Elle avait des idées
très-avancées, elle professait le transformisme le
plus radical, elle tenait pour démontré que l'homme
dérive du singe et que le singe dérive des monères
et du Bathybius Haeckelii* Elle méprisait profon-
SAMUEL BHOHL Et G'« 247
dément quiconque se permettait d'en douter, et
âu demeurant elle méprisait tout le monde. Elle
n'engendrait pas la mélancolie; tout disséquer et
tout mépriser, c'est encore une façon d'être heu-
reux. ' '
Pendant leur commun séjour à Ostende, Mme de
Lorcy s'était acquis les bonnes grâces de la prin-
cesse Gulof en pansant avec une admirable dex-
térité Moufflard, son bichon, à qui un maladroit
avait cassé la patte. La princesse adorait Mouf-
flard, quoiqu'elle eût par intervalles la tentation
de l'ouvrir pour savoir ce qu'il y avait dedans. Elle
avait su gré à Mme de Lorcy de sa sympathie et
de ses bons soins, et avait eu pour elle des atten-
tions aimables. Mme de Lorcy avait répondu de
son mieux à ses avances ; mais elle goûtait médio*
crement cette margot dont les caquets ne taris-
saient pas et qui se plaisait à lui narrer la chroni-
que secrète de toutes les capitales de l'Europe;
Mme de Lorcy s'était bientôt lassée de ses com-
mérages cosmopolites Qt de sa physiologie, elle la
trouvait méchante et cynique. En la rencontrant
à l'École des Beaux-Arts, son premier mouvement
fut de l'éviter; tout à coup elle se ravisa; Elle avait
depuis quelques semaines une idée fixe à laquelle
elle rapportait tout; une inspiration lui vint, qui
sans doute tombait du ciel en droiture. « La prin-
cesse Gulof, se dit-elle, a passé sa vie à courir le
i4S SAMUEL BROHL ET O
monde, sa vraie patrie est an wagon de chemin dâ
fer bien capitonné, il n'est pas de grande ville où
elle n'ait séjourné, il n'est pas de ragots qu'elle n6
sache, elle ^eonnaît toute la terre; ne serait-il pas
possible qu'elle connût le comte Larinski? »
lime de Lorcy revint sur ses pas, fendit la foule,
réussit à s'approcher de la princesse, et, la tirant
par sa manche, elle lui dit : c Vous voilà donc,
princesse! Ck)mment se porte MoufQard? d
La princesse la regarda de côté, et, lui serrant
la main entre son pouce et son index sans plus de
cérémonie que si elle l'avait vue la veille : c Mouf-
flard se porte fort mal, ma chère, répondit-elle. Il
y a deux mois qu'il est mort d'une indigestion.
— Et vous l'avez pleuré.
— Je suis encore inconsolable.
— Oh ! bien, princesse, je me charge de vous
consoler. Je possède un bichon, qui n'a pas six
mois; on n'en voit pas de plus charmant, qui ait
le nez plus court ni le poil plus blanc et plus fin.
Je suis très utilitaire, comme vous savez; je n'aime
que les gros chiens qui servent à quelque chose.
Acceptez-vous Moufflard II ? mais il faudrait venir
le prendre, cela me procurerait le plaisir de vous
voir à Maisons. »
La princesse répliqua qu'elle allait en Angle-
terre, qu'elle ne faisait que traverser Paris, que
ses h^eures étaient comptées, et deux minutes après
SAMUEL BROHL ET G» ^49
elle annonça à Mme de Lorcy qu'elle irait la voir
le lendemain dans l'après-midi.
Le jour suivant, Mme de Lorcy vit entrer dans
son salon la princesse Gulof. On s'occupa d*abord
du bichon, qui fut trouvé charmant et digne de
succéder à Mou£flard P'. Mme de Lorcy pelota quel-
que temps en attendant partie, puis elle s'écria :
a A propos, princesse, vous qui savez tout,
vous qui êtes une femme universelle, n'avez-vous
jamais entendu parler d'un mystérieux person-
nage qui s'appelle le comte Abel Larinski?
— Pas que je sache, ma chère, bien que son
nom ne me soit pas absolument inconnu.
— Cherchez bien dans vos souvenirs, vous avez
dû le rencontrer quelque part, vous avez visité
toute la terre...
— Habitable, interrompit-elle; mais à mon point
de vue particulier, la Sibérie ne Test pas, et c'est
là, si je ne me trompe, qu'on a dû expédier votre
Larinski.
— Plût au ciel ! Peut-être avait-on pensé à pro-
curer cette petite fête à son père, dont vous me
parlez; par malheur il avait eu la précaution
d'émigrer en Amérique. L'inconvénient de l'Amé-
rique, c'est qu'on en peut revenir, car le fils, mon
Larinski à moi, en est revenu, et c'est là ce qui
me désole.
— Que vous a-t-il donc fait? demanda la prin-
250 éÂMUEL B&OHL ET 0>
cesse en tirant les oreilles au bichon, qui som-
meillait sur ses genoux.
— Je vous ai parlé jadis à Ostende de ma fil-
leule, Mlle Moriaz, qui est une créature adorable.
Je me proposais de la marier à mon neveu ,
M. Langis, qui est un jeune homme accompli. Ce
Larinski est survenu, il a jeté un charme sur cette
enfant, et il l'épousera. .
— Le grand mal I Est-il beau ?
— C'est, à vrai dire, son seul mérite.
— C'est un mérite suffisant, répliqua la prin-
cesse, dont l'œil gris jeta une étincelle. La beauté
d'un homme, il n'y a que cela de clair, le reste est
matière à discussion.
— Permettez-moi de considérer les choses à un
point de vue un peu plus bourgeois, reprit Mme de
Lorcy. Aussi bien, si je dois vous dire toute ma
pensée, je soupçonne le comte Larinski de n'être
ni un vrai Larinski, ni un vrai comte ; je mettrais
ma main au feu que les Larinski «ont tous morts^
et que celui-ci est quelque chevalier d'industrie.
— Votre cas finira par m'intéresser, répondit la
princesse. Ne dites pas trop de mal des chevaliers
d'industrie; j'en ai connu quelques-uns, c*estune
des variétés les plus curieuses de l'espèce hu-
maine. Laissez donc votre filleule épouser le sien,
cela mettra du piquant dans sa vie; ce pauvre
monde est si ennuyeux.
SAMUEL BROHL £T O* t51
— Grand merci ! ma filleule n'est pas née pour
épouser un chevalier d'industrie. Je déteste ce
Larinskiy j'ai juré de lui jouer quelque abominable
tour.
— Ne vous échauffez pas, ma chère. De quelle
couleur sont ses yeux?
— Verts comme ceux des chats et des chouettes. »
Le regard de la princesse Gulof jeta de nouveau
une étincelle et elle s'écria : « Un aventurier aux
yeux verts ! C'est un beau parti, et je vous trouve
bien difficile.
— Vous me chagrinez, princesse, repartit Mme de
Lorcy. Je m'étais promis que vous me prêteriez
l'assistance de vos lumières, de votre incompa-
rable pénétration, de votre coup d'œil exercé, que
vous m'aideriez à démasquer ce Polonais, à lui
découvrir quelque vice rédhibitoire... Soyez bonne
une fois dans votre vie; me permettez-vous de
vous le présenter?
— Je vous répète que je traverse Paris en cou*
rant, lui répliqua la princesse, et qu'on m'attend
en Angleterre. Au surplus, vous faites trop d'hon-
neur à mon incomparable pénétration. Je vous
jure que je ne me connais pas en Larinski, dis-
pensez-vous de me présenter le vôtre. Je suis une
bonne femme, qui a été souvent une bonne dupe,
et je ne m'en plains pas. Ce qu'il y a de mieux
dans mon passé, c'est un certain nombre d'erreurs
252 8AMUËL BROHL ET 0<
agréables et d'hommes qui savaient bien mentir.
J'ai pris le parti de juger sur l'étiquette, et je ne
demande à personne de me montrer le fond de
son sac; j'ai découvert depuis longtemps que les
sacs n'ont point de fond. Laissez votre filleule agir
à sa tête; si elle se trompe, c'est qu'elle veut se
tromper, et elle sait mieux que vous ce qui lui
convient. Eh ! bon Dieu, quand il y aurait sous la
voûte du ciel un ménage malheureux de plus, la
grande affaire 1 D'ailleurs il n'y a que les sottes qui
soient malheureuses et qui s'arrêtent bêtement
devant une porte fermée; les autres passent à
côté, elles font un trou dans la haie. Le mariage,
ma chère, est une institution usée jusqu'à la corde.
Dans dix ans d'ici, il n'en sera plus question, et il
n'y aura plus que des femmes libres et des maris
à l'essai. Dans dix ans d'ici, la comtesse Larinska
sera une comtesse libérée. Laissez-la faire son
temps de galères, elle n'en aura que plus de plai-
sir à jeter son bonnet par-dessus les moulins. »
La princesse Gulof achevait sa déclaration de
principes quand la porte s'ouvrit, et Mlle Moriaz
entra. Quoi qu'il pût lui en coûter, la future com-
tesse Larinska s'acquittait de la promesse qu'elle
avait faite à son père. Mme de Lorcy n'eut garde
de lui faire mauvais visage ; elle alla à sa rencon-
tre, lui tendit les deux mains, la baisa sur les deux
joues et lui reprocha du ton le plus affectueux la
SAMUEL BROHL ET G« 253
rareté de ses visites, puis elle la présenta à la
princesse, qui lui dit : c Approchez, ma belle, que
je vous regarde; on assure que vous êtes. ado-
rable. D
Aussitôt qu'Antoinette se fut approchée, la prin-
cesse, attachant sur elle ses yeux percés en vrille,
Texamina de la tête aux pieds, passa en revue ses
perfections ; on eût dit un fermier normand faisant
une emplette à la foire aux bestiaux. Le résultat de
cette enquête fut favorable ; la princesse s'écria :
c Effectivement elle est très-bien 1 » et partit de là
pour prétendre que Mlle Moriaz ressemblait beau-
coup à certaine personne qui avait joué un certain
rôle dans certaine aventure, qu'elle entreprit de
raconter. A peine eut-elle terminé son récit, elle
en entama un autre. Mme de Lorcy était sur les
épines ; elle savait par expérience que les histoires
de la princesse Gulof étaient à l'ordinaire fort sca-
breuses et peu propres à être entendues jusqu'au
bout par des oreilles virginales. Elle regardait
Antoinette avec inquiétude, et lorsqu'elle voyait
venir un passage particulièrement croustilleux, elle
était prise d'un accès de toux. La princesse, com-
prenant ce que cela voulait dire, s'appliquait à
gazer, mais ses gazes étaient toujours fort transpa-
rentes. Alors Mme de Lorcy toussait de nouveau,
et la princesse finissait par perdre patience, s'in-
terrompait brusquement, s'écriait :
254 SAMUEL BfiOHL ET G»
c Et ceci, et cela, et cœtera.. . Ainsi finit Taven-
ture. >
Mlle Moriaz écoutait et regardait d'un air étonné,
n'entendant pas malice à ces accès de toux, à ces
interruptions, et ne devinant point ce que signi-
fiait : Et ceci, et cela, et caetera. U lui parut que
la princesse Gulof avait l'esprit baroque, elle la
soupçonna même d'avoir le cerveau un peu dé-
rangé, le timbre un peu fêlé ; maiç elle lui sut gré
de s'être trouvée là à point nommé pour la sauver
d'un tète-à-tète avec Mme de Lorcy, pour lui épar-
gner des explications désagréables, une discussion
déplaisante.
Elle demeura près d'une heure plantée sur une
Chaise, regardant avec une sorte de stupeur tour-
ner les ailes de ce moulin à paroles qui n'aimait
pas à chômer, et dont le claquet battait avec bruit.
Après avoir glosé sur son prochain, y compris les
empereurs et les grands-ducs, et avoir multiplié
les et cseteray la princesse Gulof s'était mise tout
à coup sur la physiologie ; cette science, qu'elle
avait approfondie, était, à son avis, le secret de
tout, l'alpha et l'oméga de la vie humaine. EHle
exposa quelques thèses matérialistes avec une cru-
dité d'expressions qui effaroucha les oreilles pudi-
ques et délicates de Mlle Moriaz. L'étonnement
qu'elle avait éprouvé d'abord se compliqua d'un
peu de scandale; elle jugea que sa visite avait assez
SAMUEL BROHL ET G« 255
duré, et elle battit en retraite sans que Mme de
Lorcy cherchât à la retenir.
En arrivant à Gormeilles, sa voiture se croisa
avec un jeune homme à cheval qui, la tète basse,
laissait sa monture cheminer au pas qui lui plai-
sait* Ge feuue homme tressaillit lorsqu'une voix de
soprano qu'il préférait à la plus belle musique du
monde lui cria : a Où allez-vous, Camille ? »
n s'inclina sur l'encolure de son cheval, mit
chapeau bas et répondit : ^ A Maisons.
— N'y allez point, on y dit de vilaines choses. »
Et Mlle Moriaz ajouta sur un ton de reine : a On
ne passe pas, vous êtes mon prisonnier. >
Elle l'obligea de rétrograder ; dix minutes après,
elle était descendue de son coupé, il avait sauté à
bas de sa selle, et ils étaient assis tète à tète sur
un banc.
M. Langis avait rencontré peu de jours aupara-
vant M. Moriaz, qui. s'était plaint amèrement que
lui aussi l'abandonnait et qui lui avait arraché la
promesse de venir le voir. Il s'était exécuté. Avait-
il bien choisi son heure ? Le fait est qu'il avait été
à la fois satisfait et navré d'apprendre que
Mlle Moriaz était absente. Les contradictions sont
le fond de l'homme, surtout de l'homme amou-
reux. C'est par la même raison qu'il avait béni et
maudit le ciel, qui venait de lui faire rencontrer
Antoinette. Pendant quelques instants, il avait
N
256 SAMUEL BROHL ET G«
perdu contenance, mais il s*était bientôt remis ; il
avait formé la généreuse résolution de jouer au
naturel, de soutenir jusqu'au bout son rôle d'ami
et de frère. Il s'en était si bien acquitté à Saint-
Moritz qu'Antoinette le croyait guéri du caprice
d'un jour qu'elle lu; avait inspiré et qu'elle n'avait
jamais pris au grand sérieux.
a La dernière fois que je vous ai vu, lui dit-elle,
il vous a échappé un mot qui m'a fait beaucoup de
peine ; mais j*aime à t^roire que vous n'aviez pas
l'intention de m'en faire.
— Je suis un grand coupable, répondit-il, et je
me bats la poitrine. J'ai manqué de respect à votre
dieu.
— Heureusement mon dieu n'en a rien su, et
s'il l'avait su, je l'aurais apaisé en lui disant : Par-
donnez à ce jeune homme, il ne sait pas toujours
ce qu'il dit.
— Il le sait môme rarement; mais que voulez-
vous? un homme qui s'évanouit, cela m'a toujours
paru un peu bizarre. Il faut se défier de ses pré-
jugés, chaque pays a ses usages, et puisque la Po-
logne est un pays qui vous plaît, je tâcherai d'en
voir les bons côtés.
— Voilà ce qui s'appelle parler. J'entends au-
jourd'hui même vous réconcilier avec le comte
Larinski ; restez à dîner avec nous, il arrivera tout
à l'heure; le premier devoir de tous les gens
SAMUEL BROHL ET O» «57
que j^aime, c'est de s'aimer les uns les autres. »
M. Langis se défendit d'abord énergiquement
d'accepter cette invitation; Antoinette insista, il
finit par s incliner en signe d'obéissance. La jeu-
nesse a le goût de souffrir.
Le chapeau sur Toreille, traçant des figures dans
le sable avec une baguette qu'il avait ramassée :
a Je ne veux point de mal à M. Larinski, reprit-il
d'un ton dégagé, et convenez pourtant que j'aurais
le droit de le détester cordialement, car enfin, il y
a deux ans, si je ne me trompe, j'ai eu l'honneur
de vous demander en mariage. Vous en sou-
vient-il ?
— Parfaitement, répondit-elle en attachant sur
lui ses yeux limpides ; mais je dois vous avoue,
que cette fantaisie ne m'a jamais paru ni très-rai-
sonnable, ni très-sérieuse.
— Vous avez tort ; je puis vous certifier que
votre refus m'a plongé pendant quarante-huit
heures dans le désespoir, j'entends un de ces vrais
désespoirs qui ne mangent, ni ne boivent, ni ne
dorment, et qui parlent tout uniment de se tuer.
— Et au bout de quarante-huit heures vous vous
êtes consolé ?
— Eh 1 bon Dieu, c'est toujours par là qu'il faut
finir, et c'est par là que les sages commencent.
J'avais longtemps hésité avant de demander votre
main, parce que je me disais : Si elle me refuse,
17
258 SAMUEL BROHL ET G«
je ne pourrai plus la revoir... Je vous revois, tout
va bien.
— r Et quand vous mariez-vous ? .
— Moi? jamais. Je mourrai garçon. Quand on
^ n'a pas pu épouser Mlle Moriaz, on n'épouse per-
sonne. On pose pour l'inconsolable.
— Et du moment que cela n'empêche ni de
boire, ni de manger, ni de dormir...
— On est intéressant, sans en subir les consé-
quences, > répliqua-t-il gaiment. Puis, ayant re-
gardé autour de lui : « Il me semble que vous avez
bouleversé cette terrasse, mis à droite ce qui était à
gauche, supprimé des massifs, coupé des arbres;
je ne m'y retrouve plus.
— Vous vous trompez bien ; rien n'est changé
ici, et c'est vous qui êtes un oublieux. Gomment !
vous ne reconnaissez pas cette terrasse, théâtre de
tant d'exploits ? J'étais un vrai tyran, je faisais de
vous tout ce qu'il me plaisait. Vous vous révoltiez
quelquefois, mais au fond l'esclave adorait sa
chaîne. Ouvrez donc vos yeux. Tenez, voici le
sycomore où vous avez grimpé un jour pour m'é-
chapper parce que je voulais vous déguiser en
fille, comme vous disiez, et que vous aviez peu de
goût pour ce sot métier. Voici l'allée où nous lan-
cions la balle, voici la charmille et les bosquets où
nous jouion)9L à cache«cache«
^ Ou autrement dit à cligne-musette, répondit-
SAMUEL BROHL ET Ci« 259
il. Là- bas, en Hongrie, j'ai mis la chose en chan-
son et même en musique.
— Chantez-moi votre chanson.
— Vous vous moqueriez de moi, j'ai la voix
fausse ; mais je consens à vous la dire. Les rimes
n'en sont pas riches, je ne suis pas un parnassien.
Ah 1 par exemple, je vous y tutoie, dans cette
chanson ; vous en fâcherez-vous ?
— Je suis décidée à ne me fâcher de rien.
— Écoutez mes pauvres vers, reprit-il, et vous
me direz s'ils ne sont pas pleins de sentiment, d
A ces mots, baissant la voix, sans oser la regar-
der, il lui récita les deux couplets que voici :
Jadis, dans les bois, dans les prés,
Doux souvenir des temps passés,
Sous la coudrais et sur Therbette
Nous jouions à cligne-musette,
Jadis, dans les bois, dans les prés.
T'en souvient-il, mon Antoinette,
Doux souvenir des temps passés?
Jadis, dans les bois, dans les prés,
En jouant à cligne-musette.
Nous nous sommes si bien cachés
Que jamais, ô mon Antoinette,
Doux souvenir des temps passés,
Ni dans les bois, ni dans les prés,
Nous ne nous sommes retrouvés.
i; Votre chanson est jolie, lui dit elle ; mais elle
ment, puisque nous voU& tous deux sur ce banc. >
ËUd était si innocente du mal qu'elle lai faisait,
l
260 SAMUEL BROHL ET G« 1
de la torture qu'elle lui infligeait, qu'il ne pouvait ,
l'accuser ni se plaindre d'elle ; pourtant il se de- |
mandait si dans le meilleur cœur de femme il n'y ,
a pas un fonds de cruauté, de férocité inconsciente. i
11 sentit les larmes lui venir aux yeux, prêtes à
jaillir ; il se baissa brusquement pour examiner un
beau scarabée cornu qui traversait le gravier d'un
pas hâtif, ayant à régler quelque affaire pressante.
Quand M. Langis releva la tète, il avait les yeux
secs, le visage serein, la lèvre souriante.
« Il est certain, reprit-il, qu'il y a deux ans j'ai
dû vous paraître fort ridicule. Ce camarade de
jeux, ce petit Camille pour rire, qui aspirait à se
transformer en mari 1 La prétention était plaisante,
en vérité.
— Point du tout, répondit-elle ; mais j'ai pensé
tout de suite que c'était une méprise. Les petits
Camilles ont la tète vive et chaude, ils sont sujets à
s'abuser sur leurs sentiments. L'amitié et l'amour
sont pourtant deux choses si différentes ! Je disais
un jour à Mlle Moiseney qu'une femme ne doit
jamais épouser un ami intime, parce que c'est une
manière de le perdre, et les amis sont bons à
garder.
— Bah I que feriez-vous des vôtres aujourd'hui ?
Je trouve mon rôle bien modeste, bien insigni-
fiant. Levez la trappe, je disparais.
— Mauvais conseil ! je n'ouvrirai pas la trappe.
SAMUEL BROHL ET C« 26i
On a toujours besoin de ses amis . Je me figure
que dans tel cas donné la femme la plus heureuse
se trouve quelquefois embarrassée. Elle a un
éclaircissement, un avis, un service à demander,
et elle ne peut s'adresser à son mari, car les maris
ne s'entendent pas à tout. Si jamais cela m'arrive,
c'est à vous, Camille, que je m'adresserai.
— Tôpe 1 s'écria-t-il ; pour vous tirer d'em-
barras, j'accourrai, s'il le faut, du fond de la Tran-
sylvanie. »
Et il lui tendit sa main droite, qu'elle secoua
trois fois.
' En ce moment, ils ouïrent le bruit d'un pas que
Mlle Moriaz reconnut sur-le-champ, et le comte
Larinski déboucha du sentier qui bordait la mai-
son. Antoinette alla au-devant de lui, elle l'amena
en le tirant par le bout de son gant qu'il venait
d'ôter et tenait à la main.
« Messieurs, dit-elle, je n'ai pas besoin de vous
présenter l'un à l'autre, vous vous connaissez
déjà. »
Peut-être se connaissaient-ils un peu trop, ce
qui est pire que de ne pas se connaître du tout.
Expert dans l'art de composer son visage, Samuel
Brohl essaya de sourire, mais son sourire grima-
çait, si vive était sa contrariété de trouver installé
dans la place un homme dont la ligure avait le pri-
vilège de lui déplaire souverainement. De son
262 SAMUEL BROHL ET O»
côté, M. Langis dut imposer à ses fibres muscu-
laires un effort surhumain pour adresser au comte
Larinskiune inclination de tête presque courtoise;
après quoi ils s'assirent, Tun contemplant le ciel,
l'autre cherchant à retrouver son scarabée, qui
avait disparu.
Mlle Moriaz se donna beaucoup de peine pour
rompre la glace ; elle avait beau faire, la conversa-
tion languissait, expirait à chaque instant. — Déci-
dément il y a du froid entre eux, pensait- elle, leurs
atomes ne s'accrochent pas, ils se ressemblent
trop peu. —- Elle observait à tour de rôle ces deux
hommes : Tun à la taille mince et dégagée, à la âne
moustache, un blondin qui ne paraissait pas son
âge et dont la figure fraîche et jeune ne laissait pas
deviner ce qu'il avait d^énergie dans la volonté, de
nerf dans le poignet comme dans le caractère;
l'autre large de carrure, à la tête puissante, à l'œil
profond, fiévreux, tourmenté, romantique, où l'on
découvrait toute une vie de souffrances et de com-
bats. — Celui-ci est mon roman, dont je ne connais
encore que la première page, pensait Antoinette ;
celui-là est un chapitre de ma jeunesse, que je re-
lirai toujours avec plaisir... Mais pourquoi se re-
gardent-ils donc comme deux chiens de faïence ?
Il faudra pourtant que, bon gré mal gré, ils finis-
sent par se convenir et par s'aimer.
D est difficile de faire entrer en propos deux
BÀMUEL BROHL ET &■ 263
hommes qtd ne s'aiment pas ; c'est plus tôt fait de
les séparer, et c'est de quoi M. Moriaz se chargea.
Quand il parut au bout de la terrasse, M. Langis se
leva pour aller le rejoindre, et Antoinette resta
seule avec Samuel Brohl, qui lui dit brusque*
ment :
€ H . Langis a-t^-il Tintention de s'éterniser ici ?
— Oh ! bien, répondit- elle, il ne fait que d'ar-
river.
— Et vous le renverrez bientôt ?
-- Je comptais si peu le renvoyer que je l'ai
retenu à dîner, pour vous procurer l'occasion de
faire avec lui plus ample connaissance.
— Je vous remercie de vos aimables intentions ;
mais M. Langis me plait peu.
— Qu'avez-vous contre lui ?
— Je l'ai rencontré quelquefois chez Mme de
Lorcy, il m'a toujours témoigné une politesse dou-
teuse. Je flaire en lui un ennemi.
— Pure ' vision ! M. Langis est mon ami d'en-
fance, et je l'ai prévenu que son devoir est d'aimer
les gens que j'aime.
— Je me défie des amis d'enfance, reprit-il en
s'échauffant. Je ne serais pas étonné que ce jou-
venceau fût amoureux de vous.
— Ah ! par exemple, si vous l'aviez entendu
tout à l'heure... Il me rappelait, ce jouvenceau,
qu'il y a deux ans il a demandé ma main^ et il me
Î64 SAMUEL BROHL ET C«
déclarait que quarante-huit heures lui avaient suffi
pour se consoler de mon refus.
^- Je ne savais pas le cas si grave et le person-
nage si dangereux. Vraiment, vous le gardez à
dîner?
— Je l'ai invité ; puis-je me dédire ?
— Fort bien, je lui quitterai la place, » s'écria-t-
îl en se levant.
Elle le regarda et demeura confondue d'étonne-
ment, tant son visage s'était transformé. Ses sour-
cils contractés dessinaient un angle aigu, et il avait
l'air dur, âpre, mauvais. C'était un Larinski qu'elle
ne connaissait pas encore, ou plutôt Samuel Br<lhl
venait de lui apparaître, Samuel Brohl venait d'enj
trer en scène aussi subitement que s'il était sorti
d'une boîte à surprises. Elle ne pouvait détacher
ses yeux de lui, et il s'aperçut de l'effet qu'il pro-
duisait. Samuel Brohl rentra incontinent dans sa
boîte, dont 4e couvercle se referma, et ce fut un
vrai Polonais qui dit à Mlle Moriaz d'un ton grave,
mélancolique et respectueux :
a Pardonnez-moi, je ne suis pas toujours maître
de mes impressions.
— A la bonne heure, dit-elle, et vous restez,
n'est-ce pas?
— Impossible, répondit-il ; je serais maussade,
et vous m'en voudriez. »
Elle le pressa, il opposa à ses prières une résis-
SAMUEL BROHL ET C« 265
tance polie, mais inébranlable. Elle en ressentit
un vif chagrin. Depuis quatre semaines, son cœur
était en fête et comme épanoui dans sa joie ; un
amandier en fleurs n'est pas content lorsqu'il se
sent mordu tout à coup par une bise aigre, dont le
souffle effeuille sa couronne ; il grelotte et se prend
à douter du printemps.
Mlle Moriaz reconduisit Samuel Brohl jusqu'à la
grille.
« Adieu, lui dit-elle.' Quand vous reverrai-je?
— Demain, après-demain, je ne sais.
— En vérité, vous ne le savez pas ? »
Il s'aperçut qu'elle avait les yeux pleins de
larmes. Il lui baisa tendrement la main, et lui dit
avec un sourire qui la consola :
a C'est la première fois que nous nous dispu-
tons; il est possible que j'aie tort, mais il me
semble que, si j'étais femme, je n'épouserais pas
volontiers un homme qui 'aurait toujours rai-
son. »
Cela dit, il s'assura de nouveau que ses yeux
étaient humides, et il partit, charmé d'avoir
constaté l'étendue de l'empire qu'il exerçait sur
elle.
Quand elle eut rejoint M. Langis : « Est-ce moi
par hasard qui ai mis en fuite le comte Larinski ?
lui demanda le jeune homme; j'en serais désolé.
► — Rassurez-vous, répondit-elle, il était venu tout
I
266 SAMUEL BROHL ET C«
exprès pour m'avertîr que sa soirée n*était pas
libre, t
Le dîner fut médiocrement gai. Mlle Moiseney
avait une dent contre M. Langis, elle ne pouvait
lui pardonner de s'être moqué d'elle plus d'une
fois, ce qui était à ses yeux le vrai péché contre le
Saint-Esprit. M. Moriaz était enchanté de se re-
trouver avec son cher Camille ; mais il se disait
mélancoliquement : Pourquoi n'est-ce pas lui qui
est mon gendre? Antoinette eut à plusieurs re-:
prises des absences ; elle ne laissait pas de témoi-
gner à Camille beaucoup d'amitié. L'amour s'était
rendu maître de cette âme généreuse ; il pouvait
bien lui commander des imprudences, mais il
n'était pas en son pouvoir de lui faire commettre
une injustice.
A neuf heures, M. Langis monta en selle et
partit. Le long du chemin, il lui sembla plus d'une
fois que son cœur allait se briser ; alors il enfon-
çait l'éperon dans le flanc de son cheval, qui fen-
dait l'air et dévorait l'espace. On eût dit qu'il avait
fait le pari d'essouffler son chagrin, ou peut-être
espérait-il que le vent qu'il coupait emporterait
ses pensées dans les profondeurs de la nuit.
Pendant ce temps, Mlle Moriaz, accoudée sur le
rebord de sa fenêtre, réfléchissait et méditait sur
l'incartade du comte Larinski, en contemplant les
étoiles ; le ciel était sans nuages, à cela près qu'un
SAMUEL BROHL ET Gt« 267
petit flocon noir se dessinait au dessus du Mont-
Valérien. Mlle Moriaz avait le cœur gros, mais la
ferme confiance que tout s'arrangerait le lende-
main. Qu'est-ce qu'un point noir dans Timmensité
d'un ciel étoilôî
X
n y avait une fois un bel Athénien, qui s'appe-
lait Hippoclide, et qui était bien de sa race et de son
pays; Aristophane se souvenait peut-être de lui
quand il inventa sa république des oiseaux. Hip-
poclide était un oiseau fait homme ; tout en lui
était léger, la main, le pied, Tespérance et le cer-
veau. Il avait le cœur dans les talons, il passait sa
vie à danser ou, pour mieux dire, il dansait sa vie. Il
devint amoureux de la fille de Clisthène, tyran de
Sicyone, qui était un homme grave. Il se fit grave,
se composa un front sévère, et une année durant
il s'interdit de rire et respecta toutes les conve-
nances; on l'aurait pris pour un Spartiate de
Sparte. Un effort si méritoire allait obtenir sa ré-
compense ; par malheur, il y eut un soir un grand
SAMUEL BROHL ET G« 269
festin dans lequel Hippoclide but un peu trop.
Tout à coup il sauta sur la table, et, à l'ébahisse-
ment de Tassistance et de Clisthène, il se mit à
danser d'abord sur les pieds, ensuite sur les mains
et sur la tête. Alors Clisthène lui dit : Hippoclide,
tu ne seras pas mon gendre, ta danse a tué ton
mariage. A quoi le bel Athénien répondit : Hippo-
clide n'en a cure ! et il continua de danser. C'est
ainsi que les ressorts longtemps comprimés se dé-
tendent et que tôt ou tard le naturel s'échappe.
Les choses ne se passaient point à Cormeilles
comme à Sicyone; les pères n'y sont pas des tyrans
et ne rompent pas les mariages, les princesses y
font la pluie et le beau temps. Au surplus Samuel
Brohl ne ressemblait guère à Hippoclide : l'un
était un moineau, l'autre appartenait à la* famille
des oiseaux de proie, des rapaces et des voraces,
il n'aimait point à danser et il possédait la gravité
propre à tous les animaux dont la chasse est le
métier. Ce qu'il y avait de commun entre Hippo-
clide et lui, c'est qu'une fois certain d'être aimé et
épousé, il venait de rendre la bride à son naturel ;
l'âpreté de ses appétits et de sa volonté s'était
révélée soudain, et Mlle Moriaz avait pu s'aperce-
voir qu'il avait le bec crochu.
Cependant il y avait dans tout ce que faisait
Samuel Brohl, dans ses incartades même, dans ses
échappées, un peu de calcul et de combinaison.
270 SAMUEL BROHL ET G«
Sans doute, il avait éprouvé un vif déplaisir en
rencontrant à Gormeilles M. Camille Langis; il
avait peut-être des raisons particulières et très-
personnelles pour ne pas l'aimer. Toutefois il savait
en un besoin commander à son humeur, à ses im-
pressions, à ses rancunes, et quand il prenait la
mouche, c'est qu'il y trouvait son compte. Il était
impatient d'entrer en possession, de sentir son
bonheur à l'abri de tous les hasards; les longueurs,
les lenteurs, les remises, les précautions lui déplai*
saient et Firritaient. Il soupçonnait M. Moriaz de
vouloir pousser le temps avec l'épaule et de prépa-
rer avec son notaire un bon contrat dressé en
bonne forme, qui lierait les mains au comte La*
rinski. Il comptait saisir la première occasion, de
prouver qu'il était défiant, ombrageux, susceptible,
dans l'espérance que Mlle Moriaz s'alarmerait,
qu'elle dirait à son père : J'entends me marier dans
trois semaines et sans conditions. L'occasion s'était
présentée, Samuel Brohl n'avait eu garde de la
manquer.
Le lendemain, il reçut le billet que voici :
« Vous m'avez fait du chagrin, beaucoup de cha-
grin. Déjà 1... J'ai passé une triste soirée, et j*ai
mal dormi cette nuit. J'ai réfléclii sur notre discus-
sion ou sur notre dispute ; j'ai tâché de me per*
suader que j'avais eu tort : je n'y ai pas réussi, non
SAMUEL BROHL ET G« 271
plus qu'à vous comprendre. Ah ! que vos défiances
m'étonnenti II est si facile de croire quand on
aime. Écrivez-moi bien vite que vous avez réfléchi,
vous aussi, que vous avez reconnu votre crime. Je
n'exige pas que vous fassiez pénitence, le visage
contre terre ; mais je vous condamne & m'aimer
aujourd'hui plus qu'hier, demain plus qu'aujour-
d'hui. A cette condition, je passerai l'éponge sur
votre méchante sortie, et nous n'en reparlerons
plus.
a A vous pour toujours. C'est entendu, n'est-
ce pas ? >
Samuel Brohl eut la surprise de recevoir en
même temps un autre billet, ainsi conçu :
« Mon cher comte, je ne m'explique pas votre
procédé ; vous ne me donnez plus signe de vie. Je
croyais avoir quelque droit à vos égards et que
vous seriez accouru pour m'annoncer en personne
le grand événement et chercher mes félicitations.
Venez, je vous prie, dîner ce soir à Maisons avec
Tabbé MioUens, qui meurt d'envie de vous em-
brasser; vous savez qu'il étudie les hommes
dans Horace, il n'en est aucun qu'il vous pré-
Ëre.
<E Ne me répondez pas et veneZ| sinon je me
brouille h jamais avec vous. »
272 SAMUEL BROHL ET G<«
Samuel répondit comme suit à Mlle Moriaz :
€ Soyez sûre que j'ai souffert plus que vous.
Pardonnez-moi, il faut beaucoup pardonner aux
hommes qui ont beaucoup pâti. Mon imagina-
tion est sujette à des effarements. Vous dites
que Ton croit quand on aime. Les grandes joies
inespérées rendent mon cœur défiant. Depuis
quelque temps surtout, je broie du noir. Après
avoir voulu me dérober à mon bonheur, je tremble
qu'il ne m'échappe ; il me parait trop beau pour
n'être pas un rêve. Être aimé de vous!... J'ai
peur ; chaque soir je me demande : M'aimera-t-elle
encore demain? Peut-être à mon inquiétude se
mêle-t-il un secret remords. Ma fierté ombrageuse
a fait souvent mon supplice ; vous affirmez que
c'est de l'orgueil, je tâcherai d'en guérir, mais on
ne guérit pas en un jour. Pendant ces longs mois
d'attente, il me viendra plus d'un soupçon, plus
d'une mauvaise pensée. Je vous promets de m*en
taire et de m'en cacher.
a Vous me condamnez pour ma punition à vous
aimer aujourd'hui plus qu'hier; vous savez bien
que c'est impossible. C'est un autre châtiment que
je m'infligerai. Mme de Lorcy m'invite à dîner. Je
la soupçonne d'avoir pour moi une médiocre bien-
veillance, et je lui reproche d'être un peu sèche,
de ne rien comprendre aux déraisons du cœur) qui
SAMUEL BROHL ET Ci« 273
sont la vraie sagesse. Je ne laisserai pas de me
rendre à son invitation. C'est à Maisons et non à
Cormeilles que je passerai aujourd'hui ma soirée.
Ëtes-vous contente de moi ? Suis-je assez disposé
à faire pénitence?
a Mais demain... Oh! j'arriverai demain à deux
heures, j'entrerai par la petite porte verte qui
s'ouvre au bas du verger. Voulez-vous faire quelque
chose pour moi? Promenez-vous à deux heures
dans ce sentier que j'adore. A cet endroit, le mur
est un peu bas, et par-dessus j'apercevrai de loin,
avant d'entrer, la soie blanche de votre ombrelle.
Je compte, comme vous voyez, qu'il fera du soleil.
Suis-je assez jeune? Cela n'est pas étonnant; je
suis né il y a trois mois et demi; j'ai commencé de
vivre le 5 juillet de cette année, à quatre heures
de l'après-midi, dans la cathédrale de Coire. Par-
donnez-moi tout, mes crimes, mes ombrages et
mes enfances.
a A demain, ma chère folie. »
Le valet de pied qui avait porté rue Mont- Thabor
la lettre de Mlle Moriaz lui rapporta la réponse
qu'on vient de lire, et cette réponse dissipa son
chagrin, mais en même temps la rendit pensive.
Elle en médita certains passages, qui frappèrent
particulièrement son attention. Bien que Samuel
Brobl ne les eût pas soulignés, il n'avait pas manqué
18
274 SAMUEL BROHL ET C«
son effet. Mlle Moriaz conclut qu'il serait bon d'a-
vancer le terme, de presser les choses, qu'au pre-
mier jour elle prierait le comte Larinski de fixer
lui-même la date de leur mariage. Quant au contrat,
elle eut l'occasion de s'en expliquer sur l'heure
avec son père, qui lui annonça qu'il avait invité
à dîner pour le lendemain maître Noirot, son no-
taire.
Elle garda quelques instants le silence, puis elle
dit : « Pourriez-vous m'expliquer à quoi servent
les notaires ? »
Il lui répondit à peu près comme le Philosophe
sans le savoir : « Nous ne voyons que le présent,
les notaires voient l'avenir et les accidents possi-
bles. »
Elle lui repartit qu'elle ne croyait pas aux acci-
dents et qu'elle n'aimait point les précautions,
parce que les précautions supposent la défiance et
peuvent sembler offensantes.
« Il fait très-beau aujourd'hui, répliqua-t-il, mais
il pourrait se faire qu'il plût demain. Si je partais
ce soir pour un voyage, j'emporterais mon para-
pluie sans croire insulter la Providence. Qui te
parle d'offenser M. Larinski*? Non content de m'ap-
prouver, il me remerciera. Pourquoi refusait-il de
t'épouser? Parce que tu es riche et qu'il est pau-
vre. Le contrat que je me propose de faire mettra
à l'aise son désintéressement et sa fierté. »
SAMUEL BROHL ET 0» 275
Elle lui répondit vivement : c La question d'ar-
gent n'existe pas pour lui, je désire qu'elle ne soit
pas posée. Et puisque vous aimez les comparai-
sons, supposez que vous invitez l'un de vos amis à
venir faire un tour dans votre potager. Vos espa-
liers sont chargés de fruits, et vous savez que votre
ami est un honnête homme et qu*au surplus il
n'aime pas les poires. Vous ne laissez pas de lui
mettre les poucettes. Se tiendra-t*il, oui ou non,
pour insulté ? »
Il lui riposta d'un ton courroucé que ce n'était
pas la même chose, et, Mlle Moiseney s'étant per-
mis d'intervenir dans la discussion pour appuyer
Antoinette, pour déclarer qu'on ne se déûe pas
d'un comte Larinski et que les hommes de science
sont incapables de comprendre les délicatesses
du cœur, il la rabroua vertement, la pria de se
mêler de ce qui la regardait. Pour la première
fois de sa vie, il était sérieusement en colère. An*
toinette le caressa pour le calmer et promit qu'elle
ferait bon visage à maître Noirot, qu'elle écoute-
rait ses avis avec une religieuse attention, qu'elle
s'efforcerait d'en profiter, sauf à lui démontrer que
les notaires n'ont pas le sens commun.
Pendant que M. Moriaz avait cet orageux entre-
tien avec sa fille, Samuel Brohl était en route pour
Maisons. Après Tavoir étonné, le billet et l'invita-
tion de Mme de Lorcy lui avaient fait plaisir; il y
276 SAMUEL BROHL ET Gft
voyait la preuve qu'elle renonçait à conjurer l'iné-
vitable événement, à lutter contre le destin et Sa-
muel Brohl, qu'elle prenait le parti de faire bonne
mine à sa défaite. Il avait formé le généreux dessein
de la consoler de son déboire, de se gagner sa bien-
veillance à force de bonne grâce et de modestie.
« Je l'ai roulée, se disait-il en souriant, mais en
vérité je ne lui en veux point. »
Seul dans son wagon, Samuel Brohl était heu-
reux, parfaitement heureux. Il touchait au port, il
tenait pour une chose établie qu'avant quinze jours
les bans seraient affichés. Ëtait-il seul dans son
compartiment? Une image adorée lui faisait com-
pagnie; il lui parlait, elle lui répondait. A une
frigidité d'âme peu commune, Samuel Brohl joi-
gnait une imagination qui prenait feu, et quand
son imagination s'allumait, il sentait en lui quel-
que chose de chaud, qu'il prenait pour un cœur,
et sincèrement il se persuadait qu'il en avait un.
En cet instant, il voyait Antoinette telle qu'il l'avait
quittée la veille, le teint animé, les pommettes en-
flammées, les yeux pleins de reproches, le regard
humide, presque noyé. Elle ne lui avait jamais
paru si charmante. Il se croyait si follement amou-
reux qu'il était tenté de se moquer un peu de lui-
même. Il savourait par anticipation les joies qui
lui étaient réservées, il fêtait le jour et l'heure où
cette élégante créature serait à lui, où il pourrait
t.
SAMUEL BROHL ET C« Î77
disposer d'elle comme de son bien, dévorer page
après page, chapitre après chapitre, ce beau livre
imprimé avec luxe et richement relié.
CSependant il n'était pas homme à s'absorber
dans cette rêverie. Ses pensées allaient plus loin ;
il embrassait en idée son avenir tout entier qu'il
façonnait à sa guise. Il prenait congé de son triste
passé, comme un aveugle qui par miracle a recou-
vré la vue se sépare de sa sébile et de son chien,
fâcheux témoins de ses mauvais jours. Il en avait
fini avec les petits métiers, avec le travail ingrat,
avec les servitudes humiliantes, avec le souci du
lendemain, avec la nécessité de compter ses sous,
avec les repas maigres, avec les expédients, les
détresses et les usuriers; il disait adieu à tout cela.
Désormais il remuerait Targent à la pelle, il aurait
en partage l'abondance, les fêtes, la joie de ne rien
faire, le plaisir de commander, toutes les douceurs
et toute la quiétude d'un bon petit égoïsme couché
dans Touate et l'édredon, nourri d'ortolans, qui
posséderait deux ou trois maisons, une voiture, des
chevaux et une loge k l'Opéra. Quel avenir! Par
intervalles, Samuel Brohl passait sa langue sur
ses lèvres; elles avaient soif.
Alnaschar le paresseux avait pour tout bien,
comme on sait, huit cents drachmes d'argent, et il
se promettait d'épouser un jour la fille du grand-
vizir, il lui tardait que ce mariage fût une affaire
I
278 SAMUEL BROHL ET C«
réglée pour pouvoir s'habiller comme un prince et
monter un cheval dont la selle serait en or un. Il
se proposait de donner de bonnes habitudes à sa
femme, de la dresser à Tobéissance, de lui appren-
dre à se tenir debout devant lui, toujours prête à
le servir ; il avait résolu qu'au premier caprice, à
la première mutinerie, il la corrigerait du regard,
de la main et même du pied. Si Samuel Brohl avait
Tesprit plus rassis que rÂthénien Hippoclide, il
était moins brutal ^u'Âlnascbar de Bagdad ; mais
était-il beaucoup moins féroce? Il se proposait, lui
aussi, de faire Téducation de sa femme, il entendait
que la fille du grand- vizir se consacrât tout entière
à son bonheur et à son service. Posséder une belle
esclave aux yeux bruns, aux cheveux châtains,
dorés à la racine, qui ferait de Samuel Brohl son
padichah et son dieu, qui passerait sa vie à ses
genoux, guettant ses volontés, lisant son bon plai-
sir sur son front, attentive à ses fantaisies et â ses
sourcils, lui appartenant corps et âme, levant sur
lui des regards de gazelle timide ou de levrette
fidèle, tel était son rêve de félicité conjugale. Et
qu'aurait-il besoin de faire l'éducation de Mlle An-
toinette Moriaz I L'amour s'en chargerait. Elle
adorait Samuel Brohl, il l'avait à sa dévotion, à sa
discrétion; impossible qu'elle lui refusât jamais
rien I D'avance elle était préparée à tous les ao
quiescements, à toutes les obéissances, elle serait
SAMUEL BROHL ET 0« 279
sa servante et sa chose. Les drôles font gloire de
pénétrer sans peine les honnêtes gens ; ils ne les
comprennent jamais qu'à moitié. Il en est des sen-
timents des honnêtes gens comme de certaines
langues réputées faciles qui sont pleines de secrets,
de finesses inaccessibles aux esprits vulgaires. Tel
commis-voyageur apprend l'italien en trois semai-
nes et ne le saura jamais; Samuel Brohl avait appris
en quelques jours Mlle Moriaz, mais il ne la savait
pas.
Il arriva à Maisons dans la disposition d'esprit la
plus riante, la plus flatteuse. En traversant le parc
de Mme de Lorcy, il fit la réflexion qu'elle avait
eu deux enfants morts en bas âge, qu*elle était
libre de tester comme çUe l'entendait, qu'elle avait
le cou un peu court et le tempérament apoplec-
tique, qu'Antoinette était sa filleule ; qu'à la vérité
Mme de Lorcy était en pique avec le comte La-
rinski, mais que le comte était adroit et saurait
bien régagner ses sympathies. Le parc lui parut
magnifique; il en admira les longues allées droites,
qui avaient l'air de s'en aller jusqu'à Pékin, il s'ar-
rêta quelques instants devant le hêtre pourpre, et
il lui sembla qu'il y avait quelque chose entre ce
bel arbre et lui. Il contemplait avec des yeux de
propriétaire la terrasse plantée de superbes tilleuls,
et il décida qu'il s'établirait dans son château de
Maisons, que sa jolie villa de Cormeilles ne serait
280 SAMUEL BROHL ET Ci»
pour lui qu'un pied-à-terre. Comme on voit, son
imagination ne se refusait rien ; elle brassait Tor,
l'argent et les songes.
Nous ignorons si Mme de Lorcy avait en réalité
le tempérament apoplectique ; ce qui est certain,
c'est qu'elle n'était pas morte. Samuel Brohl l'a-
perçut de loin sur la véirandah, où elle venait de
s'avancer pour guetter son arrivée. Il s'était oublié
dans le parc qui devait être un jour son parc, et
elle commençait à s'inquiéter.
Elle lui cria : a Enfin... Vous vous faites toujours
attendre. » Elle ajouta de l'air le plus affable :
« Nous nous revoyons aujourd'hui dans des cir-
constances moins tragiques, et j'espère que vous
emporterez un meilleur souvenir de Maisons. >
Il lui baisa la main, en disant : € Le bonheur
veut être acheté, je ne pouvais payer trop cher le
mien. »
Elle l'introduisit dans le salon, où à peine fut-il
entré, il vit une femme qui, étalée sur une cau-
seuse, s'éventait en devisant avec l'abbé MioUens.
Il demeura immobile, l'œil fixe, respirant à peine,
froid comme un marbre; il lui sembla que les
quatre murs du salon oscillaient de droite à gauche
et de gauche à droite, et que le parquet se dérobait
soùs ses pieds comme le pont d'un navire agité
par un fort tangage.
Le jour précédent, Antoinette partie, Mme de
SAMUEL BROHL ET O» 28i
Lorcy était revenue à la charge auprès de la prin-
cesse Gulof, et la princesse avait fini par consentir
à retarder son départ, à dîner avec l'aventurier aux
yeux verts et à lui faire subir un interrogatoire.
Elle était là; oui, c'était bien elle. Le premier mou-
vement de Samuel Brohl fut de gagner la porte et
les champs; il n'en fit rien. Il regarda Mme de
Lorcy; elle le regardait elle-même avec étonne-
ment, elle se demandait ce qui se passait en lui,
elle ne s'expliquait pas le désordre qui se peignait
sur sa figure, a C'est un hasard,, se dit-il ; elle ne
m'a pas attiré dans un piège, il n'y a pas com-
plot. » Cette pensée lui procura un demi-soulage-
ment.
a Eh bien ! qu'est-ce donc? lui demanda-t-elle.
Mon pauvre salon vous porte-t-il encore malheur? »
Il lui montra du doigt une jardinière, et lui dit :
c Vous aimez les jacinthes, les tubéreuses ; il y a
ici un parfum capiteux qui m'a saisi. Vous allez me
prendre pour une femmelette. »
Elle lui répondit d'une voix caressante : a Je
vous prends pour un grand homme qui a de terri-
bles nerfs; mais vous savez par expérience que, si
vous avez des faiblesses, j'ai des sels. Voulez-vous
mon fiacon ?
— Vous êtes mille fois trop bonne, i^ répliqua-t-il.
Et bravement il marcha au-devant du danger. Les
dangers en robe de faille sont les plus redoutables
282 SAMUEL BROHL ET (><
de tous. Tout en marchant, Samuel Brohi S6 par-
lait à lui-même, et, comme Turenne, il se disait :
« Tremble, carcasse ! je t'en ferai voir bien d'autres. »
Mme de Lorcy le présenta à la princesse, qui
leva le menton pour l'examiner de ses petits yeux
clignotants. Il lui parut que ces deux prunelles
grises braquées sur lui étaient deux balles qui ve-
naient le frapper en plein cœur; il frissonna de la
tête aux pieds et se demanda s'il était mort ou
vivant. Il s'aperçut bien vite qu'il vivait encore ; la
princesse était demeurée impassible, pas un muscle
n'avait remué sur son visage. Elle finit par faire à
Samuel un sourire presque gracieux et lui adressa
quelques mots insignifiants, qu'il n'entendit qu'à
moitié et qui lui semblèrent exquis, délicieux. Il
s'imagina qu'elle lui disait : « Tu as de la chance,
tu es né coiffé, ma vue a baissé depuis quelques
îinnées, et je ne t'ai pas reconnu; bénis ton étoile,
te voilà sauvé. » Elle ne disait plus rien qu'il re-
doutait encore, buvant ses paroles et le son de sa
i^oix. Il éprouva un tel transport de joie qu'il faillit
sauter au cou de l'abbé MioUens, qui venait de lui
prendre la main en s'écriant :
. « Qu'en pensez-vous, mon cher comte ? Depuis
que nous ne nous sommes vus, il s'est accompli
un bien grand événement. Ce que femme veut,
Dieu le veut; après tout, j'y suis pour quelque
chose, et je m'en vante. »
SAMUEL BROHL ET C« Î83
Mme de Lorcy pria le comte Larinski d'offrir
son bras à la princesse Gulof pour passer dans la
salle à manger. Il n'eut pas la force d'articuler une
syllabe en la conduisant à table, il était encore
trop ému. Elle-même ne disait .rien; de sa main
droite, elle s'occupait à arranger une bouclé de
ses cheveux grisonnants qui avançait trop sur son
front. Il regardait cette main courte et potelée,
laquelle un jour, dans un accès de jalouse fureur,
lui avait administré deux grands soufflets :ses deux
joues la reconnaissaient.
Pendant le dîner, la princesse fut gaie; elle fai-
sait plus d'attention à l'abbé MioUens qu'au comte
Larinski, elle prenait plaisir à taquiner le bon
prêtre , à le scandaliser par ses propos délu-
rés et ses thèses qui sentaient quelque peu le
fagot. Il n'avait garde de se scandaliser : il unissait
à sa belle humeur naturelle un respect inné pour
les grandeurs et pour les princesses. Elle ne né-
gligea pas une si bonne occasion de mettre sur lé
tapis la théorie de l'homuie-singe. Il renvoya gaî-
ment la balle : il déclara qu'il aimait mieux être
un ange déchu qu'un singe perfectionné, qu'à son
avis un parvenu faisait dans le monde une plus
mince figure que le descendant d'une vieille no-
blesse ruinée. Elle lui répliqua qu'elle était plus
démocrate que lui, qu'elle estimait par-dessus tout
les hommes et les singes qui sont les fils de leurs
284 SAMUIDL BROHL ET C'«
œuvres. — Il m'est doux de penser, dit-elle, que
je suis un macaque progressif, qui a de l'avervir,
et qui, en se donnant de la peine, peut se flatter
d'obtenir un nouvel avancement.
Tandis qu'ils causaient ainsi, Samuel Brohl tra-
vaillait à se remettre du terrible coup qu'il avait
reçu. Il constatait avec joie que la vue de la prin-
cesse s'était considérablement affaiblie, que les
études microscopiques dont elle avait toujours eu
le goût avaient fini par la rendre un peu myope,
qu'elle était obligée d'y regarder de près pour re-
trouver parmi ses verres à pied celui dont elle
avait affaire, c II y a six ans qu'elle ne m'a vue,
pensait-il, et je suis devenu un autre homme, je
me suis métamorphosé ; j'ai peine quelquefois à
me reconnaître moi-même. Jadis j'avais la barbe
rase, aujourd'hui je la porte entière. Ma voix, mon
accent,, mon port de tête, mes manières, mon re-
gard, tout a changé; la Pologne est entrée dans
mon sang, je ne suis plus Samuel, je suis Larinski.>
Il bénit le microscope, qyi affaiblit la vue des
vieilles femmes, il bénit le comte Abel Larinski,
qui avait fait de lui son sosie. Avant la fin du repas,
il avait recouvré toute son assurance, tout son
aplomb. D prenait part à la conversation ; il raconta
tristement une histoire triste, il débita quelques
saillies avec un enjouement et une grâce mélan-
coliques, il exprima des sentiments de haute che-
SAMUEL BROHL ET 0« 285
Valérie en secouant sa crinière de lion, il paria du
prisonnier du Vatican avec des larmes dans la
voix. On ne pouvait être plus Larinski.
La princesse manifestait en l'écoutant une cu-
riosité étonnée; elle finit par lui dire : « Comte, je
vous admire; mais je ne crois qu'à la physiologie,
et vous êtes un peu trop Polonais pour moi. »
A peine fut- on sorti de table et retourné au sa-
lon, plusieurs visites survinrent. Ce fut pour Samuel
une délivrance. Si la société n'était pas assez nom-
breuse pour qu'il pût s'y perdre, du moins elle lui
servait d'écran. Il tenait pour certain que la prin-
cesse ne Tavait pas reconnu; il ne laissait pas
d'éprouver à sa vue un indicible malaise. Ce visage
kalmouk lui rappelait les misères, les hontes, les
durs esclavages de sa jeunesse ; il ne pouvait le
regarder sans sentir une brûlure à son front, comme
si un fer rouge venait d'y passer.
Il lia conversation avec un conseiller à la cour
rogue et pédant, dont les interminables monologues
distillaient l'ennui. Ce beau parleur sembla char-
mant à Samuel, qui lui trouva de l'esprit, du savoir
et du goût; il avait, à ses yeux, ce grand mérite
qu'il ne connaissait pas Samuel Brohl. Dans ce
moment, Samuel divisait le genre humain en deux
catégories : la première comprenait les hommes
de bien et de bon commerce qui ne connaissaient
pas un certain Brohl, il mettait dans la seconde les
286 SAMUEL BROHL ET 0«
vieilles femmes qui le connaissaient. Il interrogeait
le conseiller avec déférence, il était suspendu à
ses lèvres, il souriait d'un air d'approbation à toutes
les sottises qui lui échappaient, il aurait voulu que
son discours durât trois heures d'horloge ; si ce
charmant ennuyeux avait fait mine de le lâcher, il
l'aurait retenu par le bouton.
Tout à coup il entendit une voix pointue qui disait
à Mme de Lorcy : a Où donc est le comte Larinski?
Amenez-le-moi, je voudrais me disputer avec lui. »
Il s'exécuta, il quitta à regret son conseiller, alla
s'asseoir dans un fauteuil que lui avança Mme de
Lorcy et qui lui fit Teffet d'une sellette ; il aperçut
distinctement les instruments du supplice, les bro-
dequins, le chevalet et même la roue. Mme de
Lorcy s'éloigna ; il demeura tète à tète avec la prin-
cesse Gulof, qui lui dit : « On m'assure que j'ai
des félicitations à vous faire, et je tiens à m'en
acquitter... bien que nous soyons ennemis.
— A quel titre somems-nous ennemis, princesse?
lui demanda-t-il avec une légère inquiétude qui se
dissipa quand elle lui répondit :
— Je suis Russe et vous êtes Polonais ; mais
nous n'aurons pas le temps de nous battre; je pars
pour Londres demain matin à sept heures. »
Il fut sur le point de se jeter à ses pieds et de
lui baiser tendrement les deux mains pour lui té-
moigner sa gratitude . Les Espagnols appellent
SAMUEL BROHL ET G« 287
aibncias la récompense qu'on donne à quelqu'un
qui vous apporte une excellente nouvelle. « Demain
à sept heures! > s'écria-t-il mentalement. Je la
calomniais, elle a du bon.
a Quand je dis que je suis Russe, reprit-elle,
c'est une manière de parler. La patrie est un pré-
jugé, une idée qui a fait son temps, qui avait un
sens du vivant d'Épaminondas ou de Thésée, mais
qui n'en a plus. Nous vivons, nous autres, dans le
siècle Hu télégraphe et des locomotives, et je ne
connais rien aujourd'hui de plus bête qu'une fron-
tière ni de plus fou qu'un patriote. Le bruit court
que vous vous êtes battu comme un héros dans l'in-
surrection de 1863, que vous avez accompli des
prouesses incomparables, que vous avez tué de
votre main dix Cosaques. Que vous avaient-ils fait,
ces pauvres Cosaques 1 Ne vous hantent-ils pas
quelquefois dans vos rêves*? Pouvez -vous penser
à vos victimes sans inquiétude et sans remords? »
Il lui répondit d'uû ton sec, hautain : € Je ne
sais pas, princesse, si j'ai tué de ma main dix Co-
saques; mais je sais qu'il est des sujets sur lesquels
je n'aime pas à m'expliquer.
— Vous avez raison, je ne vous comprendrais
pas. Don Quichotte ne faisait pas tous les jours à
Sancho l'honneur de s'expliquer avec lui.
— Je vous en prie, parlons un peu de l'homme-
singe, reprit-il d'un ton plus souple. C'est une
288 SAMUEL BROHL ET C«
question qui a Tavantage de n'être ni russe ni po-
lonaise.
— Vous ne réussirez pas à me détourner de
mon chemin. J'entends vous dire tout le mal que
je pense de vous, dussiez-vous vous en fâcher.
Vous avez émis à table des thèses qui m'ont exas-
pérée. Vous n'êtes pas seulement un patriote polo-
nais, vous êtes un idéaliste, un vrai disciple de
Platon, et vous ne sauriez croire combien j'ai tou-
jours détesté cet homme. Voilà soixante-cinq ans
que je suis au monde, et je n'y ai vu que des appé-
tits et des intérêts. Deux fois pendant le dîner vous
nous avez parlé du monde idéal. Qu'est-ce que le
monde idéal? où perche-t-il? Vous en parliez
comme d'une maison dont vous connaissiez les
êtres, dont vous aviez la clé dans votre poche.
Pouvez -vous me la montrer? je vous jure de ne
pas vous la voler... poète ! vous l'êtes autant que
Polonais, ce qui n'est pas peu dire.
— Après cela, il ne reste plus qu'à me pendre,
interrompit-il en souriant.
— Non, je ne vous pendrai point. Les opinions
sont libres, et il faut laisser vivre tout le monde,
même les idéalistes. D'ailleurs, si Ton vous pen-
dait, on réduirait au désespoir une (^armante fille
qui vous adore, qui a été créée tout exprès pour
vous, et que vous épouserez prochainement. A
quand la cérémonie?
SAMUEL BROHL £T (>■ 289
— Si j'osais espérer que vous me fissiez l'hon-
neur d'y assister, princesse, j'attendrais que vous
fussiez revenue d'Angleterre.
— Vous êtes trop aimable, je ne voudrais à aucun
prix retarder le bonheur de Mile Moriaz. Là, mon
cher comte, je vous félicite sincèrement. J'ai eu le
plaisir de rencontrer ici môme la future comtesse
Larinska. Elle est délicieuse; c'est une nature
exquise,«la vraie femme d'un poète. Elle doit avoir
de Tesprit, du discernement; elle vous a choisi,
c'est tout dire. Quant à sa fortune, je n'ose pas vous
demander si elle en a ; vous me renverriez bien
loin . Les idéalistes s*occupent-ils de ces viles
questions 1 •
Elle se rapprocha de lui, et agitant son éven-
tail : « Ces pauvres idéalistes 1 ils ont du malheur.
— Lequel, princesse ?
— Us rêvent les yeux ouverts, et le réveil est
quelquefois fort désagréable. Ah ! mon cher comte
4
Larinski, et ceci, et cela, et cœtera,.. Ainsi finit
l'aventure. »
Puis avançant la tête vers Samuel, dardant sur
lui un long regard de vipère, elle murmura d'une
voix qui lui déchira le tympan comme une scie aux
dents aigu^ : « Samuel Brohl, homme aux yeux
verts, tôt ou tard les montagnes se rencontrent. »
Samuel avait en face de lui un grand portrait
en pied de feu M. de Lorcy en costume d'apparat,
19
290 SAMUEL BROHL ET C»
in fiocchi. Il lui sembla que cet ex-syndic des
agents de change venait de remuer dans son cadre,
en roulant des yeux formidables. Il lui parut aussi
que les candélabres qui surmontaient la chemi-
née lançaient des jets de flammes dont les langues
roses, vertes, bleues, montaient jusqu'au plafond.
Il lui parut enfin que son cœur battait bruyamment
dans sa poitrine comme le balancier d une hor-
loge, que tout le monde allait Se retouri^er pour
savoir d'où venait ce bruit. On était occupé ailleurs,
personne ne se retourna, personne ne se douta qu'il
y avait là un homme sur qui la foudre venait de
tomber.
Cet homme passa la main sur son front couvert
d'une sueur froide ; puis, chassant par un effort
de sa volonté le nuage qui voilait ses paupières, il
se pencha à son tour vers la princesse, et le sourcil
frémissant, l'air méchant et sardonique, il lui dit
tout bas : « Princesse, je connais un peu ce Samuel
Brohl dont vous parlez ; il n'est pas homme à se
laisser étrangler sans crier beaucoup'. Vous n'avez
pas l'habitude d'écrire; il a cependant reçu de vous
deux lettres, dont il a tiré copie et mis les origi-
naux en sûreté. Si jamais il se voyait dans la né-
cessité de paraître devant un tribunal, ces deux
lettres répandraient beaucoup d'agrément sur la
plaidoirie de son avocat, et pour sûr elles feraient
la joie de tous les petits journaux de Paris. »
6AMU£L BROHL ET G» 291
Là-dessus, il lui fit un salut profond, respectueux,
prit congé de Mme de Lorcy et se retira suivi de
l'abbé MioUens, qui lui infligea un véritable sup-
plice en s'obstinant à le reconduire jusqu'à la sta-
tion. N*étant plus gêné par la présence de Mme de
Lorcy, l'abbé lui parla à cœur ouvert de l'heureux
événement auquel il se piquait d'avoir collaboré, il
l'accabla de ses congratulations, de tous les vœux
qu'il faisait pour sa félicité ; pendant un quart
d'heure, il lui prodigua son miel et sa myrrhe. Sa-
muel lui aurait volontiers serré le cou. Il ne respira
que lorsque l'abbé l'eut délivré de son obsédante
compagnie.
Un orage grondait au ciel presque entièrement
découvert ; c'était un orage sec, la pluie tombait
ailleurs. Des éclairs incessants, partant de tous l^es
coins de Thorizon, promenaient dans toute l'éten-
due de la plaine leurs palpitations lumineuses^
accompagnées de lointains tonnerres. Par instants,,
les collines semblaient s'allumer. A plusieurs re-
prises, Samuel, le nez collé à la portière de son
wagon, crut apercevoir du côté de Cormeilles la
lueur étincelante d'un incendie, dans lequel flam-
baient son rêve et deux millions, sans parler des
espérances.
Il se reprochait amèrement sa fugue de la veille.
< Si j'avais passé la soirée d^hier avec elle, pensait-
il, sûrement elle m'aurait parlé de la princesse
292 SAMUEL BROHL KT C«
Gulof; j'aurais pris mes mesures en conséquence,
et rien ne serait arrivé. » C'était la faute de M. Lan-
gis, c'est à lui qu'il imputait son désastre, et il l'en
détestait davantage.
Cependant, à mesure qu'il approchait de Paris,
il sentait son courage se raffermir.
a Les deux lettres ont fait peur à cette vieille
fée, se disait-il ; elle y pensera à deux fois avant
de me déclarer la guerre. Non, elle n'osera pas. » Il
ajoutait : a Et quand elle oserait, Antoinette m'aime
tant que je lui ferai croire tout ce qu'il me plaira. »
Et il préparait dans sa tète le discours qu'il lui
tiendrait, le cas échéant.
Au même instant, Mme de Lorcy, demeurée seule
avec la princesse Gulof, lui disait : « Eh bien ! ma
chère, vous avez fait causer mon homme. Qu'en
pensez-vous? »
La princesse la désola par sa réponse. « Je
pense, ma chère, lui répUqua-t-elle, que le comte
Larinski est le dernier des romantiques, ou, si vous
l'aimez mieux, la dernière des guitares ; mais je n'ai
pas de raisons de croire que ce soit un aventurier. »
Mme de Lorcy ne put tirer rien de plus de la
princesse Gulof; elle l'avait retenue à coucher, elle
ne fat pas payée de son hospitalité. La princesse
employa une partie de la nuit à réfléchir et à déli-
bérer. La menace insolente de Samuel Brohl avait
produit sur elle quelque effet. Elle cherchait à se
SAMUEL BROHL ET O» 293
rappeler la teneur exacte des deux lettres que jadis
elle avait eu Timprudence de lui écrire de Lon-
dres, (ji^ns le cours d'une mission d'affaires qu'il
remplissait pour elle à Paris. Elle avait composé
Tune dans un moment de folle expansion, l'autre
dans un accès de colère amoureuse. La première
contenait des indiscrétions égrillardes touchant
d*augustes personnages; il y avait dans la seconde
un peu trop de physiologie. Elle avait exigé de
Samuel, à son retour, qu'il hrûlât en sa présence
ces deux épîtres compromettantes ; il l'avait trom-
pée, il n'avait brûlé que les enveloppes et du papier
blanc. A la pensée qu'un jour peut-être on récite-
rait sa prose au Palais ou qu'on l'imprimerait toute
crue dans un petit journal, elle éprouvait des alar-
mes, son sang bouillonnait dans ses veines; elle se
souciait peu de mettre Paris et Saint-Pétersbourg
dans la confidence d*une passion dont le souvenir
lui répugnait, d'apprendre à l'univers que la femme
du gouverneur-général de Moscou avait eu pour
amant un chevalier d'industrie;... mais laisser
échapper une si belle vengeance 1 renoncer à ce
plaisir des dieux et des princesses ! souffrir que
l'homme gui lui avait faussé compagnie et qui venait
de la braver menât à bonne fin sa ténébreuse in-
trigue! Elle ne pouvait s'y résigner, et il en résulta
que pendant la nuit qu'elle passa à Maisons elle ne
dormit que d'un œil.
XI
Le lendemain, après son déjeuner, Mlle Moriaz
se promenait seule sur sa terrasse. Le temps était
d'une douceur admirable. La tète nue, elle avait
ouvert son ombrelle de soie blanche pour se pro-
téger contre le soleil, car Samuel Brohl avait été
prophète, il faisait du soleil. Elle regardait le ciel, où
l'orage sec du soir précédent n'avait laissé aucune
trace, et il lui semblait qu'elle n'avait jamais vu de
ciel aussi bleu. Elle regardait ses plates-bandes, et
elle y voyait des fleurs, qui peut-être n'y étaient
I pas. Elle regardait le verger en pente inégale qui
bordait la terrasse et elle admirait le feuillage des
I pommiers, où l'automne semait à pleines maips
^ l'or et la pourpre ; ils avaient de l'herbe jusqu'aux
«genoux, cette herbe était luisante et sentait bon.
SAMUEL BROHL ET C" 295
Au-dessus des pommiers, elle regardait la flèche
de l'église de Cormeilles, qui s'amusait elle-même
à regarder courir les nuages. C'était un jour de
fête carillonnée. Les cloches, sonnant à pleine
volée, parlaient à cette heureuse fille de ce pays
lointain, mystérieux, dont nous nous souvenons
sans l'avoir jamais vu. A leurs voix argentines ré-
pondaient de folâtres gloussements de poules. Elle
reconnut tout de suite qu'il se passait un joyeux
événement dans les basses-cours comme dans les
clochers, qu'en bas comme en haut on célébrait
l'arrivée de quelqu'un. Ce qui lui semblait plus
charmant que tout le reste, c'était tout au bout du
verger utie petite porte en niche, dont l'arcade était
tapissée de lierre. C'est par cette porte qu'il devait
arriver.
Elle fit plusieurs fois le tour de la terrasse. Le
gravier était élastique et rebondissait sous ses pas.
Jamais Mlle Moriaz ne s'était sentie si légère; la
vie, le présent, l'avenir, ne pesaient pas plus à son
front que ne pèse un oiseau dans la main qui le
tient et le sent frémir. Son cœur frémissait comme
un oiseau, comme lui il avait des ailes et ne deman-
dait qu'à s'envoler. Elle croyait découvrir partout
du bonl^eur; il y avait comxae une joie répandue
dans l'air, dans le vent, dans tous les bruits,
dans tous les silences. Elle, contemplait en sou-
riant le vaste paysage qui se déployait sous ses
296 S/VMUBL BROHL ET C«
yeux, et la Seine scintillante lui renvoyait son
sourire.
On vint l'avertir qu'une étrangère était là, qui
demandait à lui parler. L'instant d'après, l'étran-
gère parut, et Mlle Moriaz eut la surprise plus dé-
plaisante qu'agréable de se trouver en présence de
la princesse Gulof ; elle aurait très-bien pris son
parti de ne jamais la revoir. « Voilà une fâcheuse
visite, pensa-t-elle en la faisant asseoir sur un
banc. Que peut bien me vouloir cette femme? »
a C'est à M. Moriaz que je désirais, parler, lui
dit la princesse. On m'apprend qu'il est sorti. Je
partirai dans quelques heures pour Calais, je ne
puis attendre son retour, et je nie décide à m'a-
dresser à vous, mademoiselle. Je viens ici pour
vous rendre un de ces petits services qu'on ne se
refuse pas entre femmes, mais avant toute chose
je voudrais pouvoir compter sur votre absolue
discrétion; j'entends ne point paraître dans cette
affaire.
— Dans quelle affaire, madame ?
— Elle n'est pas sans conséquence ; il s'agit de
votre mariage.
— Vous êtes mille fois bonne de vouloir bien
vous occuper de mon mariage; mais je ne com-
prends pas...
— Vous comprendrez tout à l'heure. Ainsi vous
me promettez...
SAMUEL BHOHL ET C« 297
— Je ne promets rien, madame, avant d'avoir
compris. »
La princesse regarda de travers Mlle Moriaz. Elle
croyait parler à une colombe ; elle découvrait que
la colombe avait l'humeur moins commode et le
cou plus raide qu'elle ne pensait. Elle balança un
moment si elle ne lèverait pas la séance ; elle se
décida pourtant à passer outre.
a J'ai une histoire à vous raconter, poursuivit-elle
d'un ton familier; écoutez-la, je vous prie, avec
attention : je me trompe bien ou vous finirez par
la trouver intéressante. Il y a treize ou quatorze
ans de cela, un de ces hasards malencontreux qui
sont communs en voyage m'obligea de passer quel-
ques heures dans une méchante bourgade de la
Gallicie. L'auberge ou pour mieux dire le cabaret
où je m'arrêtai était fort sale; le cabaretier, petit
Juif allemand de mauvaise mine, était plus sale
encore que son cabaret, et il ava'it un fils qui ne
l'était pas moins. Je suis sujette à me faire des illu-
sions sur les hommes. Malgré sa crasse, ce jou-
venceau me parut intéressant. Son triste père lui
refusait toute instruction et le rouait de coups ; il
avait l'air intelligent, il me fit l'effet d'un poisson
d'eau vive condamné à nager dans un bourbier. Il
s'appelait Samuel Brohl, retenez bien ce nom.
J'eus pilié de lui et je ne trouvai pas d'autre moyen
de le délivrer que de l'acheter à son père. Cet
298 SAMUEL BROHL £T G'>
affreux petit homme m'en demanda un prix exor-
bitant; je vous assure que ses prétentions étaient
folles. Je n'étais pas en fonds, ma belle, j'avais sur
moi tout juste l'argent nécessaire pour continuer
mon voyage; mais je portais à mon bras un bra-
celet qui eut l'avantage de lui plaire. C'était un
bijou persan, plus singulier que beau; je le vois
d'ici : trois grandes plaques d'or, ornées d'animaux
fantastiques et reliées par une sorte de tricot en
filigrane. Je tenais à ce bracelet, on me l'avait rap-
porté de Téhéran. Il y avait un secret à l'une des
plaques, qui s'ouvrait; j'y avais fait graver les
dates les plus intéressantes de ma vie, et au-des-
sous ma profession de foi, dont vous n'avez que
faire. Ah ! ma chère, quand on est une fois mordu
par cette passion dangereuse qui se nomme la phi-
lanthropie, on devient capable de troquer un bra-
celet persan contre Samuel Brohl, et je vous jure
que c'est un vrai marché de dupe que j'ai fait là. Ce
vilain garçon m'a mal payée de mes bontés pour
lui. Je l'envoyai à l'université et plus tard je l'atta-
chai à ma personne à titre de secrétaire. C'est une
âme noire. Un beau matin, il leva le pied et disparut.
— Voilà une ingratitude révoltante, interrompit
Antoinette, et votre bonne œuvre, madame, a
été mal récompensée ; mais je ne vois pas bien
quel rapport Samuel Brohl peut avoir avec mon
mariage.
SAMUEL BROHL ET D» 299
— Vous êtes trop impatiente, ma mignonne. Si
vous m'en donniez le temps, je vous apprendrais
que j'ai eu le plaisir fort inattendu de dîner hier
avec lui chez Mme de Lorcy. Cet Allemand a fait
beaucoup de chemin, depuis que je l'ai perdu de
vue; il ne s'est pas contenté de devenir un Polo-
nais, il est aujourd'hui un personnage. Il s'appelle
le comte Abel Larinski et il doit épouser très-pro-
chainement Mlle Antoinette Moriaz. »
Une bouffée de sang monta aux joues d'Antoi-
nette, et son regard jeta du feu. La princesse
Gulof se méprit tout à fait sur le sentiment qui l'a-
nimait et elle lui dit :
« Ma belle, ne vous fâchez pas, ne vous indi-
gnez pas ; votre indignation ne vous servirait de
rieo. Sans contredit, un scélérat capable de tromper
une si charmante fille' mériterait dix fois la mort;
mais gardez-vous de faire un esclandre^ Ma chère,
les esclandres produisent toujours des éclabous-
sures qui rejaillissent sur tout le monde, et il y a
un proverbe turc un peu vulgaire, mais très-sensé,
qui dit que plus on pile l'ail, plus il sent. Croyez -
moi, vous ne sortiriez pas de là sans une teinte de
ridicule; certaines méprises paraissent toujours
un peu grotesques, et il est inutile d'en entretenir
l'univers. Grâce à Dieu, vous n'êtes pas encore la
comtesse Larinska, et je suis arrivée juste à point
pour vous sauver. Taisez^vous sur la découverte
300 SAMUEL BROHL ET C«
que vous venez de faire, n*en touchez pas un mot
à Samuel Brohl, et cherchez un prétexte hon-
nête pour rompre. Vous ne seriez pas femme si
vous n'en trouviez pas dix pour un. »
Mlle Moriaz ne put plus contenir sa colère.
« Madame, s'écria-t-elle avec violence, consentirez-
vous à déclarer à M. Larinski, moi présente, qu'il
s'appelle Samuel Brohl ?
— Je lui ai fait hier cette déclaration, mademoi^
selle; il est inutile que je la lui répète. Il était plus
mort que vif, et vraiment j'ai eu regret à l'état où
je le mettais. Je ne puis me dissimuler que je suis
cause de tout; pourquoi ai-je tiré ce garçon du ca-
baret de son père et de sa bourbe natale? Peut-être
y serait-il resté honnête. C'est moi qui l'ai lancé
dans le monde, qui lui ai donné l'envie d'arriver.
Je lui ai mis des atouts en main, il a trouvé qu'il
ne gagnait pas assez vite, il a uni par tricher. Il ne
m'appartient pas d'accabler ce pauvre diable, on
doit des égards à ses obligés, et encore un coup, je
désire ne pas paraître davantage dans cette afTaire.
Promettez-moi que Samuel Brohl ne serajamaisin-
formé de la démarche que je fais auprès de vous, i
^ Elle lui répondit sur un ton de hauteur : « Je
vous promets, madame, que je ne ferai jamais au
comte Larinski l'injure de lui répéter un seul mot
des histoires fort vraisemblables que vous venez
de raconter. »
SAMUEL BROiîL ET 0« 301
La princesse se leva brusquement, demeura plan-
tée devant Mlle Moriaz et la regarda en silence ;
puis elle M dit de son ton le plus ironique : a Ah I
vous ne me croyez pas, ma belle. Décidément vous
ne me croyez pas. Vous avez raison ; il ne faut pas
ajouter foi aux radotages des vieilles femmes. Non,
ma mignonne, il n'y a point de Samuel Brohl;
j'ai diné hier à Maisons avec le plus authentique
de tous les comtes Larinski, et il ne me reste plus
qu'à vous prier de recevoir tous mes vœux pour le
bonheur à jamais assuré de la comtesse Larinska
et cœtera, de la comtesse Larinska et compagnie. »
A ces mots, elle lui tira sa révérence, tourna les
talons et disparut.
Mlle Moriaz resta un instant comme étourdie du
coup ; elle avait de la peine à reprendre ses esprits.
Elle se demandait si elle n'avait pas eu une vision
ou un cauchemar, si c'était bien une princesse
russe en chair et en os qui était venue tout à l'heure,
qui s'était assise auprès d'elle et lui avait tenu des
propos si étranges que le clocher de Cormeilles
n'avait pu les entendre sans tomber dans une pro-
fonde stupeur. En effet, le clocher de Cormeilles
se taisait, ses cloches ne sonnaient plus ; un silence
effrayant régnait à deux lieues à la ronde.
Antoinette eut bientôt le dessus sur son émotion,
a Avant-hier, pensait-elle, cette femme m'avait
paru avoir le cerveau dérangé; c'est une méchante
302 SAMUEL BROHL ET O»
folle, il me tarde qu'Abel soit ici, il me racontera
ce qui s'est passé à ce dîner entre lui et cette rado-
teuse, et nous rirons. Peut-être ne s'est- il rien passé
du tout. Ne fera-t-on pas enfermer la princesse
Gulof? On a bien tort de laisser des maniaques de
cette espèce courir le monde en liberté. Cela peut
causer des accidents; les cloches de Cormeilles ne
sonnent plus... Eh ! bon Dieu, que sait-on? Mme de
Lorcy a sûrement la main dans cette affaire. C'est
la suite du grand complot. Combien la pièce a-t-
elle d'actes? Nous voici au second ou au troi-
sième; mais il est des plaisanteries dont on se
fâche. Je finirai par me fâcher. »
La princesse Gulof avait entièrement manqué
soa effet. Il semblait à Mlle Moriaz que, depuis
vingt minutes, elle aimait le comte Larinski encore
plus qu'auparavant.
L'heure approchait, il était en route ; elle n'avait
jamais été si impatiente de le voir. Elle aperçut
quelqu'un à l'autre bout de la terrasse. C'était
M. Camille Langis, qui se dirigeait vers le labora-
toire. Il tourna la tête, rebroussa chemin et vint à'
elle. M. Moriaz l'avait prié de lui traduire par écrit
deux pages d'un mémoire allemand, qu'il enten-
dait mal. Camille apportait sa traduction; c* était
peut-être sa raison de revenir au bout de deux
jours à Cormeilles, peut-être aussi n'était-ce qu'un
prétexte*
SAMUEL BROHL ET C« 303
Mlle Moriaz ne put s'empêcher de faire la ré-
flexion que sa visite était inopportune, qu'il choi-
sissait mal son moment. « Si le comte le trouve
encore ici, pensa-t-elle, je ne crains pas qu'il me
fasse une scène, mais tout son plaisir sera gâté: »
Elle accueillit M. Langis avec une nuance de froi-
deur qui lui fut sensible.
a Je suis de trop, » dit-il, en faisant un mouve-
ment pour se retirer.
Elle le retint, et changeant de ton : < Vous
n'êtes jamais de trop, Camille. Asseyez-vous là. b
Il s'assit et lui parla des courses de Chantilly,
. auxquelles il avait assisté la veille. Elle l'écoutait,
secouait la tête en signe d'approbation ; mais elle
n'entendait sa voix qu'au travers d'un brouillard
qui voilait les sons. Elle leva la main pour chasser
une guêpe dont le bourdonnement l'agaçait; la
dentelle de sa manchette, en se rabattant, laissa
son poignet à découvert.
a Vous avez là un bracelet qui me parait curieux,
lui dit M. Langis.
— Vous ne l'aviez pas encore vu? répondit-elle.
Il y a pourtant déjà quelque temps. . . »
Elle s'interrompit, frappée d'une idée subite.
Elle regarda son poignet. Ce bracelet qui ne la
quittait jamais, ce bracelet que lui avait donné le
comte Larinski, ce bracelet qu'il aimait parce qu'il
lui venait de sa mère, et que feu la comtesse La-
304 SAMUEL BROHL ET G«
rinska l'avait porté jusqu'à ses derniers moments,
ne ressemblait à aucun autre ; mais Mlle Moriaz
s*avisa de remarquer qu'il ressemblait beaucoup
au bracelet persan dont la princesse Gulof lui avait
fait la description et qu'elle avait troqué contre
Samuel Brohl. Les trois plaques d'or, les animaux
chimériques, les chaînettes en filigrane maillé, rien
n'y manquait Elle l'ôta de son bras et le présenta
à M. Langis, en lui disant :
« Il y a, paraît-il, quelque chose d'écrit à l'inté-
rieur d'une de ces plaques ; mais pour l'ouvrir il
faudrait savoir le secret. Savez-vous deviner les
secrets? »
Il examina avec soin le bracelet. « Deux de ces
plaques, dit-il, sont pleines et en or massif; la troi-
sième est creuse et pourrait servir de boîte. J'a-
perçois ici une petite charnière presque invisible ;
mais j'ai beau chercher le secret, je ne le trouve
pas.
— La charnière est-elle solide?
— Pas trop, et on forcerait facilement ce cou-
vercle.
— C'est ce que vous allez faire, lui répondit*
elle.
— A quoi pensez-vous ? Dieu me préserve de
gâter un bijou que vous aimez ! »
Elle lui repartit : « J'ai fait la connaissance d'une
princesse r«sse qui a la fureur de la physiologie
SAMUEL BROHL ET 0« 305
et des dissections. Son mal m'a gagnée, et je veux
me mettre à disséquer. J'aime ce bijou, mais je
veux savoir ce qu'il y a dedans... Faites ce que je
vous dis, poursuivit-elle. Vous trouverez dans le
laboratoire les instruments nécessaires. Allez, la
dé est à la porte. »
Il la consulta du regard ; elle avait l'œil ardent,
la voix brève, et lui répétait : a M^is allez donc I
Vous ne m'avez pas comprise ? »
Il obéit, se rendit au laboratoire, en emportant
le bracelet. Après cinq minutes, il revint et dit :
« Je suis un maladrpit; j'ai estropié le couvercle en
l'enlevant; mais vous l'avez voulu, et votre curio-
sité sera satisfaite. »
Elle put en effet satisfaire sa curiosité. Elle saisit
avidement le bracelet, et sur la plaque du fond,
mise à nu, elle aperçut, gravés dans l'or, de petits
caractères presque microscopiques. A force d'atten-
tion, elle parvint à les déchiffrer. Elle distingua
plusieurs dates, marquant les années, les mois et
les jours où il était arrivé quelque chose d'impor-
tant à la princesse Gulof. Ces dates, qui n'étaient
accompagnées d'aucune indication, suffisaient ja-
dis pour lui rappeler les principales expériences
qu'elle avait pratiquées sur les hommes avant de
découvrir Samuel Brohl. Le résultat n'en avait
pas été réjouissant, car on lisait au-dessous de cette
façon de calendrier une profession de foi ainsi
20
306 SAMUEL BROHL ET C«
conçue : c Hien, rien, rien, et c'est tout. » Cette
déclaration mélancolique était signée, et la signa-
ture était fort lisible. Mlle Moriaz l'épela tout cou-
ramment, quoique dans cet instant elle eût la vue
trouble, et elle demeura convaincue que le bijou
dont le comte Larinski lui avait fait présent comme
d'une relique de &mille avait appartenu à Anna
Petrovna, prinqesse Gulof.
Elle devint mortellement pâle et sa tète se per-
dit ; elle eut presque un accès de folie. Dans le
désordre de son esprit, elle croyait s'apercevoir
elle-même bien loin,, au bout du monde et toute
petite, gravissant un col de montagne de l'autre
côté duquel il y avait un homme qui l'attendait.
Elle se demandait : «Est-ce moi ou cette voyageuse
qui est Mlle Moriaz ? :» Elle ferma les yeux et vit
s'ouvrir devant elle un trou noir où sa vie s'englou-
tissait en tournoyant comme une feuille d'arbre
tombée dans un gouffre. -
M. Langis s'approcha d'elle, la frappa légèrement
dans la paume des mains et lui ait, : « Qu'avez-vous
donc? >
Elle se réveilla, fit un effort pour redresser sa
tète et la laissa retomber. Ce qu'elle avait au fond
du cœur l'étoufifait ; elle éprouva l'irrésistible
besoin de s'ouvrir à quelqu'un, et elle jugea que
l'homme qui lui parlait était un de ces hommes à
qui une femme peut dire son secret, une de ces
SAMUEL BROHL ET C« 807
âmes où elle peut verser sa honte sans rougir . Elle
entama d'une voix entrecoupée un récit confus et
haché, que Camille avait peine à suivre. U finit
pourtant par la comprendre ; il se sentit partagé
entre une immense pitié pour cette douleur déses*v
pérée et une joie féroce d'amoureux qui le serrait
à la gorge et l'étranglait.
Le clocher de Gormeilles avait recouvré la voix ;
il sonna deux heures. Antoinette se leva tout d'une
pièce et s'écria : « Il m'a donné rendez-vous près
de cette jolie petite porte que vous voyez d'ici. Il
aura le droit de m'en vouloir si je le fais attendre. i>
Aussitôt elle se dirigea vers la rampe à balus-
trade qui conduisait de la terrasse dans le verger.
M. Langis la suivit, cherchant à la retenir. « Il ne
faut pas que vous le revoyiez, lui disait-il. J'irai le
trouver. De grâce, chargez-moi de vos explica-
tions. »
Elle le repoussa et lui répondit sur un ton d'au-
torité : « Je veux le voir, lui parler; il n'y a que
moi qui puisse lui dire ce que j'ai dans le cœur. Je
vous ordonne de rester ici ; j'entends qu'il ne s'en
prenne qu'à moi. » Elle ajouta avec un plissement
de lèvres qui ressemblait à un sourire : c Figurez-
vous que je ne crois pas encore qu'il m'ait trompée;
je ne le croirai qu'après avoir lu son mensonge
dans ses yeux. »
Elle descendit rapidement le verger, et pendant
308 SAMUEL BROHL ET (>«
cinq minutes, l'œil fixé sur la porte, elle attendit
Samuel Brohl. Son impatience comptait les secon-
des, et pourtant Mlle Moriaz aurait voulu que cette
porte ne s'ouvrit jamais. Il y avait près de là un
vieux pommier qu'elle aimait ; jadis elle avait sus*
pendu plus d'une fois son hamac à Tune de ses
branches qui se recourbait en arceau. Elle alla
s'adresser au tronc rugueux du vieil arbre. Il lui
sembla qu'elle n'était plus seule; quelqu'un la
protégeait.
Enfin la porte s'ouvrit et donna passage à Samuel
Brohl, qui avait le sourire aux lèvres. Son pre*
mier mot fut : a Et votre onïbrelle ? Vous l'avez
oubhée. »
Elle lui répondit : « Ne voyez-vous pas qu'il ne
fait pas de soleil ? » Et elle demeura adossée
contre son pommier.
Il leva la main pour lui montrer le ciel bleu ; il
la laissa Retomber. Il regardait Antoinette et il
avait peur. Il devina sur-le-champ qu'elle savait
tout. Il paya d'audace.
a J'ai passé hier une triste journée ; Mme de Lorcy
m 'a fait dîner avec une folle ; mais la nuit m'a bien
dédommagé : j'ai revu en songe l'Engadine, des
sapins, des aroles, des lacs couleur d'émeraude
et un capuchon rouge.
— Moi aussi, j'ai fait un rôve cette nuit. J'ai
vrêé que le bracelet que vous m'avez donné avait
SAMUEL BROHI/ ET Ù* 309
appartenu à la folle dont vous parlez et qu'elle y
avait fait graver son nom. »
Elle lui jeta le bracelet : il le ramassa, l'examina;
il le tournait et le retournait dans ses doigts trem-
blants. Elle s*impatienta. c Regardez la plaque qui
a été forcée. Vous ne savez donc pas lire? »
Il lut et demeura stupéfait. Qui aurait pu soup-
çonner que ce bijou qu'il avait trouvé dans la dé-
froque de son père lui était venu de la princesse
Gulof, que c'était le prix dont elle avait payé la dé-
livrance et l'infamie de Samuel Brohl? Samuel était
fataliste; il sentit que son étoile l'avait abandonné,
que les hasards avaient conspiré la ruine de ses.
espérances, qu'il était condamné et perdu. Un pro-
fond découragement s*empara de lui.
a Pourriez-vous me dire ce que je dois penser
d'un certain Samuel Brohl ? » lui demanda-t-elle.
Ce nom prononcé par elle tomba sur lui comme
une masse de plomb ; il n'aurait jamais cru qu'il
pût y avoir tant de pesanteur dans une parole hu-
maine. Il chancela sous le coup ; puis il frappa son
front de ses deux poings fermés et répondit :
(( Samuel Brohl est un homme digne de votre
pitié comme de la mienne. Si vous saviez tout ce
qu'il a souffert, tout ce qu'il a osé, vous ne pourriez
vous empêcher de le plaindre et de l'admirer
beaucoup. Écoutez- moi, Samuel Brohl ei^t un mal-
heureux...
10 SAMUEL BROHL ET O»
— Ou un misérable! » interrompit- elle d'une voix
terrible. EHo fut prise d'un rire nerveux ; elle s'écria :
« Madame Brohl ! Je ne peux pourtant pas m'ap-
peler Madame Brohl. Ah! cette pauvre comtesse
Larinska. »
Il eut un frissonnement de colère qui l'aurait
épouvantée, si elle avait deviné ce qui remuait en
lui. Il releva la tête, croisa ses bras sur sa poitrine,
^vec un sourire amer : « Ce n'était pas l'homme
que vous aimiez, dit-il, c'était le comte. »
Elle répliqua : « L'homme que j'aimais n'avait
jamais menti.
— Oui, j'ai menti, s'écria-t-U d'une voix hale-
tante, et j'en bois la honte sans remords et sans
dégoût. J'ai menti parce que je vous aimais à la
folie, j'ai menti parce que vous m'êtes plus chère
que mon honneur, j'ai menti parce que je déses-
pérais de toucher votre cœur et que tous les che-
' mins m'ont paru bons pour arriver jusqu'à vous.
Pourquoi vous ai-je rencontrée *? pourquoi n*ai-je
pu vous voir sans reconnaître en vous le rêve de
toute ma vie ? Le bonheur passait, il allait s'enfuir,
je l'ai pris dans un traquenard. J'ai menti. Qui ne
mentirait pour être aimé de vous ? »
Jamais Samuel Brohl n'avait été si beau. Le dé-
sespoir et la passion allumaient une flamme sombre
dans ses yeux; il avait le charme sinistre d'un
Satan foudroyé. Il fixait sur Antoinette un regard
SAMUEL BROHL ET C« 311
fascinateur, et ce regard lui disait : i ''^ue t'impor-
tent mon nom, mes mensonges et Ift reste? Mon
visage n'est pas un masque, et Thommequifa plu,
c^est moi. » Il ne se doutait pas de Tétonnante faci-
lité avec laquelle Antoinette lui avait repris son
cœur si facilement donné ; il ne soupçonnait pas
les miracles que peut faire le mépris. Le moyen
âge croyait aux golems ; c'étaient des figures d'ar-
gile d'une séduisante beauté, qui avaient toutes les
apparences ' de la vie. Elles cachaient sous une
touffe de cheveux le mot vérité écrit sur leur front
en caractères hébraïques. S'il leur arrivait de
mentir, le mot s'effaçait; elles perdaient tout leur
charme, l'argile n'était plus que de l'argile.
Mlle Moriaz devina la pensée de Samuel Brohl;
elle lui cria :
a L'homme que j'aimais est celui dont vous m'a-
vez raconté l'histoire. »
Il aurait voulu la tuer, pour qu'elle ne fût à
personne. Derrière Antoinette, à vingt pas de dis-
tance, il apercevait la margelle d'un puits à poulie;
cette margelle lui donnait des vertiges. Ildécouvrit
avec désespoir qu'il n'y avait pas en lui Tétoffe
d'un crime.
n se laissa tomber à genoux dans Therbe et s^é-
cria : a Si vous ne me pardonnez pas, il ne me reste
plus qu'à mourir. » Elle demeura immobile et im-
passible. Elle répétait entre ses dents la phrase de
m SAMUEL BROHL ET C««
Camille Langis : a J'attends que ce grand comé-
dien ait fini de jouer sa pièce. »
n se releva et se mit à courir vers le puits. Elle
y fut avant lui et lui barra le passage ; mais au
môme instant elle sentit deux mains s^enlacer au-
tour de sa taille, et le souffle de deux lèvres qui
cherchaient ses lèvres et qui murmuraient : a Vous
m'aimez encore, puisque vous ne voulez pas que
je meure. >
Elle se débattit avec violence, avec horreur ; elle
réussit par un effort frénétique à se dégager. Elle
s'enfuit, remontant vers la maison. Samuel Brohl
s'élança à sa poursuite, il allait l'atteindre, il s ar-
rêta soudain. Il venait d'apercevoir M. Langis se
précipitant hors d'un bosquet, où il s'était caché.
L'inquiétude l'avait pris, il était descendu sans
être vu par un sentier qui se dérobait sous des
massifs de verdure. Antoinette, hors d'haleine,
courut à lui en criant: <l Camille, sauvez-moi de cet
homme! » et elle se jeta dans ses bras, qui se re-
fermèrent sur elle avec délices. Il la sentit bientôt
s'affaisser ; elle serait tombée, s'il ne l'avait retenue.
Au même instant une voix menaçante l'apos-
tropha et lui dit : « Nous nous reverrons, mon-
sieur.
— Aujourd'hui même, » répliqua-t-il.
Antoinette avait l'air égaré; elle ne voyait pas,
elle n'entendait pas, ses jambes ne la soutenaient
SAMUEL BROHL LT G« 313
plus. Camille eut beaucoup de peine à la ramener
jusqu'à la maison; elle ne put gravir la rampe de
la terrasse; il dut la porter. Il fut aperçu de
Mlle Moiseney, qui remplit l'air de ses cris. Elle
accourut, elle prodigua les meilleurs soins à sa
reine. Tout en s'occupant de lui faire reprendre
ses sens, elle demandait à Camille des explications,
qu'elle n'écoutait qu'à moitié; elle l'interrompait à
chaque mot pour s'écrier : « C'est un coup monté,
et vous êtes l'âme du complot. Je vous ai deviné,
vous en voulez à Antoinette. Votre vanité blessée
n'a jamais pu se consoler de son refus, et vous
avez résolu de vous venger. Peut-être vous flattez-
vous qu'elle finira par vous aimer. Elle ne vous
aime pas, elle ne vous aimera jamais. Quiêtes-vous
pour oser vous comparer au comte Larinski?..
Taisez-vous donc. Est-ce que je crois à Samuel
Brohl? Je ne connais pas Samuel Brohl. Je donne-
rais ma tête à couper qu'il n'y a point de Samuel
Brohl.
— Vous ne donneriez pas grand'chose, made-
moiselle, » lui repartit M, Moriaz, qui était survenu
sur ces entrefaites.
Antoinette resta pendant une heure dans un
accablement muet; puis une fièvre violente se
déclara. Quand arriva le médecin qu'on avait en-
voyé chercher, M. Langis rentra à sa suite dans la
chambre de la malade. Elle avait le délire ; elle était
314 8AMUEL BROHL ET G«
sur son séant et passait continuellement sa main
sur le haut de son front ; elle cherchait à effacer la
trace impure d'un baiser qu'elle avait reçu, un soir
que la lune éclairait, et la marque qu'avait laissée
sur ses cheveux le frôlement d'une chauve-souris
qui s'était accrochée à son capuchon. Ces deux
choses se confondaient dans son souvenir. De
temps à autre elle disait : « Où est mon portrait?
rendez-moi mon portrait. »
Il pouvait être dix heures du soir quand M. Langis
se présenta chez M. Samuel Brohl, qui ne fut pas
étonné de le voir paraître; il espérait sa visite.
Samuel avait repris possession de lui-même. Il
était digne et calme. Cependant la tempête qu'il
avait essuyée avait laissé sur sa figure quelques
vestiges de son passage. Il avait la lèvre frémis-
sante, ses beaux cheveux châtains s'enroulaient
comme des -serpents autour de ses tempes et lui
faisaient une tête de Méduse.
• Il dit à Camille : « Où et quand ? Nos témoins se
chargeront d'arranger le reste.
— Vous vous abusez, monsieur, sur le motif de
ma visite, lui répondit M. Langis. Je suis désolé
d'attenter à vos illusions, mais je ne viens point
concerter avec vous une rencontre. •
— Vous refusez de me donûer satisfaction ?
— Quelle satisfaction puis-je vous devoir?
— Vous m'avez insulté.
SAMUEL BROHL ET G« 315
— Quand donc?
— Et vous m'avez dit : Le jour, le lieu, les
armes, je laisse tout à votre choix. »
M. Langis ne put s'empêcher de sourire. « Ah!
vous convenez enfin que vos évanouissements sont
des comédies ? répondit-il.
— Convenez de votre côté, repartit Samuel, que
vous insultez les gens lorsque vous les croyez
hors d'état de vous entendre. Votre courage aime
h prendre ses sûretés.
— Soyez raisonnable, reprit Camille. Je m'étais
mis à la disposition du comte Larinski, vous ne
pouvez pas exiger que je me batte avec un Samuel
Brohl. »
Samuel bondit, il s'avança le front haut et farou-
che sur le jeune homme, qui l'attendait de pied
ferme et dont l'air résolu lui imposa. Il lui jeta un
regard sinistre, retourna s'asseoir, se mordit les
lèvres jusqu'au sang; puis, d'un ton placide : « Me
ferez-vous la grâce de m'apprendre, monsieur, ce
qui me vaut l'honneur de vous recevoir chez moi?
— Je suis venu vous réclamer un portrait que
Mlle Moriaz est désireuse de ravoir. •
— Si je refusais de le rendre, vous feriez sans
doute appel à ma délicatesse ?
— En doutez- vous ? répondit ironiquement
Camille.
— Cela prouve, monsieur, que vous croyez
,'
216 SAMUEL BROHL ET C"
encore au comte Larinski, que c'est bien à lui que
vous parlez en ce moment.
— Délrompez-vous. Je suis venu trouver M. Sa-
muel Brohl, qui est un homme d'affaires, et c'est
une affaire commerciale que j'entends régler avec
lui. » £t tirant de sa poche un portefeuille :
€ Vous le voyez, j'ai les mains garnies. »
Samuel, s'enfonça dans son fauteuil. Les yeux à
demi clos, il regardait M. Langis au travers de ses j
cils. Sa figure changea, son nez devint plus crochu
et son menton plus pointu ; ce n'était plus le lion,
c'était le renard. Il avait aux lèvres le sourire dou-
cereux d'un usurier qui dresse des embûches aux
fils de famille et flaire un cas favorable. Si dans ce
moment Jeremias Brohl l'avait aperça de l'autre
monde, il aurait reconnu son sang.
Il dit enfin à Camille : « Vous êtes un homme
d'esprit, monsieur. Je suis prêt à vous écouter.
— J'en suis bien aise et, à vrai dire, je n'en dou-
tais pas. Je vous sais très-intelligent, très-disposé
à tirer le meilleur parti possible des conjectures
fâcheuses.
— Ah ! ménagez ma modestie. Je vous remercie
de l'excellente opinion que vous avez de moi; je
dois pourtant vous prévenir qu'on me reproche
d'être un peu âpre au gain, vous laisserez entre
mes doigts quelques plumes de vos ailes. »
Pour toute réponse M. Langis frappa de la main
SAMUEL BROHL ET 0« 317
sur son portefeuille, qui était bourré de billets de
banque. Aussitôt Samuel prit dans un tiroir fermé
à clé un écrin, qu'il ouvrit.
a Voilà un bien précieux bibelot, dit-il. Le mé-
daillon est en or, et le travail de la miniature est
exquis. C'est l'œuvre d'un maître ; la couleur vaut
\e dessin. La bouche est d'un rendu merveilleux ;
iif engs ou Liotard n'auraient pas mieux fait. . . Com-
bien estimez-vous ce chef-d'œuvre ?
— Vous êtes plus connaisseur que moi; je m'en
rapporte à vos appréciations.
— Je vous laisse ce biiou pour cinq mille francs ;
c'est pour rien. »
Camille se disposait à tirer les cinq mille francs
de son portefeuille. « Comme vous êtes prompt ! re-
prit Samuel. Ce portrait n'a pas seulement du prix
comme œuvre d'art ; je suis sûr que vous y attachez
une valeur de sentiment, car je soupçonne que vous
êtes amoureux du modèle à en perdre les yeux.
— Je crois vraiment que vous m'interrogez ? re-
partit Camille en lui jetant un regard écrasant.
— Ne vous fâchez pas. Je porte dans les affaires
des habitudes de précision méthodique. Mon père
vendait toujours à prix fixe ; comme lui, je ne fais
jamais de rabais. Vous comprendrez sans peine
que ce qui vaut cinq mille francs pour un ami vaut
le double pour un. amoureux. Ce bibelot vaut dix
mille francs. C'est à prendre ou à laisser.
318 SAMUEL BROHL ET C«
— Je prends, répondit M. Langis.
— Puisque nous y sommes, poursuivit Samuel,
je possède encore d'autres articles qui pourraient
vous convenir.
— Auriez- vous par hasard la prétention de me
vendre vos nippes ?
— Entendons-nous ; j*ai d'autres articles dans la
même partie. »
Et il alla chercher dans une armoire le capuchon
rouge, qu'il étala sur la table.
a Voilà une nippe, pour me servir de votre mot,
qui a peut-être quelque intérêt pour vous. La cou-
leur en est belle ; si vous la voyiez au soleil, elle
vous éblouirait. Je conviens que l'étoffe est com-
mune, c'est du cachemire très-ordinaire; mais
si vous daigniez l'examiner de plus près, vous
seriez frappé du parfum tout particulier qui s'en
exhale. Les Italiens appellent cela Vodor femmU
nino,
— Et quel prix votre tarif assigne-t-il à Vodor
femminino ?
— Je veux être accommodant. Je vous laisserai
cette nippe et son parfum pour cinq mille francs.
C'est du bien donné.
— Assurément. Nous disons dix et cinq, cela fait
quinze mille.
— Un instant. Vous paierez en bloc; j'ai encore
autre chose à vous proposer... On dirait que le
SAMUEL BROHL ET 0« 319
plancher vous brûle les pieds, que vous ne pouvez
vous souffrir dans cette chambre.
— Je vous avoue qu'il me tarde d'avoir quitté...
comment dirai-je?.. cette boutique, ou ce repaire,
ou cette caverne.
— Vous êtes jeune, monsieur ; il ne faut jamais
se presser; la précipitation fait commettre des ou-
blis que l'on regrette. Vous seriez bien fâché d'être
parti sans emporter les deux chiffons que voici. »
A ces mots, il tira de son carnet deux lettres
qu'il déplia.
a Y en a-t-il encore beaucoup? demanda Ca-
mille. Je crains de me trouver court et d'être obligé
de retourner à la provision.
— Ah î ces deux lettres, je ne puis les céder
pour un morceau de pain, la seconde surtout. Elle
n*§i que douze lignes ; mais la jolie écriture an-
glaise I Voyez plutôt, et le style en est amoureux
et tendre. J'ajoute qu'elle est signée. Ah ! monsieur,
que Mlle Moriaz sera charmée de ravoir ses pattes
de mouche ! Quelle obligation elle vous en aura !
Vous vous ferez valoir, vous lui direz que vous
m'avez mis le couteau sur la gorge, que vous m'a-
vez fait peur. De quel gracieux sourire elle paiera
votre héroïsme !... M'est avis, monsieur, que ce
sourire vaut dix mille francs, comme le médaillon;
les deux bibelots se valent l'un l'autre.
— Si vous voulez davantage, qu'à cela ne tienne.
no SAMUEL BROHL ET C« ]
— Non, monsieur. Je vous l'ai dit, je n'ai qu'un i
prix.
— A ce compte, c'est vingt-cinq mille francs que
je vous dois. Vous n'avez plus rien à me vendre?
— Hélas 1 c'est tout.
— Vous me le jurez?
— Eh quoi ! monsieur, vous admettez donc que
Samuel Brohl a une parole d'honneur, que lors-
qu'il a juré, il faut l'en croire ?
— Vous avez raison, je suis encore bien jeune.
— C'est tout, vous dis-je, reprit Samuel en sou-
pirant. Ma boutique est mal fournie ; elle commen-
çait à se garnir, mais un fâcheux accident est venu
déranger mon petit commerce.
— Bah î consolez-vous, lui répliqua M. Langis,
vous trouverez une autre occasion; un génie de
haut vol, tel que le vôtre, en trouve toujours. Vous
avez été malheureux, quelque jour la fortune répa-
rera ses torts envers vous, et le monde rendra jus-
tice à votre beau talent. »
En parlant ainsi, il déposait sur la table vingt-
cinq billets de mille francs. Il les compta, Samuel
les recompta après lui, et aussitôt il lui remit le
médaillon, la capeline et les deux lettres.
Camille se leva pour partir. « Monsieur Brohl, dit-
il, dès le premier jour que je vous ai vu, je m'étais
fait la plus haute idée de votre caractère ; la réa-
lité a dépassé mon attente. Je suis enchanté d'avoir
SAMUEL BROHL ET G» 331
fait Totre connaissance, et j'ose espérer que vous
n*ètes pas fâché d*avoir fait la mienne. Cependant
je ne vous dirai pas au revoir.
— Que sait-on ? » répondit Samuel, qui changea
iabitement de visage et d'attitude. Et il ajouta :
« Si vous aimez les étonnements, monsieur, veuillez
rester encore une minute dans cette caverne. »
II roula et tordit en papillote les vingt-cinq bil-
lets de mille francs ; puis, avec un grand geste à
la Poniatowski, les approchant d'une bougie, il y
mit le feu et, quand ils flambèrent, il les jeta dans
la cheminée où ils achevèrent de se consumer.
Se retournant vers M. Langis : a Me ferez-vous
rhonneur de vous battre avec moi? s'écria-t-il.
— Après un si beau trait, je ne puis vous rien
refuser, répondit Camille. Je vous ferai cet hon-
neur insigne.
. — C'est ce que je voulais, reprit Samuel. Je suis
l'ofEensé, j'ai le choix des armes. » Et en recon-
duisant M. Langis, il dit encore : « Je ne vous ca-
cherai pas que j'ai beaucoup firéquenté les tirs,
que je suis de première force au pistolet. »
Camille s inclina et sortit.
Le lendemain, dans un intervalle lucide, Mlle Mo-
riaz aperçut au pied de son lit un médaillon posé
sur un capuchon rouge. De ce moment, les méde-
cins appelés en consultation augurèrent mieux de
Mon état.
21
J
xn
A six jours de là, Samuel BroM, ayant traversé
Namur et Liège sans s'y arrêter, ârrïvait par le
chemin de fer à Aix-la-Chapelle, n deseéndit &
YHÔtel'Royalj situé près de la gare; il s'y fltfeervijh
un copieux déjeuner qu'il arrosa d'un vin de Cham-
pagne crémant. Il avait bon appétit, Tâitie eti fêt&,
le cœur épanoui, gonflé de joie, et la tète fùmanlei
Il s'était vengé, il avait fait justice d'un insolent
qui étsdt son rival : Mlle Moriaz n'était pas à Sia^
muel Brohl, mais elle ne serait jamais à Camille
Làngis. Près de la frontière franco-belge , à la
lisière d*un bois, un homme avait été ii^appé en
pleine poitxlne; Samuel Brohl l'avait vu tctilber,
et quelqu'4in s^étiEdt écrié : Il est mort. On prétend
qu'Aix-la Chapelle est une ville peu récréante, que
SAMUEL BROHL ET 0« 323
les chiens eux-mèmQS s'y ennuient et gu'ils prient
piteusement les passants de leur donner des cqyps
de pied dans la vue de se procurer une distraction.
Samuel ne s'ennuya pas un instant pendant la 9oi-
rée qu'il pa&sa dans la çitô de Charlemagne^ Il
voyait sans cesse le coin d*an bois, un homme qui
tombait, et il éprouvait un frisson délicieux.
Après le Champagne, il but du punob, et là-de98us
il dormit comme un loir; malheureusement le som-
meil dissipa ses fumées, et son réveil ne fut pas
gai. U avait Thabitude fatale de r^ôcbir; il réfl|B«
chit; ses réflexions l'attristèrent; il s'était vengé,
mais après ? Il pensa longuement â^ Mlle Mpria;^,
il regardait d'un œil mélancolique 9es deux maijc^
ou ses serres qui avalent l&cbé prise. U récita, h
demi-voix des vers allemands, qui veulent dire :
a J'ai résolu d'enterrer mes chansons et me3 rê-
ves; allez me chercher un grand cercueil. Pour-
quoi ce cercueil est-il si lourd ? c'est qu'avec mes
rêves j'y ai déposé mon autour et mes souffrances. »
Quand il eut récité ces vers, Saniuel se seixtit
encore plus triste qu'avant, et il maudit les poètes.
« Ils m'ont fait bien du mal, se disait-il avec amer*
tume. Sans eux, il ne tenait qu'à moi de couler au*
près d'une vieiUe femme des jours filés d'or et de
soie* Mon avenir était assuré, ils m'ont f^it prendre
en dégoût mon gagne-pain. Je les ai crus sur pa-
. rôle, j'ai été ladup^ de Iquts creuses déolaipiations;
324 SAMUEL DROHL ET C»
Os m'ont enseigné les mépris inconsidérés et Tarn-
* bition malsaine de jouer le sot personnage d'un
homme à grands sentiments. J'ai méprisé la boue.
Où en suis-je à cette heure ? »
Samuel Brohl avait raison, il faut plaindre les
demi-drôles. Leur conscience a des clartés inter-
mittentes, ils s*apercoivent, ils s'entrevoient, ils
ont des dégoûts dangereux, des velléités de devenir
d'honnêtes gens, et cela met dans leur vie im dé-
cousu qui nuit à leurs entreprises et que ne con-
'naissent pas les vrais drôles, lesquels sont tout
entiers à leur affaire et ne se dégoûtent jamais
d'eux-mêmes. Samuel était un drôle romantique,
et il constatait que son romantisme, après lui avoir
coûté cher, ne lui avait rien rapporté. Peu s'en
fallait qu'il ne s'écriât avec Brutus : vertu, tu
n'es qu'un vain nom 1
Cette vieille Europe l'ennuyait, on y fait de
fâcheuses rencontres, sans compter que c'est un
mauvais terrain, où il ne pousse que des ronces;
on a beau le fumer, les semis ne viennent pas.
n avait formé le projet de se rendre en Hollande
et de s'y emba^rquer pour l'Amérique. Que ferait-il
aux Ëtats-Unis ? Il ne le savait pas encore. H passa
en revue tous les métiers à sa convenance ; ils
demandaient tous des firais d'établissement. Grâce
à Dieu et à M. Guldenthal, dont la créance courait
de grands dangers, il n'était pas dénué de toutes
SAMUEL BROHL ET 0« 325
ressources ; mais, une semaine auparavant, il avait
mis en bouchon et brûlé vingt-cinq billets de la
Banque de France. Il avait quelques remords de
son action ; il ne pouvait 8*empêcher de se dire
qu'une vengeance de vingt-rcinq mille francs était
un article de luxe dont les pauvres diables feraient
bien de se priver. En méditant sur cette aventure,
il lui sembla que c'était un autre que lui qui avait
brûlé les billets, ou que du moins il avait exécuté
machinalement cet auto-da-fé, par une sorte d'im-
pulsion irréfléchie, comme une marionnette que
meut et gouverne un fil invisible. Tout à coup le
fantôme avec lequel il avait des entretiens réglés
lui apparut, un ricanement aux lèvres. Samuel l'in-
terpella une fois encore, ce devait être la dernière^
et il lui dit:
c Tu es mon mauvais génie. Imbécile 1 c'est toi
qui m'as fait faire cette extravagance. Abel Larinski,
tu as allumé toi-même cette bougie, tu as mis les
billets dans ma main, tu m'as pris le bras,. tu l'as
allongé, tu l'as tenu au-dessus de la flamme fatale.:
Cet acte de sublime héroïsme est ton œuvre ; ce
n'est pas moi, c'est toi qui as payé si cher le plaisir
d'étonner un insulteur et de le tuer. Maudit soit à
jamais le jour où je me suis affublé de ton nom, où
j'ai conçu la sotte pensée de devenir ton sosie. Je
me suis fait Polonais; là Pologne a-t-elle jamais eu
le moindre esprit de conduite ? De tous les hommes/
3î(J SAMUEL BROHL ET C«
tù étais le plus incapable de feire ton chemin, je
■ingèais un méchant modèle et j'ai fait école sur
école. Abel Larin^, je romps tout commerce ^vec
toi, je liquide ûotre maison, je mets la clé sous la
poite ou sur la fosse. mon grand Polonais, je
tous TeMitue votre titre, votre nom, et avec votre
nom tout ce que vous m'aviez donné : vos fiertés,
tbs prétentions, voô dangereuses délicatesses, vos
attitudes, vos grimaces sentimentales et votre pa-
nache ondoyant. >
ÇSe fut ainsi que Samuel Brobl prit un congé
définitif du noble comte Abel Larinski, lequel put
désormais reposer tranquillement dans son tom-
beau ; il n'avait plus peur d'étm un mort com-
promis par un vivant. Quel nom allait prendre
Samuel? Par dépit contre sa destinée, il choisit
pour l'heure le plus humble de tous ; il résolut de
s'appeler Kicks, comme sa mère, ce qui signiHe au
Jeii dii billard uii coup manqué, un fàujc coup.
Sa mélancolie n'eût point connu de bornes s'il
avbit pu se douter que Camille Langis était encore
de ce monde. GàmiUe Lanjg^is fut pendant quinze
jours entre la vie et la mort; maià on put extraire
la balle. Mme de Lorcy était accourue à Monspour
le soigner conime une mère ; èlie eut la joie de le
ramener vivant à Paris.
On s'était bien gardé de raconter le duel à
Vue Moriaz, et même de lui en toucher un mot;
•
\
<
8AMU£L BROHL ET Ci* 327
sou état inspira longtenips des inquiétudes, on lui
épargnait toute émotion. Après qu'elle M entrée
en convialesoence, elle resta plongée dans une tris-
tesse sombre et taciturne. Elle ne foisait jamais la
moindre allusion à ce qui s'était passé et ne souffrait
pas qu'on lui en parlât Elle s'était trompée, son
jsrreur lui avait laissé un déboire mêlé d'épouvante ;
il lui semblait que rien n'était plus possible pour
elle que de se souvenir et de se taire.
Vers la fin de novembre, M. Moriaz lui proposa
de retourner à Paris. Elle lui témoigna son désir de
fie pas quitter Gormeilles, de passer l'iiiver dans
la solitude ; les visages humains lui faisaient peur.
M. Moriaz se permit de lui représenter qu'elle n'é-
tait pas raisonnable, c: Veux-tu danc porter éternel-
lement le deuil d*un inconnu ? lui demanda-'t-il,
car enfin l'homme que tu aimais, tu ne l'as jamais
vu. Eh I mon Dieu, tu t'es méprise, tu t'es abusée.
Est-il, je ne dirai pas une seule femme, mais un
seul membre de l'Institut qui, une fois au moins,
n'ait pris grossièrement le change ? C'est à force
d'expériences manquées qu'on fait avancer la
science. »
Et s'^levant aux plus hautes considérations, il s'eC
forcA de lui démontrer que, s'il est fâcheux de se
tromper, une crainte ^cessive de se tromper est un
mal plus fâcheux encore, attendu qu'il vaut mieux
perdre son chemin que de ne pas marcher du tout.
328 SAMUEL BROHL ET O'
Quand il eut achevé sa harangue, elle lui dit en
hochant la tôte : a Je ne crois plus à personne.
— Quoi I pas même au brave garçon à qui tu
dois d'avoir recouvré ton portrait et tes lettres ?
— De qui voulez- vous parler? > 8*écria-t-eUe.
Il lui raconta alors la descente opérée dans la
caverne par M. Langis, sans lui dire ce qui en était
résulté.
*
c Ah ! c'est très-bien, c'est très bien, fit-elle. Je
ne doutais pas que Camille ne fût un véritable
ami.
— Un ami? Es-tu bien sûre qu'il n'ait pour toi
que de l'amitié? »
Et là-dessus, M. Moriaz lui conta le reste. Elle
devint pensive, s'enfonga dans une rêverie. Tout
à coup la porte du salon s*ouvrit et Camille
entra.
Après s*ètre informé de sa santé, il annonça à
Mlle Moriaz qu'à la suite d'un refroidissement il
avait été malade, lui aussi, et que, bien qu'il fût
hors d'affaire, son médecin l'envoyait passer l'hiver
à Sorrente.
Elle lui répondit : c C'est un voyage que je vou*
drais faire. Consentez-vous à m'emmener?»
Elle le regardait fixement, ce regard disait tout.
Il fléchit le genou devant elle et ils restèrent quel*
ques instants les mains dans les mains, les yeux
dans les yeux. Sur ces entrefaites parut Mlle Jeanne
BAMU£L BROHL ET O^ 329
Moiseney, qui à la vue de ce groupe demeura con-
fondue.
a Vous voilà bien étonnée, mademoiseUe? lui dit
M. Moriaz.
— Pas autant que vous vous le figurez, monsieur,
répliqua-t-elle en se remettant. Je n'osais pas le
dire, mais au fond j*ai toujours cru, toujours
pensé... Oui, j*ai toujours été sûre que cela finirait
ainsi.
— Dieu bénisse la papesse Jeanne I s*écria-t-il ;
je renonce à la corriger. »
Nous n'avons pu découvrir ce que fait en Amé-
rique Samuel Brohl. En attendant mieux, court-il
humblement le cachet? a-t-il tenté quelque nou-
velle entreprise matrimoniale? est-il devenu repor-
ter du New-York Herald^ ou politicien dans un État
du Nord, ou carpet-bagger dans la Caroline du Sud?
réve-t-il d'être un jour président de la glorieuse ré-
publique étoilée? Jusqu'à cette heure, aucun journal
américain ne lui a consacré le moindre entrefilet.
Les aventuriers, juifs du chrétiens, sont des êtres
disparaissants et reparaissants : ils appartiennent à
la famille des plongeurs; mais, de plongeon en
plongeon, ils finissent toujours par quelque catas-
trophe. La vague rapporte un instant le noyé, puis
le remporte un instant après et l'entraîne au fond
du gouffre amer; on entend le bruit d'un remous,
un léger clapotis auquel se mêle un cri rauque.
330 SAMUEL BROHL ET 0«
suivi d*im nonpir étouffa, «t Saraual Brobl n'est
plus. Pendant quelquesjours on discute la queçtlQii
de saveur s'il s'at^prtqtit Broiil, Kicks ou Larinski,
bientôt on parle d'autre chose, et sqq souvenir
devient la proie dû silenoe éternel.
t..
FIN
COULOMMIERS. — TYP06. PAUL BRODARD.
1
■ 4
i
t.-^*»
^
L
' "" Q 193&
j^ u
i